Groupuscule ou mouvement révolutionnaire ?

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Faire le point…

Un certain nombre de courants essaient honnêtement avec le recul de tirer certaines conclusions du Mouvement de Mai. Ces conclusions sont certes souvent différentes et parfois bien partielles ou timides. Il faut pourtant poursuivre cette analyse et, ce qui serait important, susciter des débats et des rencontres. Bien souvent alors, on verrait que la division des révolutionnaires est plus superficielle qu’il ne paraît…

Mais cette division existe et ne fait que s’aggraver.

Ainsi, au point où nous en sommes aujourd’hui, l’impacte de ceux que l’on nomme les « gauchistes » sur la classe ouvrière est pratiquement nul. Certains y voient une absence de pénétration des idées révolutionnaires au sein des masses. Ce n’est pas certain car la faillite du réformisme conduit nombre de militants ouvriers et syndicalistes à rechercher des solutions. Par contre, c’est plutôt l’absence d’une position cohérente qui provoque un repli des militants sur le P.C. ou la C.G.T. qui, bien que leurs positions soient en général jugées fausses ont le mérite d’exister, faute de mieux.

Les camarades de « Lutte Ouvrière » écrivent : (N°Juillet-Août)

« Les gauchistes n’ont pas été capables de cristalliser l’espoir né en Mai. Ils n’ont pas su répondre aux aspirations profondes de milliers de combattants du printemps de 1968 ouvriers et intellectuels … Le courant gauchiste n’a pas su se dresser au dessus de ses petites querelles intestines. Cet esprit s’est manifesté par le refus systématique de tenter le regroupement entre les différentes tendances du mouvement révolutionnaire, alors que seul un tel regroupement pouvait cristalliser les énergies du mouvement dans son entier et constituer une véritable force révolutionnaire dans le pays… Trop souvent, la discussion des idées a été remplacée par les calomnies, les ragots, le mépris affiché des positions d’autrui… »

Tout cela est parfaitement juste.

Qu’en concluent donc les camarades de « Lutte Ouvrière » ?

Que les révolutionnaires qui appuient leur action internationaliste sur Cuba ou la Chine ont nécessairement tort et qu’il existe « un mouvement trotskyste international avec lequel il est nécessaire de travailler ».

Dans un premier temps, on créerait une organisation avec le droit de fraction pour toutes les tendances du trotskysme et de l’Opposition de Gauche. Dans un second temps, on unifierait tous les trotskysmes et ainsi on « gagnerait la confiance de nombreux militants révolutionnaires d’autres tendances ». Sur le plan français, il y aurait nécessité de construire un « programme » en mettant en commun les expériences de lutte des divers groupes.

De nombreuses photographies nous montrent les meetings communs entre Rouge et Lutte Ouvrière, bien que l’on reproche à la Ligue Communiste d’être un groupe sectaire et sans programme.

Bien qu’il semble que ces camarades ne peuvent abandonner la perspective trotskyste (leur position internationale le prouve), ils font quelques propositions positives : le programme élaboré à partir des objectifs politiques immédiats en fonction des expériences — nécessité de s’implanter en milieu ouvrier. Mais cela paraît être des lieux communs et tout le monde l’affirme pour son propre compte.

Lutte Ouvrière conclue : « Nous entendons discuter et agir sérieusement même avec les gauchistes qui ne savent pas ou ne veulent pas le faire. Et plus notre tendance se renforcera, plus nous défendrons cette politique et plus, finalement, nous l’imposerons à tout le mouvement ».

Ce qui signifie en clair que ces camarades considèrent comme leur tâche immédiate de devenir majoritaires dans le mouvement révolutionnaire et de pouvoir ainsi imposer leurs vues. C’est alors que l’unité sera réalisée, mais autour d’eux et sous leur direction.

Cet état d’esprit est significatif et c’est pour cela que nous avons voulu insister un instant sur cette position dont il faut démonter le mécanisme. Il est certain que nous pourrions demander à chaque groupe d’exprimer sa position concernant l’Unité des révolutionnaires et nous obtiendrions des répondes semblables. Il faut construire le Parti Révolutionnaire, mais sur les bases que chacun propose. Notons que généralement chacun ne fait que reprendre les thèses léninistes du « Parti » sans apporter d’amendements sensibles. Nous y reviendrons.

