L’anarchisme et le Tolstoïsme

, par  Birukoff (P.) , popularité : 3%

J’ai simplement l’intention de donner en quelques mots mon appréciation sur les deux doctrines, de les comparer, de rechercher leur analogie et leur différence, et vous prie de ne pas attendre de cet article un exposé complet, systématique de chacune d’elles : je ne traiterai que les points essentiels de ces doctrines entre lesquels je constate une grande affinité et ceux qui caractérisent certaines diversités.

Toute idée nouvelle et vitale surgit du mécontentement de l’ordre des choses existant, qui régit la vie aussi bien au point de vue intérieur, qu’extérieur, c’est comme disent les mathématiciens la condition indispensable et suffisante pour la naissance d’une idée nouvelle. Et, certainement, sur ce point l’anarchisme et le tolstoïsme sont d’accord. Mais cette ressemblance se poursuit encore plus loin. Ces deux doctrines sont analogues maintes fois dans la critique de l’état actuel de la société, au point de vue politique, considérant tout gouvernement comme obstacle au développement du progrès au point de vue économique, jugeant comme inique au plus haut degré la répartition actuelle des biens, et surtout au point de vue moral, trouvant extrêmement regrettable l’écrasement actuel de l’individu par quantité de codes militaires, civiques et ecclésiastiques, se révoltant particulièrement contre la perversion de l’âme humaine exercée par toutes sortes d’institutions et d’instituteurs dits religieux.

Dans cette critique, l’analogie est évidente à tel point que souvent les représentants de l’une ou de l’autre doctrine s’empruntent mutuellement les exemples de la littérature critique.

Ainsi, le point de départ des deux théories est analogue.

Mais pour le développement et la propagation de ces idées, leur pratique, leur application dans la vie est nécessaire. Ici encore, heureusement, je remarque une grande ressemblance entre les deux doctrines.

Les partisans sincères de l’anarchisme, aussi bien que ceux du tolstoïsme, blâmant et protestant contre les deux éléments principaux du mal contemporain : la violence et le mensonge, se font un principe de les exclure de leur propre vie.

Dans la sphère des relations. politiques et civiques, ils refusent de participer à la constitution d’états et de gouvernements, fussent-ils même socialistes et bien entendu ne veulent pas être soldats et ne recourant pas aux institutions nationales, municipales et policières, pour leur défense et celle de leur bien.

Dans la sphère économique, Ces ennemis de l’autorité cessent tout d’abord d’accumuler du capital, qu’ils savent être un moyen de violence ; ils cherchent à employer, autant que possible, équitablement et raisonnablement, la fortune qui accidentellement se trouvait en leur possession, avant qu’ils ne fussent venus à l’idée ; dans toutes les affaires pratiques ils tâchent d’entrer dans les coopératives libres, ils simplifient leur vie et diminuent leurs besoins, jusqu’à leur minimum, au-dessous duquel leur activité physique et intellectuelle se trouverait gênée.

Enfin, dans la sphère morale, les représentants de deux doctrines, cherchent à conserver dans leur vie la liberté de leur individualité, le développement indépendant de leur esprit, tendent à maintenir leur dignité humaine, tout en respectant celle des autres et se créent un ensemble de relations cordiales et raisonnées avec les gens, cherchant à devenir un producteur utile dans tous les sens. En un mot, les partisans de ces deux doctrines n’attendent pas que quelques loi économiques, historiques ou politiques agissent et transforment le monde. Ils agissent et le transforment eux-mêmes.

Mais, le mal existe, et l’action positive du bien y rencontre souvent des obstacles à première vue insurmontables. C’est là dans la lutte avec ces obstacles, que les deux doctrines, que nous sommes en train de comparer, se distinguent fortements. Et cette distinction n’est pas accidentelle, mais découle de certains principes des conceptions différentes, correspondante à chacune des deux théories.

L’anarchisme, dans le sens de ce que généralement l’on entend par ce mot, se base sur la conception matérialiste. Le tolstoïsme — sur la conception idéaliste.

