Plus Loin n°10 (15 décembre 1925)
Le Progrès moral
5. — L’amollisement des mœurs (suite)
Article mis en ligne le 3 avril 2013

par Pierrot (Marc)

On a vanté le tempérament belliqueux et les vertus guerrières des gens de la montagne. Or ce n’est pas là une caractéristique générale. Tous les montagnards ne furent pas des pillards (ou des guerriers, ce qui revient au même). Il y en a qui travaillèrent tout le temps. D’autres furent obligés de se tenir tranquilles, parce que leurs voisins étaient plus puissants. Les Suisses n’ont fait parler d’eux que lorsque, sous le nom d’Helvètes, ils ont envahi la Gaule pour s’établir dans la vallée de la Saône. Mais l’arrivée de César avec une armée romaine, appelé par les tribus gauloises menacées, fit rentrer les Helvètes chez eux.

L’industrie guerrière des autres montagnards n’a duré que tant que leurs voisins ont été assez faibles pour endurer leurs déprédations, et aussi tant qu’eux-mêmes n’ont pas trouvé mieux à faire, c’est-à-dire à travailler utilement. L’industrie guerrière profite aux chefs, mais le reste du clan est misérable. La conquête de pays fertiles pour s’y partager les terres et les mettre en valeur [1] vaut mieux que les expéditions de pillage. Aussitôt établis en France, les Normands abandonnèrent la piraterie. Les Helvètes qui furent repoussés par Jules César, ne venaient pas poux razzier, ils cherchaient à émigrer sur un sol meilleur, sous un climat plus clément.

Les rapines n’ont jamais été qu’un pis taller intermittent. Une razzia heureuse par-ci par-là ne compense pas l’échec d’expéditions désastreuses à l’ordinaire. Décidément il vaut mieux travailler. Mais le travail rémunérateur n’est guère possible aux montagnards. À cause de la pauvreté de leur pays, ils sont souvent obligés de s’expatrier pour trouver pitance. Les Rifains vont faire la moisson en Algérie comme ouvriers agricoles. Les Suisses, les Savoyards, les Auvergnats, vont (ou allaient) travailler au loin dans des contrées plus riches. Souvent leur émigration ne dure que la saison d’hiver. Ils exercent un petit métier ou un petit commerce : petits ramoneurs d’autrefois, marchands de marrons, porteurs d’eau, rétameurs, marchands de toile, colporteurs, etc. Ces métiers de gagne-petit disparaissent peu à peu devant l’extension du progrès technique et aussi à cause de l’enrichissement économique des régions montagneuses : prospérité de l’élevage et de l’industrie laitière grâce à la facilité des transports ; développement de l’industrie électro métallurgique avec le secours des chutes d’eau, etc. Il ne reste aux montagnards qu’une réputation légendaire d’âpreté au gain, de ladrerie (Écossais, Auvergnats), de méfiance (Auvergnats), de lenteur à comprendre la plaisanterie (Écossais, Suisses, etc.). Cette réputation ne correspond actuellement à rien de réel ; et les montagnards partagent, ces défauts dans la même proportion avec les gens de la plaine.

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Mais autrefois, quand ces pauvres diables descendaient de la montagne à la recherche d’une occupation, le premier métier qui s’offrait à ces primitifs qui n’avaient pas de métier, c’était celui de soldat. Ils n’avaient le plus souvent que la ressource de louer leur vie à quelque prince du voisinage, qui trouvait en eux des mercenaires pas trop regardants à la nourriture, ni au confort, et peu exigeants sur la solde [2].

Et aussi le seul tribut que les princes, dans leurs expéditions de répression ou de conquête, pussent exiger des montagnards, gens sans industrie et sans richesses, c’était de fournir des soldats.

Ainsi, par recrutement volontaire ou par recrutement forcé, les princes se constituaient une armée de mercenaires, une garde du corps, d’autant plus fidèle qu’elle était étrangère et par conséquent hostile aux gens du pays. Cette politique était en outre moins coûteuse que d’arracher dans le pays même, cultivateurs et artisans à leur travail [3] pour en faire, malgré eux, des militaires, car le métier des armes, le dernier des métiers, le métier où l’on a le sentiment. de perdre son temps, le métier des « mauvais garçons » incapables de s’astreindre à un travail assidu, a toujours été antipathique aux travailleurs, aux travailleurs libres.