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Il est significatif de constater que l’étude de Lutte Ouvrière mentionne peu ou presque pas du tout les anarchistes. On pourrait pourtant faire les mêmes remarques à leur sujet.

C’est un lieu commun d’affirmer que chaque groupuscule tente non seulement d’avoir sa propre analyse du mouvement de Mai, mais essaie aussi de se l’approprier.

La Fédération Anarchiste Française n’a pas manqué de se livrer à cet exercice lors du pseudo congrès international de Carrare. Une organisation de jeunes anars l’avait aussi pratiqué dans un texte préparatoire du dit congrès.

Les anarchistes français sont divisés en de multiples chapelles. Pourtant, n’ayant pas d’organisations de type « parti », en dehors de vieux leaders sectaires et autoritaires qui ne sont plus guère suivis, ils ont tout de même conscience d’appartenir à une même famille idéologique ou du moins éthique et se livrent un peu moins que les autres à des excommunications majeures qui seraient pourtant quelquefois nécessaires quand de jeunes farfelus sur lesquels nous reviendront déforment la pensée libertaire au point de la rendre odieuse au reste du mouvement révolutionnaire.

Ainsi que le fait Lutte Ouvrière pour le mouvement trotskyste, nous pourrions aussi affirmer qu’il existe à défaut d’une Internationale qui a fait fiasco un mouvement anarchiste international avec lequel il est nécessaire de travailler. Cela ne serait pas plus faux que l’affirmation des camarades trotskystes et cela serait plutôt complémentaire. Dans cet esprit, les auteurs de ce bulletin poursuivent leurs contacts avec les mouvements anarchistes des autres pays. Il est d’ailleurs souhaitable qu’un mouvement gauchiste unitaire conserve tous ces contacts aussi utiles les uns que les autres.

On trouve aussi chez les anarchistes le vieux rêve de l’Unité et nombre de vieux militants le caressent : comme chez les trotskystes, le problème reste entier. Mais la situation se complique encore parce que tous les anarchistes ne sont pas partisans de la Révolution et parce qu’ils sont souvent atteints d’un anti-marxisme maladif et épidermique.

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On aurait pu croire que le sève anarchiste d’unité aurait pu se concrétiser autour du phénomène Cohn-Bendit et du fait que mai a remis à l’actualité nombre de thèses libertaires. Mais le fait que les partisans de Cohn-Bendit sont les adeptes d’un certain spontanéisme et d’une position anti-organisationnelle a fait que l’Anarchisme n’a su tirer aucun bénéfice politique des événements que ce courant a suscité en grande partie. Tout au plus la Fédération Anarchiste a pu, comme les autres groupuscules « pêcher à la ligne » à l’occasion de meetings organisés au cœur de la lutte.

Le caractère bureaucratique de la F.A.F. provoque périodiquement en son sein une saine réaction d’éléments jeunes qui, après avoir tenté de la réformer se voient contraints de la quitter. Mais au lieu de tenter de s’unir et de reposer le problème de l’Anarchisme en France globalement, chacune de ces fournées de contestataires forme un nouveau groupe accentuant encore la division.

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La récente candidature Krivine a porté un coup considérable à l’unité possible des révolutionnaires. Le fait que d’autres groupes trotskystes de tendances différentes s’y sont ralliés ne change rien à ce qui fut une gigantesque erreur politique.

Krivine s’est donc présenté comme le représentant du Mouvement de Mai alors que Rocard du P.S.U. le faisait aussi. La division des gauchistes s’est donc étalée aux yeux du grand public. Le travailleur qui ne fait pas la distinction entre les divers groupes a donc eu la sensation que le mouvement de Mai était aussi divisé que la Gauche traditionnelle et aussi impuissant. Krivine a fait 2% des voies, donnant ainsi l !impression d’une grande faiblesse de ceux qui avaient fait tant peur à la bourgeoisie en 1968 !

La campagne de Krivine à la télévision a donné le spectacle d’un groupe intellectuel absolument de par son langage hors de la portée de la masse et qui plus est, sans programme précis (comme le souligne, Lutte Ouvrière).

Cette candidature a été présentée comme « anti-électoraliste » alors que les affiches qui proclamaient ce mot d’ordre appelaient tout de même à voter. Cette tactique d’utilisation de la légalité bourgeoise à des frais de propagande est connue. Elle n’a jamais donné aucun résultat et qui plus est n’est absolument pas comprise par les masses.

