Le rôle et l’importance des différentes classes dans la lutte pour la liberté

mardi 2 avril 2013
par  Kolev (Jivko)

Depuis longtemps dans « NR » nous avons posé la question de la lutte des classes comme problème à étudier. Nous avons consacré à ce sujet, il y a environ 2 ans une journée de travail. C’est avec plaisir que nous avons lu la brochure de Jivko Kolev « le rôle et l’importance des différentes classes dans la lutte pour la liberté » de juin 1961, édition Mikhaïl Guerdjikov, en bulgare. Nous en avons fait une traduction et une adaptation pour nos lecteurs. L’auteur de cette étude, J. Kolev, qui possède une des plus riches connaissances de l’anarchisme, mis au courant, nous a répondu (9/08/1961) :

« J’espère que dans la traduction abrégée de ma brochure, tu souligneras l’essentiel de mon travail qui, selon moi, est une réponse à la question suivante : pourquoi précisément le prolétariat est-il et sera-t-il la première classe exploitée et opprimée qui, en se libérant elle-même libérera en même temps toutes les autres classes, détruira toutes les classes, y compris sa propre classe ? et pourquoi il ne répétera pas l’histoire bien connue qui consiste à prendre la place privilégiée des classes précédentes pour confirmer sa propre position privilégiée et pour perpétuer l’exploitation et l’oppression des autres classes. Où est la garantie que le prolétariat sera vraiment cette classe ? qui utilisera sa victoire non pour son propre pouvoir, mais pour toute l’humanité. »

Après avoir exposé les réponses de J. Kolev en un article dont nous publions la première partie ci-après, nous espérons que les lecteurs que ce même problème préoccupe nous enverrons les leurs.

Théo.


* * * *


La conception marxiste-léniniste sur le rôle et l’importance des différentes classes dans la lutte sociale et révolutionnaire présente l’avantage d’être simple, schématique et claire, du moins au premier abord. Le prolétariat, et plus spécialement le prolétariat industriel, est appelé par l’histoire, à être le fossoyeur de la société capitaliste. Les rapports de ce prolétariat avec les autres classes de travailleurs sont tels que celui-ci doit être l’avant-garde, le guide avant la victoire, et le garant, le support du pouvoir après celle-ci. Et, comme le parti communiste s’identifie avec le prolétariat, il appelle son État et sa propre dictature « l’État prolétarien, la dictature prolétarienne » … (même quand cette dictature est dirigée et employée contre le prolétariat – nous l’avons vu à Budapest, entre autres – contre le peuple tout entier. En partant de cette même conception, les marxistes considèrent les autres classes – et la paysannerie surtout – dans le meilleur des cas, seulement comme une « réserve », un « allié » dans la mission « historique » du prolétariat.

Mais l’application de cette conception théorique se révèle en réalité beaucoup plus compliquée, nuancée, pleine de contradictions, d’autocritiques, et de tactiques floues et incompréhensibles. Il existe, non seulement dans la pratique des différents partis communistes, mais aussi dans la réalisation des rapports de classes en URSS, une pleine confusion lorsqu’on essaie de suivre et de comprendre les rapports du parti communiste (synonyme de prolétariat) avec les paysans prolétaires (ouvriers agricole), les paysans semi-prolétaires (petits propriétaires et salariés saisonniers), les paysans propriétaires, les paysans koulaks (gros propriétaires qui emploient des salariés) ; on constate la même chose dans les rapports avec les différentes couches de la bourgeoisie qui est appelée une fois bourgeoisie « progressiste et patriotique », une autre fois tout simplement bourgeoisie au sens péjoratif, une autre fois enfin bourgeoisie « réactionnaire ». Nous avons vu dans l’expérience des démocraties populaires, les rapports très différents et variables, selon les circonstances et les besoins, du parti communiste au pouvoir avec les industriels « progressistes » (comité de gestion des entreprises industrielles élu par les ouvriers dissous, et remplacé par l’ancien propriétaire de l’entreprise nommé directeur et déclaré industriel progressiste) avec le clergé « patriotique », etc.

