Leçons de sagesse

, par  Lafont (Ernest) , popularité : 4%

À peine revenu de l’Unité des brouillards lointains du Socialisme indépendant, Étienne Buisson, en une copieuse brochure de plus de cent pages [1], entreprend de ramener les Syndicats à la modestie qui leur sied et de corriger le Parti aveuglément précipité dans la déviation syndicaliste.

Noble besogne en vérité et bien digne d’un si grand courage.

Aux apôtres du Nord et de la Dordogne, Étienne Buisson apporte l’appui de sa plume facile, un peu délayeuse. Sur un point cependant, ce partisan convaincu de la participation ministérielle se sépare de ses amis de cœur guesdistes. Plus conséquent qu’eux-mêmes, s’il replace le Syndicat dans les limites étroites d’une petite légalité bien sage avec défense d’en sortir sous peine de blâme du Parti et du Grouvernement, il jette délibérément par-dessus les moulins le panache révolutionnaire, et n’entend pas le reprendre au Syndicat pour en parer l’organisation politique.

Les définitions de Buisson sont intéressantes, car elles proclament tout haut ce que pratiquent tout bas les adversaires du syndicalisme révolutionnaire.

« Le Parti Socialiste, fidèle à un passé déjà long, compte pour transformer le régime social capitaliste sur l’action parlementaire ; la conquête des pouvoirs publics par le prolétariat aura pour conséquence de modifier profondément l’esprit et la forme de la légalité, en même temps qu’elle permettra d’établir un mode nouveau de production économique et de consommation. À l’action parlementaire, considérée par lui comme la plus efficace, il ne refuse pas d’adjoindre l’action syndicale, l’action coopérative, toutes les fois où l’une ou l’autre pourront seconder ses efforts, et seront dirigées dans un même sens que lui »

En notre auteur résume son système en cette formule précieuse et décisive, qui traduit bien aussi la pensée de nos amis du Nord : « Il s’agit simplement de diriger la tactique syndicale dans le même sens que la tactique parlementaire. »

C’est fort simple en effet. Mais hélas nous restons bien loin de cet idéal ; la C.G.T. persiste dans son entêtement révolutionnaire. Et, constatation plus triste encore : dans le Parti même le nombre de syndicalistes grandit tous les jours.

À la Chambre, au mépris des vrais principes socialistes, nos propres députés, Vaillant, Willm, Jaurès, se sont faits les défenseurs et les propagandistes de ce syndicalisme dont « les manifestations constituent un puissant attrait aux yeux des prolétaires ». « Il y a donc là une concurrence du socialisme », conclut Buisson avec quelque mélancolie.

« Le P.S. doit surveiller de très près ce syndicalisme ». Le but est net. Il faut « déloger les anarchistes de la C.G.T. ». Pour l’atteindre, Buisson préconise l’entrée dans les Syndicats des socialistes qui y propageront les conceptions syndicalistes du Parti.

Mais nos camarades du Parti ne sont-ils pas déjà dans leurs organisations professionnelles ? N’y sont-ils pas déjà souvent la majorité et n’est-ce pas eux qui ont « laissé faire de l’action syndicale une dépendance de l’action anarchiste ». Faites-en votre deuil, mon pauvre Buisson, la situation semble bien sans issue ! Que faire avec des socialistes qui semblent ruiner de leurs propres mains l’édifice réformiste qui vous est cher et qui travaillent pour la seule anarchie. Vous-même nous révélez le nom des principaux complices : « Vaillant, Lagardelle, Renaudel, Jaurès aussi. »

Et pour classer les hommes et les idées, Buisson possède des critériums infaillibles. Quelle belle et savoureuse logique dans ce raisonnement : « Il est donc exact de dire, quoiqu’en pense Renaudel, que l’action directe, la grève générale, l’antimilitarisme, propagés par le Comité Confédéral sont bien des théories anarchistes, puisque se sont des anarchistes qui les prêchent. C’est de toute évidence. »

J’aurais mauvaise grâce à nier une telle évidence. Les idées sont anarchistes parce que les hommes le sont, et les hommes sont anarchistes précisément parce que les idées le sont. C’est certain. Et après de si lumineuses définitions, il serait vain de chicaner Buisson sur le détail. Qu’importent les erreurs de fait.

Sans doute nous retrouverons les lieux communs inexacts sur les syndicalistes qui prêchent la désertion, qui veulent de petites cotisations, qui redoutent les adhésions nombreuses à leur Syndicat, qui ont une prédilection marquée pour les grèves vouées aux échecs certains. Le tableau, peut-être un peu noir, est destiné à mieux faire ressortir le portrait idéal du bon syndicat réformiste. Détail que tout cela !

Sans doute c’est Griffuelhes qui est choisi comme type de syndicaliste anarchiste. Mais le secrétaire de la C.G.T. serait bien osé de se plaindre de cette épithète hasardée. N’est-il pas partisan de la grève générale ?

Sans doute, pour Buisson, M. Briand devient le fondateur de la Confédération et le rôle des diverses fractions socialistes à l’origine de cette Confédération ne lui est pas très connu.

Sans doute, Luquet et Dret pourraient s’étonner de voir les Cuirs et Peaux et les Coiffeurs figurer parmi les Fédérations douteuses ni révolutionnaires ni réformistes. Et il pourrait être de même des Travailleurs de la Marine.

Sans doute Buisson ajoute à sa liste une Fédération de la Chaussure dont l’existence est fort problématique.

Détails que tout cela !

Avec une bonne foi charmante, l’auteur avoue que sur tous ces détails il n’est pas très fixé, qu’il ne connaît guère les tendances des organisations et que ses renseignements ne sont que de seconde main. Sa franchise mérite toute notre indulgence. Mais n’eût-il pas mieux fait de ne rien écrire ?

Ernest Lafont

[1Cahiers de la quinzaine, 3e cahiers de la 9e série : Étienne Buisson, le « Parti Socialiste et les Syndicats » ; 2 francs.