C’est un métier pour les meurt-de-faim. Aussi voit-on les Suisses se vendre à Dieu et au diable, au pape, à l’empereur d’Allemagne, aux républiques italiennes, au roi de France, et restant finalement attachés à celui-ci, parce que mieux payant sans doute. Aussi voit-on les Highlanders finir par former la garde du roi d’Angleterre, comme les Albanais formèrent celle des anciens sultans [4].

C’est aussi par pauvreté que les Corses deviennent soldats de métier et fournissent la plupart des sous-officiers rengagés.

Cette orientation professionnelle n’est pas spéciale au gens de la montagne. La misère la provoque également chez les gens des basses terres. L’Allemagne, dévastée et ruinée par la guerre de Trente ans, fournit aux rois de France des régiments mercenaires de reîtres et de lansquenets. Les Anglais ont conquis leur empire colonial avec des soldats irlandais, qui, crevant de faim, dans leur pays, préféraient encore se battre au profit de l’ennemi héréditaire pour pouvoir manger tous les jours. Et, réflexion dernière, si la légion étrangère est composée de risque-tout et de têtes brûlées, convenons que ceux qui s’y engagent sont tout à fait à la côte [5].

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Le métier militaire est véritablement un métier, l’ultime ressource de ceux qui ne savent rien faire et encore actuellement des jeunes gens qui ont désespéré leur famille par leur paresse. Mais ce métier requiert-il des aptitudes spéciales ? Existe-l-il des vertus guerrières ?

Les chefs militaires préfèrent comme soldats les primitifs aux civilisés. En France, les officiers préfèrent paysans, et surtout paysans bretons ou paysans de la montagne, aux habitants des villes, ouvriers ou intellectuels. Est-ce à cause d’une bravoure plus grande ? Il semble que les intellectuels ont montré pendant la dernière guerre autant de courage que toute autre catégorie de mobilisés.

Je crois que c’est parce que les primitifs ou ceux qui s’en rapprochent le plus, ont peu d’esprit critique. Une fois l’obéissance imposée, ils obéissent. C’est beaucoup plus commode pour un officier de donner des ordres à des gens qui ne réfléchissent pas, qui n’osent pas réfléchir, qui ne pensent pas à critiquer et qui obéissent tout court. La consigne est la consigne, le service est le service, c’est plus simple pour la cervelle d’un primitif et aussi pour celle d’un officier.

Je me hâte de dire que je n’ai pas l’intention de présenter les paysans comme des brutes et de les assimiler tous à des primitifs. En France, tout au moins, il y a peu de différence actuellement entre la mentalité citadine et la mentalité campagnarde. Le paysan a perdu l’habitude de subir. Pourtant, dans quelques coins encore, il n’ose pas critiquer tout haut.

D’autre part, l’esprit de gouaille, l’individualisme à outrance ne sont pas compatibles avec l’action et la vie sociales. Mais ce sont.-là des considérations sur lesquelles je reviendrai plus loin.

Toutefois, il n’est pas exagéré de dire que l’obéissance à la consigne, l’obéissance aveugle est la vertu par excellence pour les militaires. Elle est même la vertu unique. Elle dispense de comprendre. C’est la vertu des soldats, des sergents de ville, des gardiens de toute catégorie. Aussi les Suisses autrefois faisaient-ils d’excellents portiers, comme ils faisaient d’excellents soldats. Et leur nom est resté aux portiers de nos cathédrales. En Tunisie, les propriétaires choisissent comme gardiens ou comme concierge des Marocains, c’est-à-dire des Rifains, qui sont à peu près les seuls Marocains qui s’expatrient.

Reste à savoir si l’obéissance passive fait la force principale des armées. Cette condition pousserait les chefs au rang de surhommes et compterait des « hommes » pour rien, sinon que pour leur nombre. L’idéal des chefs militaires serait de jouer à la guerre comme on joue sur l’échiquier. Il arrive que les circonstances et les hommes eux-mêmes bousculent la règle du jeu.