Il existe donc un manque de continuité, une tactique absolument sans aucun principe et adaptée à chaque circonstance, même quand cette adaptation est diamétralement opposée à ladite conception théorique.

Mais est-ce seulement une question tactique ?

Pour essayer de comprendre quelque chose dans cette confusion, allons chercher aux sources du marxisme. Dans l’introduction du Manifeste Communiste, F. Engels écrit :

« La classe exploitée et opprimée – le prolétariat – ne peut pas se libérer de la classe exploitante et opprimante – la bourgeoisie – sans libérer en même temps toute la société de toute exploitation, de toute oppression, de toute séparation des classes de toute lutte des classes » (Gospolisdat, en russe, 1950, p. 18 ; la citation est prise dans l’introduction de Engels, du 30/01/1888, mais elle est identique dans celle de 1883, p. 13 dans la même édition).

Parmi les théoriciens actuels du marxisme, l’académicien bulgare Thodor Pavlov, s’est tout particulièrement efforcé d’éclairer ce point. Mais, comme tout bon marxiste, il espère que la quantité énorme de ses écrits se transformera automatiquement en qualité nécessaire pour la cause. Ainsi, il faut une patience également énorme pour trouver quelque chose de logique dans les 592 pages grand format de la 2ème édition de sa « théorie du reflet » (éd. Narisdat, Sofia, 1945, en bulgare). Mais comme les travaux théoriques à l’Est sont peu nombreux, arrêtons-nous sur celui de Pavlov.

L’auteur de la « théorie » donne une certaine importance à la célèbre discussion Lénine-Plekhanov sur ce sujet. Il cite la phrase de Lénine :

« La conscience politique de classe chez les ouvriers peut seulement être introduite de l’extérieur, c’est-à-dire en dehors des luttes économiques, en dehors des rapports ouvriers-patrons » (Dictionnaire philosophique, Rosenthal et Judine, en russe, Gospolisdat, 1951, p. 581).

T. Pavlov donne ensuite la position de Plekhanov, selon lequel la conception de Lénine sur ce sujet est tout simplement « non-marxiste », « intellectualiste », « subjective ». T. Pavlov lui-même pense que la position de Lénine a été « la seule position créatrice et marxiste, parce que… la seule confirmée plus tard dans la pratique révolutionnaire » (La « Théorie », p. 579).

Toute la théorie a donc un seul critère, le pragmatisme. Mais l’histoire humaine connaît des réalisations pratiques même de longue durée absolument absurdes. Où est alors le critère ?

D’autre part, T. Pavlov se sent tout à fait impuissant à donner n’importe quelle explication « scientifique », « marxiste », etc. au fait que Lénine, dans sa brochure « Que Faire ? », proclame que le prolétariat est incapable d’aller plus loin qu’une conscience « trade-unioniste » ; que seulement des intellectuels venant de la bourgeoisie, comme Marx, Engels, et d’autres, sont capables d’arriver à cette conscience socialiste en dehors de tout mouvement ouvrier ; qu’ensuite ces intellectuels éclairés doivent introduire cette conscience dans la classe ouvrière, jouant un rôle messianique vis-à-vis du prolétariat et à travers lui vis-à-vis de l’humanité.

Tout en soutenant la thèse de Lénine – que la conscience prolétarienne et socialiste, conscience de classe est introduite de l’extérieur dans le mouvement ouvrier, plus précisément à partir de la bourgeoisie – T. Pavlov soutient en même temps que :

« Le prolétariat lui-même en entreprenant son organisation forge son propre programme politique, sa stratégie, sa tactique, son statut d’organisation, sa morale de classe, son idéologie de classe, et enfin sa théorie scientifique révolutionnaire de classe.