Certes, le but de Krivine est de former un nouveau parti communiste à partir de la Ligue Communiste qui proclame son adhésion à la 4ème Internationale. Sa démarche a coupé nombre de militants de Mai de son organisation. Et nous sommes en présence d’un nouveau parti qui prétend à lui seul construire l’avant-garde en France.

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À l’opposé, les camarades de l’ex-Parti Communiste Marxiste-Léniniste de France se prétendent eux aussi la seule « avant-garde » et leur presse ne manque pas à chaque parution d’insulter bassement les trotskystes concurrents.

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Il faut souligner que le groupe de Krivine avait participé dès Mai 68 à la démarche unitaire tentée par un groupe de militants qui devait donner naissance au Comité d’Initiative pour un Mouvement Révolutionnaire dont les anarchistes communistes qui animent ce bulletin sont membres. Que s’est-il donc passé ?

Le fait que le Mouvement de Mai est plus ou moins coupé des masses et que la situation ne semble pas immédiatement révolutionnaire (encore qu’il faudrait voir !) provoque un repli d’un certain nombre de tendances sur leurs positions antérieures, soit pour des raisons d’opportunisme politique, soit aussi pour des raisons sentimentales.

C’est ainsi que quittant le Comité d’Initiative pour un Mouvement Révolutionnaire, les trotskystes de la tendance « pabliste » viennent de former une nouvelle organisation dite : Alliance socialiste révolutionnaire.

C’est ainsi qu’un certain nombre de militants anarchistes communistes appartenant à notre tendance au sein du C.I.M.R. nous ont quittés pour former le Mouvement Communiste Libertaire.

Ces camarades ont pris là une lourde responsabilité. Voilà donc deux organisations révolutionnaires de plus ! Comme s’il n’y en avait pas encore assez ! Et qui plus est : une organisation trotskyste de plus et une organisation anarchiste de plus ! cela ne fera qu’accroître la confusion. Le processus groupusculaire basé sur les scissions et les divisions perpétuelles continue donc…

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Le camarade P. Montini publie dans le numéro 44 de « Noir & Rouge » une étude extrêmement intéressante sur ce qu’il appelle la « Théorie des Chapelles ». Il nous est impossible de citer une étude aussi riche en son entier et nous renvoyons nos amis à la lecture de notre revue-sœur. Précisons pourtant les points les plus importants avec lesquels nous sommes en complet accord :

  • Les groupuscules se trouvent en général d’accord pour constater le déplacement du centre de gravité de la Révolution vers le tiers monde ou bien réagissent d’une manière critique à cette thèse.
  • Ils soutiennent les luttes anti-impérialistes
    - Ils constatent la radicalisation rapide et profonde des revendications du prolétariat dans les pays capitalistes évolués.
  • Ils constatent l’éclatement sur le plan international de la bureaucratie stalinienne et dénoncent la collaboration de classe du PCP et de la CGT.
  • Ils éprouvent le besoin de s’adapter à cette situation et envisagent chacun pour son compte une reconstruction
  • Ils font la critique de l’action des autres groupuscules mais ils ne font pas la critique de l’ensemble des groupuscules considérés comme une unité « socio-politique ». Chacun se contente de critiquer les autres.
  • Chaque critique rend chacune compte d’un aspect réel du phénomène.
  • Ils ont chacun une conception de leurs rapports avec les masses mais n’ont aucune conception de leurs rapports avec les autres chapelles considérées comme « quantité négligeable » (appréciation exacte pour autant qu’on puisse ne les considérer qu’une par une)
  • Pourtant, l’ensemble des chapelles qui sont zéro prises une par une représente un fait objectif très important.
  • Elles représentent ensembles le courant « de rechange révolutionnaire »
  • Chacune d’elle représente une tendance du mouvement général.
  • Les masses qu’une chapelle donnée peut toucher à un moment ou à un autre considèrent cette chapelle « comme une parmi les autres ».
  • Le milieu touché par les diverses chapelles est unique.
  • Chaque chapelle se considère comme originale. Elle est créée pour remplir un vide politique qu’elle est seule à voir.
  • Chaque chapelle ne se définit plus que « par rapport à chacune des autres » et non plus essentiellement par rapport à l’ennemi de classe et ses alliés.
  • Les publications des chapelles utilisent un langage spécialisé, formaliste, employé par les ancêtres-théoriciens, sacré, magique, seulement lisible pour les initiés.