La synthèse du matérialisme, sur lequel s’appuie l’anarchisme, est un déterminisme, qui n’est pas tout à fait conséquent — c’est la négation du libre arbitre avec, comme correctif, l’initiative individuelle. D’autre part, l’anarchisme repose sur la théorie biologique, qui veut que le bonheur de la vie s’obtienne par la satisfaction harmonique de toutes les nécessités de l’organisme.

Le point de vue idéaliste, servant de base au tolstoïsme, brièvement exprimé, se résume ainsi. La vie du monde extérieur, y compris moi-même, comme objet, est la manifestation d’une idée intelligente, existant par elle-même et ayant son expression dans les diverses manifestations de l’activité spirituelle, ainsi que dans les formes et les actes extérieurs, servant à indiquer les idées, qui leur correspondent.

Supposons que sur la voie de leur activité positive, un anarchiste ou un tolstoïen rencontre un obstacle insurmontable, comme par exemple son arrestation par un gendarme, qui le déporte, l’enferme ou l’exécute, qui, pour tout dire, le supprime du nombre des militants.

Quelle doit être la conduite de l’un et de l’autre ?

L’activité de l’anarchiste, dès ce moment, si elle ne s’interrompt pas complétement (par exemple dans le cas de peine capitale), du moins elle cesse momentanément ou diminue sensiblement. En outre, l’anarchiste militant change, pour ainsi dite, de moyen et de but de lutte : au lieu d’un but lointain, idéal, il se donne un but proche, matériel, celui de surmonter les obstacles rencontrés et pour cela il prend dans ses mains l’arme qu’il repousse lui-même, mais qu’il aperçoit dans la main de l’ennemi : la violence et le mensonge.

Et, par ce fait, il accomplit un affreux compromis, détruisant toute l’œuvre qu’il servait avec tant d’héroïsme.

Mais il ne peut guère, agir autrement, car il craint que l’obstacle qu’il rencontre ne mette fin à son activité et il lui faut si non sauver sa personne, au moins vendre cher la vie qu’on lui prend.

Lorsque les mêmes obstacles se rencontrent dans la vie d’un tolstoïen, ils ne doivent pas même un seul instant ébranler la direction de son activité, ni troubler la grandeur de ses principes.

Dans le gendarme, qu’il voit apparaître devant lui, et toutes les conséquences qui s’en suivent, il voit l’essence du mal, pour l’anéantissement duquel est ’dirigée sa vie et c’est pourquoi il cherche à rassembler toutes ses forces, pour y résister, et à la violence répondre par l’amour, et au mensonge opposer la vérité.

Plus il réduit son activité extérieur plus grande est sa force intérieure, et si son organisme physique doit périr, par exemple dans le cas de la peine de mort, sa nature spirituelle atteint en ce moment sa plus grande force d’influence.

Ainsi donc, par rapport aux obstacles, qui s’opposent à la réalisation de l’une et de l’autre idée, je voie déjà une différence essentielle.

La différence consiste en ce que, alors que l’anarchiste périt dans la lutte héroïque — ou physiquement, sous l’écrasement des obstacles insurmontables ou moralement par le résultat des compromis, inévitables dans sa lutte, le tolstoïen triomphe, dépouille son enveloppe personnelle égoïste et s’épanouit à la nouvelle lutte d’idées, qui le conduit sûrement sur le chemin du progrès vers le bonheur universel.

Si j’ai résolu de choisir ce sujet pour le premier numéro de votre journal, c’est parce que j’ai voulu vous communiquer mon opinion sur la question pour moi la plus chère, c’est par ce que je ne connais rien de plus élevé et nécessaire aux hommes, que ces deux doctrines.

Je voudrais de tout cœur marcher la main dans la main avec mes frères les anarchistes et avec plaisir et reconnaissance je suis prêt à m’instruire chez eux, à leur emprunter leur héroïsme et la force de volonté, qui nous manquent si souvent et avec joie je voudrais par contre leur communiquer une plus grande pureté de principes et une foi plus solide, qui leur manque si fréquemment.

P. Birukoff