Aujourd’hui, après avoir introduit le socialisme en URSS, le prolétariat est capable de sortir de son propre milieu ses propres chefs idéologiques et théoriques » (La « Théorie », p. 578).


Il est donc évident, d’après T. Pavlov primo : que le prolétariat ne peut avoir qu’un seul et unique programme, qu’une stratégie, qu’une tactique, qu’une organisation, qu’une éthique… celle du marxisme-léninisme ; secundo : que les chefs suprêmes des bolcheviks qui commandent, qui créent, qui exploitent (y compris et avant tout le prolétariat de leur propre pays) attendent patiemment que ce même prolétariat les choisisse dans son propre milieu (au lieu de se choisir eux-mêmes et de s’imposer comme ils le font en réalité).

T. Pavlov essaie de soutenir la thèse de cette « autogenèse » des chefs suprêmes du prolétariat, de ces « grands guides idéologiques et théoriques », en écrivant :

« Les choses en URSS en sont arrivées au point que des mineurs de fond, des kolkhoziens, des petits employés, inconnus hier, deviennent des héros, des travailleurs de choc dans toutes les branches de la vie sociale et leurs noms servent d’étendards à tous les travailleurs de l’URSS et dans le monde entier.

Les choses en sont arrivées au point qu’un Dietzgen, un Bebel, ouvriers professionnels à l’époque de Marx et Engels, se sont élevés de telle sorte qu’ils ont pris une part active et créatrice dans la construction de la philosophie et de la sociologie scientifique du prolétariat. Et qu’un Georges Dimitrov, ouvrier imprimeur, est arrivé à occuper le poste suprême dans le mouvement mondial révolutionnaire et prolétarien » (id. p. 573).

Les choses en sont arrivées à ne pas être telles que Pavlov les présente. Les noms et les drapeaux des « Oudarniks » (travailleurs de choc) servent avant tout à mieux exploiter le prolétariat. On connaît bien la prétention et le caractère d’un Marx et d’un Engels qui n’acceptaient aucun autre « créateur » qu’eux-mêmes. Bebel a réellement joué un rôle, mais seulement comme propagandiste et organisateur, même quand il était député. Enfin, l’accession de Dimitrov est due avant tout à sa capacité de mouvement-ramper devant Staline, et écraser ce qui est innocent, en l’occurrence Van der Lubbe ; à sa capacité de se taire et de deviner la « pensée géniale » du maître.

Mais pour en finir avec les interprétations faussement scientifiques de l’académicien donnons la conclusion de toutes « ses explications » :

« Après tout ce que nous venons de voir, nous comprenons clairement la pensée profondément géniale de Marx d’après laquelle le prolétariat est la seule classe dans l’histoire humaine qui, tout en étant une classe elle-même, tend à supprimer toutes les classes, et prépare donc sa propre liquidation en tant que classe. Toutes les classes jusqu’à maintenant, quand elles ont lutté contre les classes réactionnaires du pouvoir, ont lutté en même temps objectivement et subjectivement, pour l’hégémonie de leur propre classe et pour la plus longue durée de cette hégémonie.

Seul le prolétariat quand il lutte pour sa propre libération de l’exploitation des capitalistes, lutte et tend, objectivement et subjectivement, vers l’abolition de toute exploitation de l’homme par l’homme. Seul le prolétariat en luttant pour sa propre liberté, lutte en même temps pour tous les êtres humains ; tend vers le seul pouvoir possible, celui de l’homme sur la nature, en partant des nécessités sociales. Autrement dit, le prolétariat tend vers une société et une science qui pour la première fois dans l’histoire seront tout simplement humaines, entièrement humaines et véritablement humaines » (id. p. 579-580).


