La femme et la politique

, par  Révoltée (une) , popularité : 3%

Depuis un demi-siècle, davantage même, on agite la question, toujours discutée, non encore résolue, du vote des femmes. La France, « ce flambeau du progrès », est déjà dépassée, sur ce point comme sur tant d’autres, par la moitié de l’Europe. On parle, cependant, d’octroyer aux Françaises ce précieux bulletin.

Les féministes se réjouiront, si on la leur accorde, de cette victoire longtemps attendue. La femme, de tous temps tenue à l’écart de la vie sociale, se sentirait, enfin, l’égale de l’homme, et cette égalité reconnue constituerait un progrès. Au point de vue politique, la femme, actuellement, n’a aucun droit : elle obéit aux lois sans y avoir participé, elle paye les impôts sans donner son avis sur la manière dont on s’en sert. Devenue citoyenne, elle aurait, comme l’homme, le droit d’émettre son opinion et de discuter celles des autres. Elle y gagnerait aussi, du moins elle le pense, plus de liberté, et l’homme la respecterait davantage. L’horizon élargi s’étendrait désormais pour elle plus loin que le ménage, les enfants, ou les romans-feuilletons. Obligée de lire des journaux, d’assister aux réunions, la femme verrait ses connaissances s’augmenter, sa vie devenir plus intéressante. Enfin, dans la société, désormais la femme compterait : elle se sentirait une force, on ne pourrait plus la négliger comme autrefois. Et n’est-ce pas, pour elle, la plus belle revanche — revanche toute pacifique d’ailleurs — qu’elle puisse prendre, enfin, sur le sexe oppresseur ? Se sentir un individu, un rouage social, être semblable à l’homme, surtout, quelle victoire impatiemment désirée !

Être semblable à l’homme, telle est bien, en effet, l’aspiration secrète des femmes, en général. Un des reproches qu’on adresse à leur faiblesse — souvent à tort, du reste, car elles montrent parfois plus de courage physique ou moral que les hommes — c’est leur admiration, presque leur culte de la force. Est-ce l’éternelle attirance des contraires : Elles recherchent, elles aiment chez l’homme ce qui leur manque le plus. Les plus affinées même subissent quelquefois l’antique préjugé de l’infériorité féminine. Plus faible que l’homme, la femme, pour être son égale, essaye de devenir forte, physiquement parle travail et les sports, moralement par la conquête des droits politiques qu’il possède. Il semble que l’homme, symbole de la force, devienne son seul modèle, et que son désir le plus cher soit de parvenir jusque-là.

Certes, cette égalité des sexes, cette liberté politique, pour laquelle ont lutté et souffert parfois tant de « suffragettes », viennent d’un désir très légitime d’émancipation. Les partisans de la tradition s’en inquiètent. Que va devenir le monde, si la femme, jusqu’ici tenue en tutelle, réclame sa part d’autorité ? Le monde, cependant, ne risque pas grand chose, et les femmes pourront, comme les hommes, voter, sans que la société devienne pour cela plus mauvaise ni meilleure. La liberté politique qu’elles envient aux hommes sera pour elles comme pour eux, une conquête factice, une illusion savante grâce à laquelle elles croiront peut-être s’être libérées, alors qu’elles resteront plus esclaves que jamais. La femme, durant des siècles, a subi la domination de l’homme. Voulant s’en affranchir, elle réclame, aujourd’hui, le même droit que lui, le droit de se choisir des maîtres. Oh est l’émancipation ? L’égalité dans l’esclavage, ce n’est pas le progrès. Car le citoyen, malgré son titre est loin d’agir à sa guise et d’avoir sa part au gouvernement quoi qu’en disent les manuels d’instruction civique. Le « peuple souverain » qui exprime sa volonté un jour tous les quatre ans, est vraiment un souverain qui se contente de peu. Mais, en réalité, l’électeur subit passivement les lois, sans les avoir faites, et sans y pouvoir rien changer. Par suite du mécanisme gouvernemental, il ne peut, par son vote, que consolider l’autorité qui l’opprime déjà, et donner une apparence de justice à cette tyrannie collective qui s’appelle la loi. La loi, malgré le suffrage universel, par suite même de cette institution, est toujours établie par les forts contre les faibles. Toutes les libertés acquises au cours de l’histoire l’ont été en dehors des lois : elles ont été arrachées, illégalement, par la force, et les lois n’ont fait que les légitimer, ne pouvant plus les détruire.

