Groupes autonomes et Confrontation Anarchiste

, par  Méric (Pierre) , popularité : 3%

I. – Intervention au Congrès International à propos de la situation du mouvement français

Le mouvement anarchiste avant mai 68 était squelettique et isolé de la réalité sociale. Il était constitué de quelques chapelles, représentées par quelques groupes, animés surtout par des luttes intestines. Une foule de miniscissions a conduit à nombre de déviations et toutes sortes de sigles ne recouvrant souvent que quelques individus.

Mai 68 est plus un grand soulèvement intellectuel et psychologique qu’une Révolution.

La force du P.C.–C.G.T. fausse la concrétisation du mouvement révolutionnaire. Le gauchisme se renforce en particulier au moyen de la récupération de l’idée libertaire, et l’on assiste à une première erreur, celle de confondre anarchisme et gauchisme.

Mais un souffle libertaire est né. À la base, il se manifeste par la série de grèves sauvages. Partout des groupes neufs se sont constitués et ne trouvent aucun pôle d’attraction anarchiste. La seconde erreur a consisté à vouloir intégrer ce souffle au mouvement dégénéré.

Ces groupes constituent la large majorité du mouvement. Ils rejettent tout dogme et tout dirigisme organisationnel. Ils ont pour principe majeur l’autonomie du groupe et en sont venus au refus de toute pratique gauchiste ou groupusculaire.

Ils ne recherchent pas le regroupement de ce qui existait, mais tentent de se rejoindre en se démarquant de toutes les organisations sclérosées ou autoritaires.

Pour cela, ils préconisent :

  • les regroupements locaux, régionaux dans le cadre de la coordination fédéraliste ;
  • les échanges et confrontations théoriques pour une remise en question permanente.

Ils se sont retrouvés grâce à certaines actions comme la propagande sur le thème de la commune dans une pratique hors chapelle.

Un bulletin est créé, en marge de ce congrès, qui va tâcher de satisfaire au souci de regroupement et de recherche théorique.

II. – En marge de cette intervention et du Congrès lui-même

Le Gauchisme a redécouvert du marxisme l’Internationalisme Prolétarien comme lien contre tous les États. Mais la réalité révolutionnaire internationale dépasse largement ce point de vue. Les luttes diverses de par le monde sont menées par une foule anonyme de grands hommes (vraiment grands ceux-là), héros pour eux-mêmes et nullement martyrs, qui veulent dépasser leur état de jouets des forces naturelles et d’instruments des situations sociales – qui créent, mieux que l’aventure, une évasion effrénée vers une existence qui leur est propre.

Ils sont une tache sur le soleil, une anomalie dans l’uniformisation. Et ces hommes-là, toujours plus nombreux, constituent une internationale révolutionnaire qui lutte en dehors des clivages et des dogmes établis au xixe siècle.

La question est là : est-ce une société « communiste », codifiée par des équipes de savants, que nous voulons – ou bien l’association de forces individuelles, diverses mais en harmonie dans leurs échanges mutuels, une démence d’être encouragée par un amour sain et antiautoritaire.

La remise en question de la vie quotidienne est le préalable indispensable à la vie révolutionnaire triomphatrice de demain. Et c’est de là que découlent nos conceptions contre l’économie capitaliste et le système étatique, de là que découlent les structures et le rôle de nos organismes de lutte.

Pour nous le communisme libertaire est une forme d’association entre les hommes, l’autogestion appliquée immédiatement à tous les aspects de la vie. Le Communisme Libertaire absolu c’est l’anarchie.

Mais l’anarchisme, c’est :

  • en premier lieu, un mouvement de lutte pour parvenir au Communisme Libertaire en l’appliquant si possible déjà dans le présent entre militants sous forme d’organisation communautaire,
  • c’est aussi une façon d’être et de voir qui bouleverse toutes les valeurs et qui d’un rêve tend à faire la réalité.

Dans cet ordre d’idée, la « responsabilité collective » manifestée, par exemple, dans la rédaction collective d’un texte, ne peut se mettre en pratique que si les membres de la collectivité en question ont des contacts fréquents entre eux. Ceci n’est possible qu’au sein d’un groupe local (voire d’une fédération locale de groupes). Mais sur les plans régional et national, le problème se pose de désigner des délégués chargés d’un pouvoir exécutif, qui parlent au nom de tous, qui rédigent des textes et les signent pour l’organisation tout entière.

Tout ceci conduit à une passivité de tous qui accordent une confiance absolue à quelques-uns. Le système lui-même est faux d’un point de vue fédéraliste libertaire et présente assez peu de différences avec un Parti ayant son Bureau Politique. Chaque fois qu’il faut remanier le bureau, cela s’accompagne d’une offensive ambitieuse et bientôt d’une purge.

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Pour nous l’expression de l’organisation régionale et nationale ne peut être que la résultante des efforts divers, se confrontant et s’unissant quand ça devient logique (ce qui est rendu possible par une clarification issue de la confrontation).