Nous pourrions ajouter ce que nous avons déjà dit à savoir que les chapelles scissionnent perpétuellement à propos d’orientations souvent secondaires qu’elles considèrent comme essentielles.

La conclusion du camarade P. Montini laisse apparaître une lueur :

Ceux qui ne sont pas organisés déplorent cette division. Il y a de récentes tentatives d’activités moins sectaires au delà des chapelles. Mais on ne nous dit pas quelles sont ces tentatives et la rédaction de Noir & Rouge prend soin de préciser que cette étude est inachevée, qu’il faudrait faire un bilan de l’acquis théorique des chapelles et enfin, des propositions concrètes. C’est ici que nous avons quelque chose à dire.

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Au cours d’un débat organisé par le « Cercle Mai » de Macon, Alain Geismar disait qu’il y a ceux qui sont sortis profondément changés par mai et ceux qui ont traversé cet événement formidable sans avoir rien compris et en conservant leurs vieux schémas. Seuls, les premiers auront leurs place dans la politique française et prendront la relève du P. C…, c’est-à-dire de l’Avant-Garde défaillante. Mais l’approche du problème de l’Unité par Geismar et ses amis est purement empirique.

Il faut uniquement partir du travail pratique et c’est le processus de la lutte qui définira les objectifs. Il faut considérer qu’il y a dans chaque localité un groupe révolutionnaire prépondérant et son étiquette est absolument secondaire. La dynamique de la lutte arrangera tout. Nous ne sommes pas d’accord avec cette théorie qui présente des relents de « spontanéisme ». Mais nous pensons que cette attitude peut permettre de travailler et c’est déjà un point important.

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Il est certain que la classe ouvrière attend qu’on lui propose un programme révolutionnaire de rechange au réformisme du P.C. et qu’une simple action empirique orientée vers les masses n’est pas suffisante.

Il semble qu’il soit possible de tirer des positions des divers groupuscules un début de définition d’objectifs qui sont loin d’être minimum. Nous énumérions déjà ces objectifs dans notre brochure parue bien avant mai « Lettre du Mouvement Anarchiste International » :

  • Lutte pour la suppression de la propriété privée des moyens de production.
  • Pour la liquidation de l’État capitaliste.
  • Contre l’Impérialisme et le colonialisme.
  • Contre les doctrines et les déviations réformistes (collaboration de classe, parlementarisme, électoralisme)
  • Contre le bureaucratisme.
  • Pour une attitude internationaliste pratique.

Tout ces points communs apparaissent dans la propagande quotidienne des uns et des autres.

Mais ajoutions nous, il faut chercher l’unité :

  • favoriser, organiser et susciter tous les échanges possibles
  • favoriser et organiser tous échanges d’informations entre révolutionnaires sur leurs actions respectives.
  • favoriser et organiser toute action commune possible
  • créer et renforcer la solidarité entre tous sans exclusive.
  • exercer une solidarité pratique à tout acte révolutionnaire.

Tous ces points pratiques peuvent être réalisés, soit par le canal d’un Front (mais les récentes tentatives ont échoué), soit par le moyen d’organismes à objectifs partiels. Le « Comité Vietnam National » était une tentative valable dans cet esprit, mais il faudrait en envisager d’autres.

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Si ces collectifs partiels existent, il faut bien convenir que leur réalisation. commune se trouve au stade du vœux pieux. Qui pourrait en prendre l’initiative sinon une organisation qui n’aurait plus le caractère groupusculaire ?

Nous touchons de toute manière à un autre défaut des groupuscules que nous avions bien vu au sein des Comités d’Action et même au sein des Comités Vietnam, à savoir que leurs militants se rendent dans les organes à objectifs partiels surtout pour y faire leur propre propagande et pour y pêcher des militants.

C’est parce qu’il manque aux révolutionnaires ce que nous pourrions appeler une troisième dimension qui est l’essentiel à nos yeux : la faculté de concevoir ce qui fait objectivement avancer la Révolution au delà de tout esprit de particularisme. En ce sens, la démarche de Geismar est déjà meilleure.

