Bakounine et l’État marxiste

jeudi 28 mars 2013
par  Leval (Gaston)


IV


L’État administrera et dirigera la culture de la terre au moyen de ses ingénieurs appointés et commandant à des armées de travailleurs ruraux, organisés et disciplinés pour cette culture. En même temps, sur la ruine de toutes les banques existantes, il établira une banque unique, commanditaire de tout le travail et de tout le commerce international [1].

« On conçoit qu’au premier abord, un plan d’organisation si simple, en apparence au moins, puisse séduire l’imagination d’ouvriers plus avides de justice et d’égalité que de liberté, et qui s’imaginent follement que l’une et l’autre peuvent exister sans liberté, comme si, pour conquérir et pour consolider la justice et l’égalité, l’on pouvait se reposer sur autrui et sur des gouvernants surtout, quelque élus et contrôlés qu’ils se disent par le peuple ! En réalité, ce serait pour le prolétariat un régime de caserne, où la masse uniformisée des travailleurs et des travailleuses s’éveillerait, s’endormirait, travaillerait et vivrait au tambour ; pour les habiles et les savants un privilège de gouvernement ; et pour d’autres, alléchés par l’immensité des spéculations des banques internationales, un vaste champ de tripotages lucratifs.

« À l’intérieur ce sera l’esclavage, à l’extérieur la guerre sans trêve, à moins que tous les peuples des races “inférieures”, latine et slave, l’une fatiguée de la civilisation bourgeoise, l’autre l’ignorant à peu près et la dédaignant par instinct, ne se résignent à subir le joug d’une nation essentiellement bourgeoise et d’un État d’autant plus despotique qu’il s’appellera l’État populaire. »

* * * *


Une parenthèse semble s’imposer. C’est sur l’Allemagne et l’État socialiste allemand que Marx semblait alors, après avoir pronostiqué, en vertu du socialisme « scientifique » et de la concentration industrielle, que l’Angleterre ouvrirait la marche (en 1882 il admettra dans la préface à l’édition russe du Manifeste Communiste que ce puisse être la Russie), c’est en Allemagne que Marx voyait maintenant réaliser ses conceptions. Réalisation qui devait se baser sur un État fort, lequel prendrait la tête de l’Internationale, et par conséquence inéluctable, dominerait les autres nations. Or, c’est en Russie que la révolution marxiste s’est produite. Mais il y a une similitude frappante dans cette domination des autres nations par la première « patrie socialiste marxiste » ; cela découle de la conception centraliste de l’État-guide laquelle Marx était parvenu.

Contradiction de la dictature « prolétarienne »

Bakounine pose à nouveau le problème dans son livre Étatisme et Anarchie, écrit en russe et pour la Russie, en 1873. Contrairement à ce qui a été affirmé, ce livre n’est pas supérieur à divers écrits que nous trouvons dans les Œuvres. Il n’a pas une valeur théorique fondamentale.

Il a été traduit du russe à l’espagnol, et c’est à l’édition argentine que j’emprunte la critique de l’État « prolétarien » et de la dictature de la classe dominante prolétarienne. Il apparaissait alors à Bakounine que, la révolution sociale ayant triomphé, la classe possédante — aristocratie terrienne, bourgeoisie, capitalisme — devrait automatiquement disparaître, et que la nécessité de la domination d’une classe par une autre, au moyen de l’État pour la faire disparaître, n’avait aucun sens.

« Si, demandons-nous, le prolétariat se convertit en classe dominante, sur qui dominera-t-il ? Il restera donc un autre prolétariat soumis à cette nouvelle domination, et à un autre État ? C’est, par exemple, le cas de la masse paysanne qui, comme on sait, ne jouit pas de la bienveillance des marxistes et, se trouvant à un niveau de culture inférieur, sera sans doute gouvernée par le prolétariat des villes et des fabriques ; ou, si nous considérons la question du point de vue national, par rapport au prolétariat allemand vainqueur [2] les esclaves tomberont sous un joug servile, semblable à celui que ce prolétariat subit de sa bourgeoisie.