Malgré tout l’assurance de ces affirmations, T. Pavlov n’explique pas comment et pourquoi le prolétariat en tant que classe est non seulement la classe la plus révolutionnaire, mais en même temps la plus humanitaire ; pourquoi le prolétariat ne veut pas seulement sa propre libération mais la libération de l’humanité toute entière ; de même comment le pouvoir prolétarien qui s’appuiera sur la classe prolétarienne, plus précisément sur la domination de cette classe, (ou plutôt du parti communiste qui proclame son identification exclusive avec cette classe) sur les autres classes non seulement évitera l’emploi du pouvoir et de l’hégémonie, mais travaillera au contraire à l’abolition de sa propre classe en tant que classe.

Ces questions ne gênent pas T. Pavlov.

Il affirme arbitrairement et d’une manière abstraite une conception ; il prend ensuite cette conception comme vérité scientifique ; et enfin partant de cette pseudo-vérité, il affirme avec encore plus de rigueur et de prétention, une quantité de positions, de conséquences, de conclusions.

En réalité, ni T. Pavlov, ni aucun des marxistes-léninistes, à notre connaissance, n’a réussi à élucider d’une manière suffisante et scientifique, le rôle du prolétariat et des autres classes des travailleurs comme « facteur progressif et décisif » dans la phase actuelle de la lutte pour le progrès et la liberté. Les efforts de T. Pavlov dans ce sens, ne font que confirmer l’impuissance et la contradiction de la pensée marxiste, contradictions que toute leur dialectique n’arrive pas à résoudre.

Comment va-t-on arriver par le chemin le plus personnel, celui des chefs infaillibles et subjectifs du parti bolchevik, d’une manière non seulement subjective mais aussi « objective », à une société et une science telles qu’elles seront pour la première fois dans l’histoire humaine « véritablement humaines, entièrement humaines, et seulement humaines » ? Et précisément à partir de la théorie marxiste, dans laquelle l’être humain est réduit à une équation de forces économiques.

Comment va-t-on arriver par l’intermédiaire de la société dite soviétique, basée sur le capitalisme étatique, sur le pouvoir personnel et la dictature du parti communiste transformé en classe dirigeante, à une société où toute exploitation de l’homme par l’homme sera bannie ?

De quelle façon le prolétariat en tant que classe, unique classe dans l’histoire humaine, lutte-t-il « contre l’abolition de toute exploitation de l’homme par l’homme… mais non pour l’hégémonie de sa propre classe et pour la plus longue durée de cette hégémonie » (Pavlov), par le moyen de la dictature du prolétariat qui n’a pas d’autre signification objectivement et subjectivement que l’hégémonie de sa propre classe, et la perpétuation de cette hégémonie.

Cette contradiction est déjà évidente chez Marx, mais chez Lénine et son disciple T. Pavlov qui mettent l’accent sur la dictature, elle est impossible à résoudre. Le problème touche au fond les rapports entre le Pouvoir, l’État, la Révolution et les Classes. Ainsi théoriquement, le prolétariat tend « à un seul pouvoir possible, celui de l’homme sur la nature » et, pratiquement, quotidiennement, le parti communiste (son représentant !) au pouvoir pratique le pouvoir de l’homme sur l’homme, le pouvoir le plus autoritaire que l’histoire humaine connaisse.

Il n’y a donc que deux solutions, ou construire une société sans classe et sans pouvoir qui résoudra ces contradictions, ou construire une nouvelle société de classes, de pouvoir, d’exploitation. Mais il ne sert alors à rien de dissimuler la réalité derrière des phrases.

La première solution, l’anarchisme-communisme la propose ; la deuxième, les marxistes au pouvoir l’appliquent.

* * * *


Étudions le problème du point de vue des anarchistes-communistes.

Mais avant tout il nous semble nécessaire d’éclairer une question préalable, celle de l’anarcho-syndicalisme. Certaines positions des anarcho-syndicalistes ont contribué à introduire une confusion supplémentaire dans le débat, précisément dans la conception un peu trop schématique selon laquelle l’anarchisme-syndicalisme est l’expression de la tendance prolétarienne, tendance de classe dans le mouvement libertaire en général ; en opposition à un anarchisme-communisme décrit comme une tendance intellectuelle, incolore, humaniste-messianiste, se plaçant en dessus et en dehors des classes, d’une idéal humanitaire, donc, un idéal cher non seulement aux intellectuels anarchistes-communistes, mais aussi et en même temps aux prolétaires, aux ouvriers, aux capitalistes, aux salariés, aux patrons, etc.

