Débat si ! Coup bas, no !

, par  Noir et Rouge , popularité : 3%

En traitant de la question cubaine dans notre dernier numéro, nous n’ignorions pas les possibilités de débat que ce problème risquait de soulever, et nous les souhaitions car, fidèles aux objectifs premiers de nos cahiers, nous pensons que tout doit être dit, afin d’être discuté par tous, pour qu’également tous nous tirions profit.

Mais quelles que soient nos insuffisances, nos erreurs, ou nos défauts, on nous rendra cette justice qu’au travers de nos articles et études, nous avons le moins possible sacrifié à la polémique, forme agréable et brillante de la discussion, certes, mais qui ne nous semble pas être la plus constructive…

Or, il est amusant de constater que ce que nous, jeunes hommes, devrions aimer par « tempérament » et néanmoins repoussons, est repris par des camarades plus âgés, hommes d’expérience et de cabinet, pour étayer leur réponse ou leur attaque.

Ainsi en est-il d’un article de Roger Hagnauer, paru dans « La Révolution Prolétarienne » d’avril dernier, et consacré pour une bonne part à l’étude de notre camarade Renof (voir plus loin la réponse de Renof).

Polémique également un article-réponse de Gaston Leval qui, nous précise-t-il, est à publier dans le prochain « Noir et Rouge », « comme l’indique un minimum d’impartialité » (phrase soulignée par l’auteur !). Nous nous faisons, bien entendu, un plaisir de reproduire l’essentiel dudit article.

Voici donc à propos de Cuba, un débat engagé. S’il risque d’être moins serein que nous l’aurions souhaité à l ‘origine, nous essaierons pour notre part, d’en rester aux arguments, aux faits. Mais qu’on ne se méprenne surtout pas sur notre méfiance de la polémique, car méfiance ne signifie nullement crainte et nous saurions le prouver à l’occasion. Il reste qu’on pourrait nous objecter « mais la polémique, c’est vous qui l’avez soulevée en attaquant Gaston Leval dans votre numéro 20, en parlant de son amour-passion pour les USA ! » La question semblerait à première vue judicieuse s’il s’était effectivement agi d’une « méchanceté » de notre part, vis-à-vis de Leval : en ce cas nous nous en excuserions demandant que l’on mette cet « excès » sur le compte d’une fougueuse jeunesse (c’est bien connu !) et l’affaire était close. Mais il s’agit en l’occurrence, de tout autre chose et c’est bien pourquoi notre groupe, solidaire, tient à expliquer ici sa position, à « faire le point », comme nous le faisons parfois, quand l’affaire en vaut la peine.

Quand notre camarade Renof dit, en parlant de Leval : « l’amour-passion qu’il a pour les USA fait que ses articles sont d’une telle stupidité qu’il m’est impossible d’en parler en restant dans les limites de la correction », il exprime en termes certes durs, son indignation devant des prises de position lui semblant indignes d’un libertaire, fût-il « socialiste ». Il est normal qu’il l’exprime et le comité de rédaction de « Noir et Rouge » réagit pareillement devant les articles et analyses de Leval consacrés au problème cubain. Et encore, s’il n’y avait que le problème cubain ! mais il s’avère que dépassant le cadre de Cuba, Leval prend des positions générales avec lesquelles nous nous trouvons de plus en plus en désaccord total. Cette question mérite que l’on s’y arrête quelque peu.

Parlons net. Nous pensons que sur Cuba, sur les pays du Tiers-monde, comme sur tout autre problème, les libertaires doivent être capables de parler et de se définir, sans pour autant basculer vers un bloc ou l’autre. Nous savons bien que la position libertaire est difficile, pour les maniaques de la schématisation, parce qu’elle se réfère constamment à l’humain et nous place une fois pour toutes aux côtés des opprimés contre leurs oppresseurs. De ce fait, elle nous interdit précisément de schématiser, et au nom d’un prétendu « réalisme », de choisir entre la peste capitaliste et le choléra stalinien, comme le font malheureusement certains dont nous pensons qu’ils n’agissent pas, ou plus, en libertaires.

Cette difficulté ne concerne pas seulement les deux blocs qui voudraient se partager le monde, mais également les pays colonisés. Parlant de Cuba, nous ne pouvons nous empêcher de penser au problème algérien, car la schématisation citée plus haut, jouait là en sens contraire ! Et cette fois, notre position libertaire nous obligeait à choisir, mais contre le colonialisme, pour des hommes luttant avant tout pour leur vie, et non à renvoyer dos à dos colonisateurs et colonisés, en expliquant savamment qu’il s’agissait d’une lutte entre deux nationalismes.

