Les idées et les faits

mercredi 3 avril 2013

Depuis la guerre, les écrits, articles et livres, ne manquent pas, qui traitent des changements fondamentaux que la vie européenne — sociale et politique — doit subir dans l’avenir, proche ou lointain, du fait des grands événements que nous avons traversés. Il serait intéressant d’étudier parmi ces écrits les plus sérieux et d’en faire un exposé critique. Aujourd’hui nous voulons parler d’un travail dont nous trouvons un exposé assez détaillé dans un journal russe [1] et qui se signale par son idée directrice, assez inattendue. L’auteur de ce livre qui porte le titre de : Les classes sociales en Europe après la guerre, est un Américain, L. Stoddart, connu par ses études sur le réveil de l’Orient. Avant la guerre, dit-il, l’Europe se divisait en deux parties de caractère très différent : dans l’une, la ville prédominait sur la campagne, dans l’autre le rapport était inverse ; la ligne de partage allait approximativement de l’Elbe à l’Adriatique. On devine que la partie industrielle de l’Europe se trouvait à l’ouest de cette ligne, la part rurale à l’est. La guerre et les révolutions qui l’ont suivie ont bouleversé la moitié orientale de l’Europe beaucoup plus que la partie occidentale ; cependant, l’auteur trouve que les changements sociaux ont été plus profonds, précisément dans ces dernières régions, en apparence restées calmes.

La croissance rapide de l’industrie au cours du xixe siècle a développé, en Europe la vie urbaine et repoussé la campagne au second plan ; ce mouvement est allé en s’accusant jusqu’à la guerre, mais depuis, est non seulement arrêté, mais cède la place à un mouvement contraire. La guerre a porté un coup terrible à l’industrie européenne, coup d’autant plus dur que l’Amérique et l’Asie sont devenus, pour l’Europe, des concurrents redoutables. Le pays le plus industriel de l’Europe, l’Angleterre, a vu ses exportations baisser d’un fort pourcentage parce qu’elle est très concurrencée sur ses anciens marchés. La classe ouvrière en souffre, mais elle n’est pas la seule à en souffrir ; cette situation appauvrit la bourgeoisie industrielle, à l’exception de certaines catégories qui se sont enrichies, au contraire, pendant la guerre et grâce à la guerre. Ces « nouveaux riches » forment, d’autre part, la partie la moins cultivée de la bourgeoisie, celle qui sent le moins la valeur de la vie intellectuelle, scientifique, littéraire, artistique. Il en résulte une diminution du bien-être dans la classe des intellectuels, dont les productions ne sont plus aussi demandées, et le niveau de la production intellectuelle lui-même baisse, s’adaptant au goût de la nouvelle classe dominante. L’auteur compare les œuvres littéraires, romans et pièces de théâtre de notre époque, aux « dernières modes » qu’on expédie d’Angleterre aux nègres enrichis de l’Afrique Centrale. Voilà donc trois catégories sociales en Europe diminuées par la guerre : ouvriers, bourgeoisie industrielle, intellectuels ; on peut y ajouter l’aristocratie, que la guerre a fini de complètement anéantir.

Les campagnes, au contraire, ont tout gagné à la suite des événements. Elles étaient opprimées, en Europe Occidentale, par la prédominance des villes, en Europe Orientale par les grands propriétaires fonciers qui accaparaient la terre. Dans l’Europe « rurale », les paysans sont maintenant seuls possesseurs et maîtres de la terre et leur importance sociale et politique est devenue très grande ; quant à l’Europe « urbanisée », à mesure que la situation de l’industrie y devient plus critique, l’influence des campagnes croît et va s’accroître d’année en année. Bientôt l’Europe, n’ayant plus de produits manufacturés pour les échanger contre du blé, se trouvera dans la nécessité de développer sa propre agriculture, ce qui fera des campagnes une force sociale, politique et économique prépondérante. Il en résultera une nouvelle civilisation, une « civilisation paysanne » ; ce sera ce que l’auteur appelle la « ruralisation » de l’Europe.

Ce qu’il y a de vrai dans ces prédictions, il est assez difficile d’en juger sans connaître à fond la situation des différents pays européens. Il y a là, sans doute, une part d’exagération, mais aussi la constatation d’un fait : la classe paysanne est celle qui a le mieux résisté à la ruine générale, celle qui a le plus gagné à la Grande Révolution de notre époque — la Révolution russe. Les grandes masses populaires qui naissent en Russie à une nouvelle vie ne resteront pas sans influence sur le reste de l’Europe, et ces masses sont des masses paysannes. L’auteur américain ne parle que très peu de ce grand facteur, peut-être parce qu’il n’a aucune sympathie ni pour le socialisme, ni pour la révolution, mais c’est là une considération qui vient à l’appui de sa manière de voir.

Quoi qu’il en soit, de grandes transformations sociales se produisent, et il faut y penser et en tenir compte.

M. J.

[1É Poslednia Novosti, numéro du 3 décembre 1923.