La vérité est heureusement toute différente à ces images d’Epinal.

Partant d’une constatation aussi pragmatique que celle de Pavlov citée plus haut, « le triomphe des marxistes dans la société dite soviétique », les anarcho-syndicalistes adoptent consciemment ou inconsciemment, un certain nombre de positions plus marxistes que libertaire : un idéal de classe, un économisme historique dans l’interprétation des phénomènes sociaux (dans ce sens qu’ils apprécient l’homme avant tout comme producteur) une surestimation du rôle des syndicats, et des méthodes exclusivement économiques dans la lutte ainsi que le rôle des syndicats dans la société de demain, qui rappelle d’une certaine façon un dirigisme syndical ; enfin, dans la position d’une période intermédiaire syndicale qui précédera la phase supérieure de l’anarchisme, celle de la forme anarchiste-communiste de la société. Les anarchistes-syndicalistes apportent de l’eau au moulin des marxistes en accusant de leur côté eux aussi, les anarchistes-communistes d’être une sorte de libertaires intellectuels cherchant un homme abstrait au-delà des classes et des réalités économiques et sociales.

Chose bizarre, lorsque des intellectuels, des étudiants, des instituteurs, des médecins, viennent dans le mouvement anarchiste-syndicaliste ils se transforment aussitôt en libertaires prolétaires ; tandis que si les mêmes intellectuels cherchent l’anarchisme-communiste… ils ne restent que des intellectuels. Et lorsque dans une discussion toute épithète leur semble insuffisante, ils pensent nous clouer au sol par la fameuse accusation : anarchistes petits-bourgeois, en oubliant que cette invention date de la controverse de Marx-Engels non seulement envers Max Stirner (dans la « Sainte Famille ») mais encore envers Proudhon (dans la « Misère de la Philosophie »), et depuis un siècle envers tous les libertaires.

* * * *


Il faut le dire, la faute en incombe avant tout aux anarchistes-communistes eux-mêmes car ils n’ont pas réussi suffisamment, complètement à étudier, à exprimer leur propre position, les positions de l’anarchisme-communisme sur le rôle et l’importance du prolétariat et des autres classes des travailleurs comme facteur de progrès, vers un socialisme et un communisme libertaire.

Et pourtant les théoriciens de l’anarchisme-communiste – Bakounine, Malatesta, Cafiero, Kropotkine – développent souvent ces problèmes.

Ici nous nous arrêtons sur les positions de Michel Bakounine, qui sans se déclarer anarchiste-communiste (son socialisme et son anarchisme portent encore les noms de l’époque : collectiviste et anti-autoritaire) donne le premier dans ses écrits et dans son action le vrai sens de l’anarchisme moderne.

En guise d’introduction, disons tout de suite que si pour Bakounine le prolétariat est la vraie classe révolutionnaire de son époque, il ne le surestime jamais, n’envisage pas sa dictature car pour lui, dans la société, la classe économique est étroitement liée au pouvoir.

Mais donnons-lui plutôt la parole. En écrivant « l’Empire knouto-germanique et la révolution sociale » (écrit pendant la guerre de 1870-71), Bakounine souligne :

« Le seul moyen de sauver la France est la révolution sociale… Il existe un seul moyen c’est de révolutionner les villages ainsi que les villes. Mais qui peut faire çà ? La seule classe qui porte réellement et ouvertement en elle la révolution, c’est la classe des ouvriers des villes… celui qui connaît les ouvriers français sait que s’il reste encore quelque part des qualités véritablement humaines, bien que souvent bafouées et dernièrement encore plus faussées par l’hypocrisie de la sentimentalité bourgeoise, il faut les chercher presque exclusivement parmi les ouvriers » (p. 42, 43, 72 de l’édition en russe) [1].