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On exige aussi des soldats une certaine endurance — endurance physique, endurance passive, puisqu’elle doit aller avec l’obéissance.

Or l’endurance peut s’acquérir par la pratique harmonieuse des sports, et beaucoup mieux que par la dureté de la vie. La sélection naturelle est la pire des sélections ; et l’éducation physique que donnent les travaux imposés par la misère est la pire des éducations.

La lourde brute primitive, qui s’engage dans le métier militaire, ne semble pas avoir a priori, de supériorité physique sur un homme civilisé, dont le corps a acquis à la fois la souplesse, la force et l’endurance

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Enfin, on demande aux soldats la vaillance. Un primitif sera-t-il plus vaillant qu’un civilisé ? L’adoucissement des mœurs aboutit-il forcément l’efféminement ?

Suivant les préjugés en cours, une brute s’impose par son audace, tandis qu’un civilisé recule devant les coups. Or il n’y a nulle lâcheté à s’écarter devant un fou furieux ou simplement devant un malotru frénétique. Brutalité n’est pas courage ; méchanceté non plus. Un ivrogne qui tyrannise femme et enfants ne fait pas preuve d’un courage supérieur. Son humeur agressive est simplement engendrée par l’alcool. L’alcool et les drogues similaires sont assez souvent employées pour stimuler le courage dans les offensives hasardeuses ; ils étourdissent et diminuent l’esprit de contrôle du soldat et en même temps, ils provoquent une phase d’excitation qui ramène l’homme au rang de le brute.

Le courage physique n’est en somme qu’une simple exubérance musculaire qui n’a aucun fond, si elle n’est pas soutenue par le courage moral. Je me souviens d’avoir observé autrefois cette exubérance physique chez de jeunes garçons qui brutalisaient leurs camarades, se glorifiaient de leur audace et traitaient de poltrons les enfants plus faibles ou maladifs ou les fillettes, sur lesquels ils tombaient à bras raccourcis, pratiquant instinctivement l’art de la guerre qui est d’avoir la supériorité sur l’adversaire et de refuser le combat dans le cas contraire. Ces fiers-à-bras, souvent à cervelle épaisse, petites brutes déchaînées, avaient simplement le besoin de remuer, de crier, de brutaliser, de dépenser ainsi l’excès de leur exubérance physique. Mais ce caractère combatif ne représente pas le véritable courage. Et lorsque, quelques années plus tard, la réflexion venant et la conscience du danger, l’audace de ces garnements tombait à plat, et on était tout étonné de constater que leur caractère combatif masquait une véritable lâcheté morale.

Un civilisé, je veux dire un homme éduqué, n’ira pas se battre pour le plaisir de se battre. Si la brute déchaînée n’a pas d’autre plaisir que la joie de la détente musculaire [6], chez le civilisé, l’exubérance musculaire est réfrénée par l’éducation en général (intellectuelle, etc.) et surtout par l’éducation morale. La violence même des sports est réglée par un code de politesse qui n’est pas une invention moderne et qui a eu surtout son développement dans les coutumes de chevalerie et dans la pratique des tournois ; mais cette éducation était alors réservée à une classe privilégiée.

Le vrai courage, c’est le courage moral. On peut le développer avec l’éducation et donner aux enfants et aux adolescents la maîtrise de soi, le sentiment de la dignité et une certaine tenue morale. Nos aristocrates du xviiie siècle, qui pouvaient paraître si efféminés, ont montré un véritable courage devant la guillotine.

Les barbares, qui ont toujours exprimé leur dédain pour les civilisés, dédain où l’envie entrait sans doute pour une grande part, ont été assez souvent battus et défaits par ceux-ci, surtout quand le rencontre avait lieu en bataille rangée. Du moins les barbares n’ont pas le privilège du courage ; ils peuvent être surtout dangereux comme troupes de choc, allant au combat sans réfléchir, et avec une foi aveugle dans leurs fétiches ou dans la supériorité de leurs chefs.

Et dans la défense d’un pays libre, le courage des citoyens a toujours été supérieur à la bravoure des mercenaires, chez qui l’obéissance (et l’appât du butin) fait toute la force morale.

M. Pierrot