Sur l’organisation

mardi 2 avril 2013

Il nous a semblé intéressant de donner ici un extrait des positions de la Ligue Libertaire des États-Unis – La Libertarian League – (bulletin intérieur, mars 1961) touchant différents problèmes organisationnels. Quelque différente que puisse être à certains égards la situation en Amérique de la situation française, le point de vue de nos camarades de la L.L. peut nous aider à préciser nos positions, à les enrichir.


L’atmosphère est à présent plus favorable à la réception de nos idées qu’elle ne l’avait été depuis bien des années. Il y a un renouveau certain de militantisme chez les étudiants et d’autres secteurs de la population. Les mouvements contre la guerre et la discrimination raciale grandissent. Le mécontentement des ouvriers à l’égard de la bureaucratie syndicale s’accroît. Beaucoup de ces mouvements protestataires emploient des tactiques d’action directe et emploient des principes libertaires sur une grande échelle.

Sommes-nous en mesure de faire face et de saisir ces opportunités ? Sommes-nous idéologiquement et organisationnellement préparés ?

LA FONCTION.

Il n’y a pas assez de clarté sur notre fonction de mouvement idéologique d’avant-garde agissant d’après les principes exprimés dans notre Déclaration Provisoire de Principes. Nous ne sommes pas un mouvement de masse amorphe, pas plus que nous ne sommes seulement une organisation se cramponnant à ses « idéaux » tout en s’abstenant des mouvements de protestations sociaux de notre époque. Nous devons être un mouvement idéologique d’avant-garde basé sur de fermes principes anarchistes et nous devons aussi dans les limites de nos forces participer aux combats sociaux de tous les jours. C’est une position d’équilibre et de netteté.

En ce moment, nous devons par-dessus tout, perfectionner l’organisation interne de nos groupes et renforcer nos connaissances et notre compréhension idéologiques. La théorie et la pratique se complètent. Par notre travail d’éducation et en participant avec le mouvement de masse [1]aux combats de tous les jours, nous pouvons encourager les tendances libertaires à l’intérieur de ces mouvements. Cela aide à construire le mouvement d’avant-garde et donne de l’expérience pratique à ses militants.

L'APPARTENANCE.

L’accord avec nos principes est la base minimum de l’appartenance. Notre Déclaration de Principes provisoire est flexible et permet une large tolérance, une grande liberté en matière tactique lorsqu’un principe n’est pas touché.

La politique à suivre pour l’admission de nouveaux membres doit être souple. Il n’est pas nécessaire d’être un savant ou un théoricien remarquable pour pouvoir joindre la Ligue Libertaire. Il est bien plus important d’être socialement responsable, désireux d’apprendre et de travailler pour nos idéaux.

Une fois que l’appartenance à la L.L. aura une bonne base idéologique, nous pourrons alors, pour certains objectifs bien définis, coopérer avec d’autres tendances existantes, dans des mouvements de masses plus larges sans perdre notre propre identité et sans être avalés par eux.

Il y a un autre problème qu’on doit envisager clairement. Ce sont les relations qui doivent exister entre les différentes tendances de l’anarchisme. Il a été souvent proposé que toutes les tendances différentes se fédèrent en une seule organisation. Les anarchistes s’accordent généralement pour être contre l’État et la centralisation du pouvoir. Sur cette base, il y a toujours eu possibilité, à beaucoup d’égards, d’une action commune. Toutefois, il n’y a pas d’accord précis parmi les anarchistes sur les principes directeurs, constructifs, et les tactiques.

Certains ne croient pas à « l’organisation » d’aucune sorte. D’autres relèguent l’anarchisme au niveau de la discussion abstraite et ne l’appliquent pas dans leur conduite de tous les jours. Certains « extrémistes » méprisent « l’homme du commun » et tout mouvement populaire, en prétendant que seule l’élite, « l’homme supérieur » est capable de comprendre nos idées. D’autres désirent la « liberté » sans aucune sorte de responsabilité sociale ou éthique. Avoir dans une seule et même organisation des gens avec des idées (en pratique) diamétralement opposées ne peut mener qu’à la confusion, à des mauvaises relations, à des scissions.

Une telle organisation dissiperait ses énergies en disputes internes constantes. Le travail pratique serait impossible. Il serait impossible de collaborer à la propagation de nos idées puisque nous aurions des idées opposées. Organisés ensemble, il nous serait impossible de rien accomplir de pratique. Alors qu’au contraire des groupes ou individus divers peuvent toujours coopérer à des tâches acceptées de part et d’autre, travaillant séparément là où il y a désaccord.

CONCLUSION.

Souvent dans le passé un manque de clarté sur les principes fondamentaux et un échec dans l’établissement et l’observance de critères minimums pour la participation à notre mouvement ont ouvert grande la porte à l’infiltration par des opportunistes ou des aventuriers.

Outre que cela rend extrêmement difficile toute espèce d’action significative et logique, cela nous aliène aussi les gens capables et qui ont un idéal, dont nous avons tant besoin. Voilà quelques unes des principales raisons pour lesquelles des essais antérieurs en vue d’établir un mouvement dans ce pays ou dans d’autres, ont échoué et laissé le champ libre à nos adversaires.

Nous devons si nous voulons réussir à construire un mouvement sérieux, nous expliquer très clairement et précisément sur ce que nous considérons comme concepts fondamentaux. Nous devons rendre claire la différence entre les concepts de la Ligue Libertaire et les autres interprétations de l’anarchisme. Nous devons exiger l’adhésion aux principes de la part de tous ceux qui ont entrepris volontairement de travailler avec nous à construire le mouvement. Nous devons exclure de l’appartenance ceux qui sont dépourvus du sens des responsabilités ou qui sont incapables d’une conduite rationnelle et saine. Nous devons définir clairement les conditions dans lesquelles nous sommes décidés à coopérer avec d’autres tendances, de gauche, en précisant par où nous différons d’elles.

Nous ne devons pas permettre que la Ligue Libertaire dégénère en une secte ésotérique. Nous luttons pour jeter les bases d’un mouvement social rationnel et efficace. Nous sommes encore un très petit nombre et nous ne pouvons nous permettre de nous étendre et de trop nous disperser ; et puisque nous construisons pour le futur, nous devons concentrer nos efforts sur les activités que nous sommes le plus à même d’accomplir et si nous essayons d’étendre notre organisation, nous devons aussi la renforcer de l’intérieur.

(traduit de l’anglais)

[1Les mouvements de masse dont il s’agit sont les mouvements pacifistes ou pour l’intégration raciale.