Ces qualités humaines Bakounine les retrouve aussi dans le prolétariat allemand. En opposition à la noblesse et l’aristocratie allemande « qui est la plus heureuse quand elle peut se vautrer dans les pieds des plus tyrans des empereurs », Bakounine garde espoir :

« Autres sont les choses dans le prolétariat allemand. J’ai en vue surtout le prolétariat des villes, car le prolétariat des campagnes est littéralement écrasé et humilié par son état lamentable ; en plus il est plus facilement et plus systématiquement empoisonné par les mensonges politiques et religieux. Sa pensée sort rarement des limites de son étroit horizon de travail et d’existence misérable. Seule la révolution sociale, radicale et universelle – plus profonde qu’elle n’est envisagée par les social-démocrates allemands – est capable de secouer ce prolétariat rural, de réveiller en lui l’instinct de liberté, la passion d’égalité, et le saint sentiment de révolte…

Le prolétariat des villes, surtout le prolétariat industriel, se trouve dans une position nettement meilleure…

L’instinct des ouvriers allemands est assez révolutionnaire et le deviendra de plus en plus. Monsieur Von Bismarck tâchera sûrement d’écraser le prolétariat et de déraciner par le fer et le feu cette “ sacré question sociale ”, autour de laquelle se concentre le reste de l’esprit de révolte non encore disparu dans les hommes et dans le peuple. Depuis qu’il existe une nation allemande, jusqu’en 1848, ce sont uniquement les paysans allemands qui ont montré, avec leur révolte du 16ème siècle qu’il existe encore dans cette nation des sentiments de dignité humaine, par leur instinct de liberté, par leur haine de toute oppression, par leur capacité de se révolter contre tout ce qui porte un caractère d’exploitation et de despotisme. Au contraire, si nous voulons juger d’après la bourgeoisie allemande pour le peuple allemand tout entier, nous seront obligés d’envisager que ce peuple est choisi pour réaliser l’idéal de l’esclavage volontaire ” (p. 83, 84, 87, 118, tome 2 des Œuvres complètes de Bakounine, en russe, éd. Pétersbourg, 1921) [2].

Allant plus loin dans l’analyse des rôles des différentes classes, Bakounine écrit, cette fois-ci prenant comme exemple la situation en Italie :

« En Italie existent actuellement au moins cinq couches différentes : le clergé, la grosse bourgeoisie, la bourgeoisie moyenne et petite, les ouvriers industriels et les ouvriers en général, et les paysans.

En ce qui concerne la petite-bourgeoisie je n’ai pas grand’chose à dire. Elle se différencie très peu du prolétariat, elle est à peu près aussi malheureuse que lui, mais elle est incapable de commencer la révolution sociale ; une fois celle-ci déclarée, elle peut se jeter dans la lutte » (« messages à mes amis italiens, 1871, tome 5, page 42, éd. russe de 1921 ; tome 6 de l’édition française de 1913) [3].

Ici, une parenthèse. M. Bakounine caractérise donc par l’inertie profonde cette « petite-bourgeoisie » des villes et des campagnes, sans exclure complètement son apport dans la lutte ; mais il souligne qu’elle ne peut pas jouer un rôle révolutionnaire. L’accusation marxiste : « l’anarchisme est l’idéologie de la petite-bourgeoisie » tombe mal après cette pensée claire et explicite de M. Bakounine. En réalité, déjà en 1868, dans le « Fédéralisme, le Socialisme, et l’anti-théologisme », Bakounine souligne :