Outre que, comme nous l’avons déjà dit, chaque groupe conçoit l’avant-garde uniquement sous la forme du « parti » léniniste.centraliste démocratique, la plupart se considère, chacun pour soi, comme l’avant-garde. Et il y a beaucoup d’avant-gardes en France actuellement !

Certes, les choses ne sont pas affirmées d’une manière aussi simplistes ou schématiques mais chacun songe à renforcer son propre groupe dans l’espoir de le voir prépondérant à l’occasion d’actions de masse futures. Nous avons vu au début de cette étude que tel semblait être l’état d’esprit de « Lutte Ouvrière », c’est aussi l’argument qui a été développé auprès des anarchistes communistes dans le texte préparatoire à la réunion constitutive du Mouvement Communiste Libertaire.

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C’est à ce niveau que se fait la « boule de neige » car les camarades qui ont fondé le Mouvement Communiste Libertaire tirent argument de l’attitude d’un certain nombre de groupuscules marxistes pour affirmer que les anarchistes communistes n’ont qu’à en faire autant.

Les « pablistes » de l’Alliance Socialiste Révolutionnaire ont tenu le même raisonnement pour leur compte. L’un d’eux nous écrit : « Nous ne pouvons pas nous condamner à disparaître en tant que militants parce que vous avez des illusions sur nos possibilités immédiates… »

Le retour aux positions anciennes est donc tentant ?

Depuis que ce qui reste de l’union des groupes anarchistes communistes d’avant Mai 68 a formé la tendance anarchiste communiste du C.I.M.R., que de reproches n’avons nous pas entendu de la bouche des camarades anarchistes.

Sans nous arrêter à ceux qui nous considèrent comme des « agents du bolchevisme » infiltrés dans les rangs libertaires et à d’autres fadaises du même acabit, nous entendons souvent un autre type de critiques :

Pourquoi renoncer a une propagande anarchiste auprès du public au profit de celle des Comités du « M.R. » ? Pourquoi dépenser autant d’énergies pour un mouvement où militent des marxistes alors que ces mêmes énergies seraient mieux employées au triomphe de l’Idéal anarchiste ? (ce type de pensée était d’ailleurs aussi largement répandu au sein des « pablistes » qui ont fini par y céder). Nous nous refusons, pour notre part à céder à cette tentation qui n’est que sentimentale. Ainsi ce qui importe à ces camarades qui nous critiquent ou ne nous comprennent pas, ce n’est pas que la Révolution ou l’Anarchisme avancent dans la société d’une manière objective. Ce qui leur importe c’est que l’étiquette soit mise en avant ? Nous sommes sûrs que c’est cet esprit de « boutique » qui, tout compte fait retarde la réalisation. de ce qui leur est cher. Pour notre part, nous préférons le contenu de la bouteille à son étiquette !

Nous écrivions déjà dans notre « Lettre au Mouvement Anarchiste International » :

« Pour nous, l’anarchie au sens absolu du terme, c’est-à-dire la libération totale de l’homme de toutes les aliénations et de toutes les causalités est un devenir permanent et une réalisation qui n’aura pas de fin. Ce que nous pouvons seulement faire, c’est dégager la parcelle d’Anarchie possible de chaque acte qui contribue à la libération de l’Humanité.

« C’est pourquoi, nous ne craignons pas d’affirmer que là dans la période donnée de l’évolution du monde qui est celle où nous vivons, il est ridicule de croire à une Révolution à forme anarchiste intégrale promue par un mouvement purement anarchiste. C’est parce qu’ils ont cru trop longtemps posséder le monopole de la Révolution que les anarchistes se sont coupés des masses et de l’histoire. Dès lors se pose la question de la présence de l’Anarchisme révolutionnaire et de son intégration dans un mouvement plus large ayant la démarche révolutionnaire pour base ».

Cette position de fond nous fit inscrire bien avant mai 68 en tête des statuts de l’Union des Groupes Anarchistes Communistes qu’ils étaient la tendance organisée des anarchistes communistes du Mouvement Révolutionnaire « qui existera ». Cette position nous fit passer pour de doux utopistes…

Et c’est ainsi que, lorsque après mai 68, se créa le Comité d’Initiative pour un Mouvement Révolutionnaire, il fut normal et logique que nous lui apportions notre adhésion.

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Notre démarche se situe donc dans un dépassement de l’esprit de chapelle que nous condamnons et dans la perspective globale de la Révolution.