Ne pas choisir ? Choisir ? La contradiction n’est en fait qu’apparente et la « ligne » anarchiste, précisément parce qu’elle est antidogmatique, passe de la défense des Conseils Ouvriers à Budapest, à celle des paysans algériens, sans pour cela approuver le « monde libre » ou le futur gouvernement FLN. Est-ce si difficile à comprendre, après tout ? Nous ne le croyons pas et persistons à affirmer que sur tous les problèmes les libertaires peuvent et doivent avoir leur position propre, qui est d’indépendance vis-à-vis des blocs, en profitant au maximum des luttes qu’ils se livrent. Rappelons-nous la tactique « 3ème front » prônée par le « Libertaire » des années 1950, tactique qui fit couler beaucoup trop d’encre en nos milieux et fut décriée par certains esprits forts, quand elle ne les faisait pas ricaner, et pour quelle raison ? Tout simplement parce que nous énoncions cette évidence : « ni Staline, ni Truman », précisée en une autre formule « contre Staline, sans être pour Truman », « contre Truman sans être pour Staline ». En repensant à cela, nous ne trouvons pas cette position si risible et croyons même qu’elle peut rester valable pour des anarchistes en l’actualisant, bien entendu.

Aussi et pour en revenir à lui, quand Leval sous prétexte de réalisme et de lutte anticommuniste prend en fait parti pour le monde dit « libre », pour « l’Occident », face à « l’Orient », nous ne pouvons nous taire et dénonçons cette position.

Mais nous avions commencé avec Cuba, nous y reviendrons avec l’article d’Hagnauer. Et c’est là que nous constatons une étrange relation entre la réaction de celui-ci et la position de Leval. À Leval qui, dans maints articles, reproche à certains libertaires de ne pas assez dénoncer le danger bolchevique, d’être en fait trop gentils pour les cocos, Hagnauer fait pendant et nous accuse tout simplement de procastrisme et bien entendu de communisme, l’un n’allant pas sans l’autre, comment donc ! Ainsi quand on touche à Leval, c’est Hagnauer qui souffre, curieux !

Il ne s’agit pas ici de réfuter les arguments de l’article paru dans la « Révolution Prolétarienne », l’ami Renof s’en chargeant plus loin, mais plutôt de parler de l’état d’esprit de son auteur. Nous verrons qu’ainsi nous restons en plein dans ce problème du « choix » posé dans le présent article.

Épargnons à nos lecteurs une réponse aux astuces d’Hagnauer sur notre faible audience, la « naïveté » de notre camarade et autres bonnes blagues pour arriver à plus sérieux. Après une fort divertissante interprétation de notre anti-électoralisme, Hagnauer lâche une petite phrase (qui prend tout son sel pour qui a lu l’article de Renof et y a remarqué la large place consacrée à l’envahissement stalinien de la révolution cubaine) qui justifie notre protestation et nous fait sérieusement douter de l’honnêteté d’Hagnauer la polémique ayant bon dos. Celui-ci écrit : « involontairement peut-être, Renof souligne l’importance des communistes… ». On admirera, et nos lecteurs avec nous, cet « involontairement » mis là sans aucun doute par le plus grand des hasards et Roger Hagnauer qui vient de publier « l’expression écrite et orale » ignore certainement ce que lire veut dire !

N’insistons pas : on voit la manœuvre elle n’est pas nouvelle et pour nous être attaqué à ce sujet tabou, Cuba – en essayant (malheureux que nous sommes) d’étudier les côtés négatifs et positifs de la révolution castriste – nous sommes taxés de procommunisme. Outre que ladite accusation ne nous fera pas taire, on nous permettra de trouver très curieuse cette manie d’accuser de procommunisme les camarades qui ne font ni du « monde libre » ni de FO leurs chevaux de bataille. Problème à étudier un jour, qui réservera certainement beaucoup de surprises !

Nous ne ferons pas aux camarades qui nous lisent l’injure de leur laisser croire que nous allons nous « justifier » face aux conclusions d’Hagnauer : ils lisent eux « Noir et Rouge » et connaissent eux, nos positions sur le stalinisme. Il en va de même pour Castro et il est bien évident que nous ne pourrons jamais être les « cryptos » d’un « grand homme », qu’il soit barbu, à tomates, ou avec deux étoiles sur le képi.

Nous continuerons donc à parler (si nécessaire) de Cuba et de tous les problèmes réputés délicats, difficiles. En fait, un problème n’est jamais délicat, difficile, si on essaie de faire le maximum de lumière sur la question. Où notre position serait critiquable, c’est si nous cachions volontairement, tel ou tel aspect d’un problème étudié pour le présenter suivant un point de vue préfabriqué, favorable à on ne sait quelle thèse…

À nous qui dénonçons précisément certaines déviations et n’avons de ce fait ni FO, ni CGT, ni franc-maçonnerie à ménager, nous attendons qu’on fasse un seul reproche de ce côté. En six ans, il ne nous a jamais été adressé, cela nous autorise à continuer notre travail avec confiance et tranquillité. Les problèmes intéressants ne manquent pas !

Noir et Rouge