« La petite-bourgeoisie se ruine de plus en plus, et elle se rapproche de plus en plus du prolétariat, car sa position devient de plus en plus aussi misérable que celle du prolétariat. Ensuite, les gens les plus clairvoyants de cette petite-bourgeoisie commencent à entrevoir que la seule solution pour elle est dans son union avec le peuple, en même temps qu’ils commencent à saisir l’essentiel de la question sociale. Cette évolution d’esprit dans cette partie de la bourgeoisie, est un fait aussi décisif qu’incontesté. Mais il ne faut jamais se faire d’illusions. L’initiative du mouvement vers l’avenir appartient au peuple, jamais à la bourgeoisie, même dans cette partie de la bourgeoisie. À l’occident, cette initiative appartient aux ouvriers industriels, aux ouvriers des villes en général. En Russie, en Pologne, dans les pays slaves en général, cette initiative pour le moment revient aux paysans. La petite-bourgeoisie est devenue trop craintive, trop hésitante, trop sceptique, pour prendre sur elle une initiative pareille. Une initiative sur quoi que ce soit. Dans le meilleur des cas, elle se laisse entraîner, mais elle-même est incapable d’entraîner personne, tellement lui manque de foi, de passion, de courage et de pensée » (tome 3, p. 144, éd. russe ; tome 1, édition française, 1895, souligné par nous) [4].

Fermons la parenthèse. M. Bakounine continue dans son « message aux amis italiens » :

« Actuellement, et à partir de maintenant la force, la vie, la pensée humaine et l’avenir sont dans le prolétariat. Il faut lui apporter tout votre courage, tous vos efforts [5], et lui, il vous apportera à son tour sa force, sa vitalité. Ainsi ensemble vous réussirez la révolution qui sauvera l’Italie. Et quand Mazzini vous demandera vous êtes sûrs que vos forces sont suffisantes, il faut lui répondre : oui, elles sont suffisantes. Dans le prolétariat sont accumulées tellement de forces, plus qu’il faut pour qu’il détruise le monde bourgeois, avec toutes ses Eglises, tous ses États » (tome 5, p. 182, éd. russe) [6].

Deux années plus tard, dans son livre « l’État et l’Anarchie » (1873), M. Bakounine prend de nouveau l’exemple de l’Italie, la situation à la fois très misérable et très tendue, pour souligner encore une fois que le prolétariat des villes et des villages est la force révolutionnaire la plus importante et la plus naturelle. Il écrit :

« Autre est le travail de propagande et d’organisation que l’Internationale fait en Italie. Il s’adresse directement et presque exclusivement au milieu ouvrier qui en Italie comme partout en Europe, concentre en lui toute la force, l’espoir et l’avenir de la société. De la bourgeoisie viennent très peu d’hommes, seulement ceux qui ont rejeté l’ordre actuel de la société qui ont trouvé suffisamment de forces pour tourner le dos et quitter leur propre classe, pour s’adonner à un travail utile pour le peuple. Mais ce n’est pas tellement facile ni fréquent, donc il n’y a pas tellement de gens qui en sont capables. Ainsi ceux qui viennent sont encore plus appréciables. En Italie comme en Russie, leur nombre est relativement élevé.

Mais ce qui est plus essentiel et incomparablement plus important, c’est qu’en Italie se trouve un important prolétariat, bien qu’il soit très pauvre et même illettré. Ce prolétariat est constitué en premier lieu par environ deux millions d’ouvriers industriels, ensuite par des salariés et des petits artisans, enfin par quelques millions de paysans sans terre. Il me semble qu’en Italie la révolution sociale pourrait être assez proche, de même qu’en Espagne, bien qu’en Italie tout soit calme pour le moment, alors qu’en Espagne, les actes de révolte sont assez fréquents. En Italie, le peuple presque entier espère et attend consciemment une révolution sociale.

Cette couche relativement privilégiée de la classe ouvrière qui commence à se faire sentir dans certains pays européens plus spécialement en Allemagne et en Suisse, n’existe pas en Italie. Ici, ce qui prédomine, c’est le prolétariat le plus misérable : le même dont les messieurs Marx et Engels et après eux toute l’école social-démocrate allemande parlent avec un profond mépris. En réalité, la force et l’espoir de la future révolution sociale n’est pas dans la mince couche embourgeoisée de la classe ouvrière, mais précisément dans cette masse qui garde avec sa misère tout l’espoir de la révolution sociale » (« L’État et l’anarchie », p. 49-50, éd. russe) [7].