Il va sans dire que si nous pensons devoir prendre cette position vis à vis de l’Anarchisme, nous pensons que les autres tendances révolutionnaires doivent en faire autant. Il est aussi ridicule à nos yeux de croire que la Révolution sera purement trotskyste ou maoïste. À plus forte raison de croire que l’Avant-garde qui se construit objectivement sera anarchiste, trotskyste ou maoïste, ou qu’elle sera seulement constituée par la réunion des groupuscules. Le camarade Montini de « Noir & Rouge » avait raison de parler des multiples militants en puissance qui refusent les groupuscules ou qui n’y adhèrent pas.

Ceci nous ramène au problème de l’Internationale évoqué par Lutte Ouvrière. Il est vrai que le mouvement révolutionnaire international souffre de n’être pas coordonné et organisé au delà des mouvements nationaux. Mais il faut encore sortir de nos schémas et le fait d’affirmer que ce sera « son » Internationale qui sera celle qui unira les autres est encore une manière sectaire de retarder la résolution du problème.

Au delà des groupes trotskystes ou anarchistes dans le monde, avec lesquels, nous le répétons, les camarades trotskystes ou anarchistes doivent continuer à garder le contact le plus étroit possible, il y a l’Internationale que nous appellerons « objective ». Il y a la lutte anti-impérialiste du Vietnam, de Cuba, de la Corée du Nord, de la Chine, de l’Albanie, même si comme l’affirme Lutte Ouvrière, tous ces pays. où les organisations de ces pays n’ont que des positions circonstantielles sans désir réel de créer l’Internationale. Il y a la lutte anti-bureaucratique de la Yougoslavie qui est tout aussi importante dans l’échiquier révolutionnaire, même si elle n’est pas comprise momentanément par les autres. Il y a les mouvements du tiers monde qui jouent un rôle, même s’ils sont souvent l’émanation de bourgeoisies locales. Affirmer cela ne signifie pas que le mouvement révolutionnaire de France doit se calquer sur ces mouvements ou s’en réclamer en croyant qu’ils peuvent être un modèle : il faut sortir de ce suivisme qui constitue un obstacle de plus à l’Unité. Mais c’est à partir de ce « monde » là que se joue la Révolution mondiale et il est temps de dire que toute Internationale hypothétique placée en dehors n’est que verbiage et impuissance.

Par contre, des contacts avec tous, en utilisant les tendances, peuvent être un facteur important pour la construction de la véritable Internationale pour autant que le mouvement révolutionnaire français pose dès maintenant les problèmes d’un pays développé sans la Révolution duquel la Révolution mondiale est impossible.

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En général, lorsque les membres de la tendance anarchiste communiste du C.I.M.R. expliquent leur position, on leur pose la question suivante : estimez vous être toujours anarchistes ?

Si notre interlocuteur est membre d’un groupe anarchiste, la question est sentimentale. Les anars ont besoin de se retrouver entre eux…

Si notre interlocuteur est marxiste, la question est plus insidieuse car il veut savoir si nous ne sommes pas des manœuvriers qui jouent la carte de l’Unité dans nous ne savons quel dessein.

Il nous faut donc nous expliquer clairement auprès des uns et des autres :

Nous avons déjà dit et écrit que l’évolution du mouvement révolutionnaire dans le monde, et surtout en Mai 68 chez nous, doit nous obliger à remettre en question les idées les plus consacrées. Qu’est ce que cela veut dire aujourd’hui : être marxiste ou être anarchiste tout court alors qu’il existe nombre de conceptions opposées parmi ceux qui se réclament de l’une ou de l’autre position ? Au cours des récents événements, nous avons été amenés à maintes reprises à faire le point. À qui les événements donnent-ils raison si nous comparons les faits aux théories et divergences exprimées par las anarchistes et les marxistes du xixe siècle ? Il y a sans doute « match nul » et il est clair que les problèmes qui se posent aux révolutionnaire d’aujourd’hui nous amènent à dépasser nos options primitives. Nous avons écrit déjà. que nous sommes persuadés qu’à partir des options de mai, l’autogestion, l’auto-organisation des masses sont une réponse. au problème de l’Unité idéologique qu’il faut rechercher. Nous avons dit aussi que les divergences sont moins grandes qu’elles ne paraissent.