Ces efforts ne peuvent être issus que de groupes autonomes correspondant à une réalité locale, formés d’individus pouvant se retrouver le plus souvent possible – de groupes correspondant à une réalité psychosociale (de 3 à 15 individus, au sein desquels chacun peut s’exprimer et où il n’y a que des degrés différents entre des membres tous animateurs, et non clivages entre animateurs et animés),

– de groupes correspondant à une réalité anarchiste (union d’individus au sein d’un groupe par affinité, séparation dès que deux tendances s’affirment, mais coordination maintenue au sein d’une fédération locale ou régionale de groupes).

Là il peut y avoir responsabilité collective et même rédaction collective de textes.

Sur les autres plans, tout peut être soumis à approbation et n’engager que ceux qui ont approuvé. Là est l’autonomie de la structure de base.

III. – Confrontation Anarchiste

Autonomie ne signifie nullement Autarcie. D’un groupe à un autre, d’une ville à l’autre, les problèmes sont très divers. Ils se retrouvent pourtant sur nombre de points communs, ne serait-ce que celui de la répression.

Souvent également les problèmes internes des groupes se répètent de localité à localité, d’année en année.

L’Anarchisme semble un peu un parent déshérité quand on se retrouve à quelques-uns face au PC, à la Ligue Communiste, quand ces derniers mènent une stratégie internationale, et que le groupe anar en est réduit à une stratégie de cercle restreint.

Il est difficile de demeurer encore Anarchiste quand on vient de constituer un groupe jeune, que le mouvement « organisé » ne vous apporte rien et que ce groupe meurt.

L’autonomie sous-entend la coordination des activités et la confrontation des points de vue et des expériences.

Tous les groupes neufs, nés en très grande partie après mai 68 ont manifesté un souci de coordination. Des rencontres ont eu lieu, des régions, des journaux sont nés puis ont disparu.

Un groupe meurt d’être seul ; un anarchiste renonce à l’Anarchisme quand il ne trouve pas dans le mouvement ce qu’il recherchait.

Il était nécessaire de créer un lien, une tribune permanente de contact entre tous les groupes qui se sont créés, un soutien à la formation et à la progression d’autres groupes, une planche de départ à la constitution durable de structures fédéralistes, un point de ralliement anarchiste où la discussion est constamment en évolution et où une dynamique collective se crée résultant de tous les efforts de base dans l’unité pour reporter une force à la base dans la diversité.

Et c’est pourquoi nous avons créé « Confrontation Anarchiste ».

S’il s’avère, ce qui n’est pas certain, qu’il a tapé juste, il peut devenir le point de ralliement de tous les groupes Autonomes Anarchistes de France (quelle que soit leur actuelle appartenance organisationnelle), leur instrument total, totalement autogéré par tous ces groupes.

« Confrontation Anarchiste » n’appartient qu’au mouvement anarchiste à construire, et c’est de la confrontation que naîtra ce mouvement.

IV. – Quelques remarques

La première circulaire que j’ai rédigée contient peut-être une maladresse : « … un lien fédératif de tous les groupes autonomes anarchistes. » Je tiens à préciser qu’un individu peut aussi (pour moi) y participer à part entière, même en vue de la perspective finale.

Pourvu :

  • qu’on respecte le principe d’autonomie
  • qu’on se dise Anarchiste

Ce bulletin n’est pas en contradiction avec l’appartenance à la F.A., ni à l’U.F.A. qui sont d’accord avec le principe d’autonomie du groupe. Je dirais même plus, après la parution des deux ou trois premiers numéros, pour ne pas y participer, on ne peut avoir que deux raisons :

  1. comme l’O.R.A. des raisons fondamentales
  2. un attachement de clan et un refus du débordement des chapelles.

Nous sommes quelques-uns prêts à lutter contre tout individu ou groupe qui viendra à l’encontre du principe de l’Unité dans la Diversité.

En réalité l’Anarchisme doit être plus un mouvement qu’une organisation unique ; certaines parties du mouvement coordonnant leurs actions en certaines occasions, et le mouvement tout entier pratiquant un échange constant d’aides et de points de vue.

De ce bulletin peuvent naître simultanément deux choses :

  • une coordination permanente (mais jamais obligatoire ni définitive) de groupes autonomes ;
  • un contact permanent entre tous les aspects de l’Anarchisme (ORA, CNT, Free Press, Individualisme, Non violence, Communautés, etc…).

Il est un lieu de rencontre sans engagement de la part de ceux qui y viennent (sauf celui du respect de l’autonomie et de l’étiquette Anarchiste), et ceux qui y viennent s’y rencontrent librement avec qui bon leur semble.

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Il est impossible à noyauter car il ne vit que d’un engagement automatique sur le principe d’Autonomie et sur l’Anarchisme. Sa structure est l’image d’une coordination de groupes autonomes (commission technique, plusieurs équipes de tirage, liberté totale d’expression…) et il n’appartient qu’à ceux-là mêmes qui conviennent de cette structure.

Si demain la commission technique était tentée de le noyauter, il se dégonflerait de ses adhésions et la création du même bulletin par une autre commission technique, s’adressant à ceux qui veulent se retrouver sur les principes énoncés plus haut, cette création est possible dans la semaine qui suit, les équipes de tirage étant décentrées et exerçant un contrôle direct du fait qu’elles expédient le bulletin à tour de rôle.

P. Méric