Cette phrase a servi aux marxistes pour forger une autre accusation contre les libertaires : en dehors des intellectuels et de la petite-bourgeoisie, seul le « lumpen-prolétariat » – le prolétariat misérable, le prolétariat mendiant – est le support et l’idéal des anarchistes.

Nous avons déjà vu les conceptions de Bakounine en ce qui concerne la classe ouvrière en général, et le prolétariat en particulier. Dans le passage cité plus haut, il s’élève contre le danger d’embourgeoisement et regrette la perte pour le mouvement révolutionnaire et prolétarien, de tous les ouvriers attirés par les bienfaits de la bourgeoisie, imitant aveuglément celle-ci, et constituant une mince couche de prolétaires qui ont déjà la psychologie de la bourgeoisie. Les capitalistes et la bourgeoisie ont plus de facilités pour utiliser cette couche comme intermédiaire en lui donnant certains privilèges : contremaîtres, cadres, etc. En face de cette mince couche, M. Bakounine place le reste du prolétariat qui garde son espoir et sa combativité, son esprit de classe…. même avec les risques de pleine misère, et sans possibilités « d’avancement » professionnel.

On peut voir actuellement, un siècle plus tard, que ce danger était vraiment réel, et sur la pente de l’embourgeoisement, la classe ouvrière a beaucoup perdu et ses ennemis beaucoup gagné. Mais ici, nous risquons de sortir de notre exposé.

* * * *


Pour résumer les positions de M. Bakounine, sur le problème des classes, nous pouvons dire : le prolétariat est la classe sociale qui porte en elle le plus de force, de vitalité et d’espoirs ; mais si le prolétariat industriel surtout a un rôle important, le prolétariat paysan, le prolétariat misérable, ne sont pas exclus de cette lutte ; en ce qui concerne la petite-bourgeoisie, on peut envisager le rôle de certains éléments, mais toujours avec beaucoup de réserves (« sans grande illusion »). Mais ce qui est plus important encore, c’est que M. Bakounine ne donne aucun rôle d’hégémonie, de priorité, encore moins de dictature, ni au prolétariat en général, ni au prolétariat industriel, ni aux partis politiques s’identifiant à ce prolétariat, dans la société vraiment socialiste, si on veut que cette société reste vraiment société sans classe. Enfin, il montre le danger d’une part d’une révolution « insuffisamment profonde » et d’autre part de l’esprit de caste et des prétentions d’une petite couche du prolétariat (relativement privilégiée et embourgeoisée) qui au lieu de servir la révolution, la trahit et sape ses efforts.

Jivko Kolev
(traduit du bulgare)
(suite et fin dans notre propre numéro)

[1Ici, nous nous sommes permis d’ajouter des notes (voir notes 1, 2, 3, 4, 6, 7) pour que le lecteur puisse se donner une idée plus complète et précise, avec le texte original en français, de ce qu’a voulu développer M. Bakounine. Pour cette citation, on peut se reporter au volume 8 des Œuvres complètes paru aux éditions Champ Libre, page 24.

[2Idem, pages 55 à 57.

[3Le lecteur peut lire ce passage (l’original est en italien) dans le volume 2 des Œuvres complètes, éditions Champ Libre, page 292.

[4Le lecteur peut lire ce passage dans le volume 1 des Œuvres, éditions Stock, pages 90-91.

[5La lettre est adressée à la jeunesse.

[6Le lecteur peut lire ce passage dans le volume 2 des Œuvres complètes, éditions Champ Libre, page 291.

[7Le lecteur peut lire ce passage dans le tome 4 des Œuvres complètes, éditions Champ Libre, page 206


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