Nous nous réclamons de l’Anarchisme communiste au sein du Mouvement Révolutionnaire parce que nous procédons d’une tradition qui est irremplaçable et dont l’expérience historique doit être analysée au même titre que celle des marxistes. Nous voulons que nos options anarchistes soient une contribution permanente au débat qui doit s’instaurer entre tous les révolutionnaires.

Nous pensons aussi que la pratique commune devra demain faire disparaître les tendances. Nous sommes prêts pour notre part à disparaître.

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C’est devenu un lieu commun d’affirmer que l’absence d’une réelle organisation révolutionnaire s’est cruellement fait sentir en mai. C’est pourquoi Vibier et ses amis ont eu raison de poser le problème dès ce moment là. C’est pourquoi nous avons souscrit à son initiative.

Cette organisation n’existe toujours pas et il faut chercher comment la construire. Dans l’immédiat, c’est la liquidation de la mentalité groupusculaire qu’il faut amorcer.

Nous sommes convaincus quant à nous que l’avant-garde révolutionnaire doit être unique. Elle ne pourra naître valablement d’une lutte politique d’influence entre les divers groupes et par la victoire de l’un d’eux. Si le mouvement révolutionnaire français devait persister dans cette voie stérile, il ne ferait que prendre la place de la « Gauche » traditionnelle et impuissante.

Il faut donc penser que l’avant-garde devra tendre à regrouper sinon tous les révolutionnaires, du moins la majorité d’entre eux. Il est illusoire de croire que l’on pourra liquider les diverses tendances. Celles-ci se manifestent actuellement par le jeu stérile des groupuscules. Il faut leur donner un autre cadre de confrontation et surtout la possibilité d’une pratique commune.

Il faut le dire nettement, la structure du « parti » basée sur le centralisme démocratique est inadéquate à cette confrontation et à cette pratique. C’est elle qui est l’une des causes les plus importantes des scissions perpétuelles observées.

Les tendances doivent pouvoir s’exprimer seulement au plan des idées et de leur diffusion et ne doivent avoir aucune existence organique dans l’organisation révolutionnaire. Elles ne doivent pas avoir la possibilité de constituer des fractions.

L’organisation révolutionnaire doit être une structure qui doit partir de bas en haut. Chaque organe, à chaque échelon, de la base au sommet doit définir ses objectifs, ses formes d’action qui doivent connaître une transformation constante en fonction de la pratique et de la confrontation permanente de cette pratique de la base au sommet, pour parvenir à une tactique et à une prise de position générale. Ceci ne peut se réaliser que dans une structure fédéraliste, seule adéquate à la situation.

Mais dans la perspective d’une société basée sur l’autogestion et l’auto-organisation des masses (même le P.C.M.L.P. parlait en Mai 68 de la « prise du pouvoir dans les usines » il l’a oublié depuis. Une dynamique peut le lui rappeler !), on ne peut avoir les mêmes pratiques organisationnelles que lorsque l’on revendique seulement la prise du pouvoir d’état. Le rôle de l’avant-garde doit donc être différent et c’est en ce sens que nous pensons que la conception archinovienne dont nous avons parlé dans notre premier numéro est restée actuelle.

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Le phénomène de « retour » sur les anciennes positions qui existe maintenant a réduit pour l’heure le Comité d’Initiative pour un Mouvement Révolutionnaire à un mouvement d’une très petite importance numérique.

Mais il est quelquefois nécessaire de se trouver à contre-courant pour une certaine période.

Le maintien de notre adhésion du C.I.M.R. est dicté par le fait qu’il pose seul le problème du dépassement des groupuscules et de la construction de l’Organisation révolutionnaire dans la pratique et par une pratique. Il est nécessaire que le problème continue à être posé et que des militants expérimentent une autre voie que celle de la démarche groupusculaire, selon les principes définis ci-dessus.

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Il reste le problème du programme. Nous avons vu qu’il existait de nombreux points communs entre les révolutionnaires. Nous les avons définis et nous croyons que chacun en est conscient. Néanmoins malgré l’existence de ces objectifs qui pourraient à eux seuls donner naissance à un programme politique très conséquent, l’Unité n’existe pas.

Montini dans « Noir & Rouge » pose la question : « Est-ce que ce sont (les groupuscules) leurs erreurs de programmes qui expliquent leur inefficacité ? »

Quant à « Lutte Ouvrière » il déclare : « Toutes ces faiblesses du courant gauchiste ne sont en rien imputables aux idées dont lesmilitants révolutionnaires qui se réclament ».