« Que signifie « le prolétariat élevé au rang de classe dominante » ? Serait-ce le prolétariat entier qui se mettrait à la tête du gouvernement ? Il y a environ quarante millions d’Allemands, imagine-t-on ces quarante millions membres du gouvernement ? Le peuple entier gouvernera et il n’y aura pas de gouvernés. Mais alors il n’y aura pas de gouvernement, il n’y aura pas d’esclaves ; tandis que s’il y a État, il y aura des gouvernés, il y aura des esclaves.

« Dans la théorie marxiste, ce dilemme se résout facilement. On entend par gouvernement du peuple le gouvernement par un petit nombre de représentants élus par le peuple. Le suffrage universel — le droit de vote par tout le peuple des représentants du peuple et des gérants de l’État — tel est le dernier mot des marxistes, avec celui de la minorité dominante d’autant plus dangereuse qu’elle apparaîtra comme l’expression de la soi-disant volonté populaire.

« Ainsi, de quelque côté qu’on examine le problème, on arrive toujours au même triste résultat : le gouvernement de l’immense majorité des masses du peuple par la minorité privilégiée. Mais, nous disent les marxistes, cette minorité sera composée de travailleurs. Oui, d’ex-travailleurs peut-être, mais dès qu’ils se convertiront en gouvernants ou en représentants du peuple, ils cesseront d’être des travailleurs et ils considéreront le monde des travailleurs du haut de leur position étatique ; dès lors ils ne représenteront plus le peuple, mais eux-mêmes, et leurs prétentions de vouloir gouverner le peuple. Celui qui veut en douter ne connaît rien de la nature humaine.

« Mais ces élus seront d’ardents convaincus, et de plus, des socialistes scientifiques. Ces mots « socialistes scientifiques » qui se trouvent continuellement dans les œuvres et les discours des lassaliens et des marxistes prouvent que le prétendu État populaire ne sera qu’une administration assez despotique des masses du peuple par une aristocratie nouvelle, très peu nombreuse, des vrais et pseudo savants. Le peuple n’est pas savant, et par conséquent il sera entièrement exempté des préoccupations gouvernementales et globalement inclus dans le troupeau des administrés. Belle libération !

« Les marxistes voient cette contradiction, et reconnaissant qu’un gouvernement de savants — le plus insupportable, le plus outrageant et le plus méprisant de tous — serait, malgré toutes les formes démocratiques, une véritable dictature, se consolent en disant que cette dictature serait provisoire et de courte durée. Ils disent que leur seul souci et leur seul but seront d’éduquer et d’élever le peuple, tant au point de vue économique que politique, à un niveau tel que tout gouvernement deviendra bientôt superflu, et que l’État, perdant tout caractère politique, c’est-à-dire de domination, se transformera en une organisation absolument libre des communes.

« Nous sommes devant une contradiction flagrante. Si l’État était vraiment populaire, pourquoi l’abolir ? Et si le gouvernement du peuple est indispensable pour l’émancipation réelle du peuple, comment osent-ils l’appeler populaire ?

« Grâce à la polémique que nous avons soutenue avec eux, nous leur avons fait déclarer que la liberté ou l’anarchie, c’est-à-dire l’organisation libre des masses travailleuses de bas en haut, est le but final du développement social, et que tout État, sans excepter l’État populaire, est un joug qui, d’une part engendre le despotisme, de l’autre l’esclavage.

« Ils déclarent qu’une telle dictature du joug étatique est un moyen transitoire inévitable pour atteindre l’émancipation intégrale du peuple : l’anarchie, ou la liberté, est l’objectif ; l’État, ou la dictature, le moyen. Ainsi donc, pour émanciper les masses laborieuses, il faut d’abord les asservir. »

(à suivre)

Gaston Leval

Voir les numéros précédents


[1L’essentiel de ces buts figurait dans le programme de la social-démocratie allemande.

[2Nous pourrions dire aujourd’hui le prolétariat russe par rapport aux pays satellites, dépouillés d’une partie de leur production au profit du peuple – ou de la classe dominante – russe.