Le bulletin de vote est donc une conquête inutile et peut-être malfaisante. Inutile, car elle ne peut jamais libérer l’individu. Nuisible, si la femme, l’ayant obtenu. s’imaginait qu’elle s’est émancipée grâce à lui, et si elle bornait là ses revendications. Déjà Mirbeau, il y a trente-quatre ans, s’étonnait plaisamment qu’on pût encore, dans un coin perdu de Bretagne ou d’Auvergne, trouver un électeur. « À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d’une volonté, à ce qu’on prétend, et qui s’en va, lier de son droit, assuré qu’il accomplit un devoir, déposer dans une boite électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu’il ait écrit dessus ?… Qu’est-ce qu’il espère ?… Il ne petit arriver à comprendre qu’il n’a qu’une raison historique, c’est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons qui ne le regardent point.

En vérité, ce serait, pour la femme, un étrange lieu de perfectionnement intellectuel et moral que le Parlement ! Quelle émancipation peut-elle espérer des réunions électorales, aux bas calculs, aux intrigues louches et malpropres ? Lui faudrait-il avoir recours, comme l’homme, aux comédies multiples et honteuses que la politique impose à ses valets ? Si elle veut réussi, elle y sera plus ou moins obligée : les féministes, faute de mieux, se résigneront à accepter ce combat salissant. « Dès que l’égalité sexuelle sera conquise, écrit l’une d’elles, la femme au combat de la vie contractera cette dureté de cœur, apanage jusqu’ici de l’autre sexe. Frappée, elle frappera ; spoliée, elle spoliera. » Seules, peut-être les âmes délicates préféreront s’éloigner de ces batailles électorales, écœurantes souvent, vaines presque toujours. Les avantages économiques qu’elles y trouveraient (admissibilité des femmes à tous les emplois avec égalité de salaire pour les deux sexes ; suppression des lois qui subordonnent la femme à l’homme) ne sauraient compenser pour elles les qualités morales qu’elles sacrifieraient au cours de ces luttes,

Et, cependant, la femme ne doit pas se désintéresser des luttes sociales. N’y aurait-il pas un autre moyen, plus efficace, de conquérir son indépendance, que de solliciter un bulletin de vote ? D’autre part, abandonner totalement cette revendication, ne serait-il pas se reconnaître, d’avance, incapable de la faire aboutir Et puisque, dans la société actuelle, les réclamations du citoyen sont seules légalement entendues, sinon satisfaites, ne serait-il pas plus adroit de réclamer, d’abord, les droits politiques ? Les femmes deviendraient, par eux, une force, qui, si petite soit-elle, leur servirait ensuite à se faire écouter. Une fois reconnue l’égalité politique, elles sauraient l’apprécier à sa juste valeur, et la dédaigner même, en s’éloignant, comme le font les révolutionnaires, du marché électoral. Et réservant leurs énergies pou, des luttes moins décevantes, elles s’efforceraient de conquérir ailleurs leur émancipation. La politique, les querelles des partis ou des personnes n’apprennent rien, et la femme s’y intéresse, du reste, médiocrement. Ce n’est pas l’atmosphère surchauffée et bruyante des salles électorales qui lui convient. Ce sont plutôt les réunions éducatives, les discussions d’idées neuves, les conférences contradictoires et vivantes qui seraient profitables à son éducation sociale, encore toute à faire. Elle y joindrait les lectures de livres, sérieux et attrayants à la lois, et celle des journaux d’avant-garde ; en même temps, son compagnon, son frère ou son mari l’initierait, peu à peu, aux questions sociales. Enfin, elle pénétrerait pour s’éduquer d’abord, puis aider les autres à le faire, dans les associations professionnelles (comme le Syndicat) ou à tendances politiques même, sans être électorales (Comme la Franc-Maçonnerie). Là elle s’exercerait, à exprimer clairement ses revendications, par la parole et par la plume, et à les faire aboutir. Militer dans les syndicats ou les groupements d’avant-garde serait certainement plus efficace, pour la libération de la femme, que d’élire un député, ou une députée, qui promettent toujours beaucoup et ne peuvent jamais rien tenir.

Ni la femme, ni l’homme n’ont rien à espérer de leurs dirigeants. « Notre ennemi, c’est notre maître, il ne nous donnera jamais le bonheur. » Au lieu d’attendre l’amélioration de son sort d’un bulletin de vote, la femme gagnerait à se pénétrer profondément de cette parole sage, en l’appliquant, à elle : « L’émancipation de la femme sera l’œuvre de la femme elle-même. »

Une Révoltée.