« Noir & Rouge » déclare que là n’est pas la question et « Lutte Ouvrière » y répond.

Un autre exemple ou fait :

Nous qui sommes anarchistes communistes avons peu de divergences au niveau des options politiques avec le programme récemment publié par l’Alliance Socialiste Révolutionnaire et nous sommes persuadés que c’est le cas pour la plupart des militants du C.I.M.R. et peut-être même certains militants du P.S.U. que nous connaissons. Le dernier numéro de « Sous le Drapeau du Socialisme » parle de 1’ autogestion qui lui semble, comme à nous, primordiale pour lutter contre le bureaucratisme et plus qu’un mot d’ordre transitoire (Comme certains l’ont prétendu au sein du Parti Communiste algérien à une certaine époque). Pourtant, ces camarades se sont séparés de nous et du C.I.M.R. : nous avons expliqué ce processus.

Par contre, certains camarades beaucoup plus loin de nous que les « pablistes » continuent à militer au C.I.M.R. ou désireraient y adhérer.

Que se passe-t-il donc ?

Le programme n’a-t-il aucune importance ?

Nous estimons qu’il est nécessaire d’avoir un programme et nous ne souscrivons pas aux idées de Geismar évoquées plus haut.

Mais nous avons montré les points communs nombreux et non négligeables.

Les camarades de « Lutte Ouvrière » ont raison de dire que l’essentiel est de trouver une position concernant l’ensemble des revendications à mettre en avant « dans les luttes économiques de la classe ouvrière ». Il ne sert en effet à rien d’aller à la classe ouvrière d’une manière seulement empirique .sans avoir quelque chose à proposer.

Mais cela dit, la pratique est aussi importante et conditionne les positions politiques beaucoup plus que d’aucuns le croient. Pour nous les deux sont corolaires et on ne peut avoir de positions politiques sans que cela corresponde à une attitude organisationnelle ou à une pratique. Ceci a été de tous temps la position des anarchistes communistes. Ainsi, un parti révolutionnaire qui pratique des méthodes bureaucratiques ou autoritaires ne peut engendrer le Socialisme autogestionnaire ou une société libre. L’organisation d’avant-garde est le reflet de la société qu’elle veut instaurer.

À ce niveau, il est plus important qu’un militant rejette les méthodes autoritaires du P.C.F. ou le Centralisme Démocratique interprété comme méthode autoritaire plutôt que de savoir s’il se réclame du « stalinisme » formel ou du « maoïsme ».

C’est donc le problème de la « pratique » qui est à reconsidérer aussi :

Pour en finir avec la pratique des chapelles, il faut cesser de poser tous les problèmes en termes de « direction ». Ce n’est pas parce que l’on a obtenu l’accord de deux appareils groupuscullaires qu’on a avancé d’un pas dans l’action si l’unité, même circonstancielle n’est pas réalisée à la base. La confrontation et les prises de position dorent se faire de bas en haut et non simplement par le vote d’un texte politique abstrait élaboré par un groupe de « révolutionnaires professionnels » qui prétendent connaître mieux que les autres la science sociale. Enfin, la « direction » doit faire la synthèse des actions et positions de la base sous peine de n’être qu’une tête sans corps.

Pour conclure

Notre adhésion au C.I.M.R. signifie pour nous qu’il faut en finir avec la pratique des « chapelles ».

Nous souhaitons que de nombreux camarades anarchistes le comprennent et nous rejoignent.

Il faut continuer à poser le problème de l’Unité des révolutionnaires et celui de l’intégration de l’Anarchisme révolutionnaire dans la Révolution qui existe. Nous faisons un pari sur l’Avenir. Sans l’existence de militants qui font ce pari, il ne reste plus beaucoup de mai 68.

S’il est effectivement nécessaire de nous donner une base politique commune, marxistes et anarchistes communistes (base qui existe d’ailleurs avec l’autogestion mentionnée clairement), il est exclu que le C.I.M.R. devienne un groupe politique du type « parti » qui ne serait alors qu’un groupuscule comme les autres. Ce serait l’illusion ce serait disparaître.

À nous d’apporter une réponse lorsque les masses seront de nouveau en mouvement et se poseront le problème de l’avant-garde politique nouvelle.

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