De l’anarchisme aberrant

mardi 19 mars 2013

L’Anarchisme communiste dont nous nous réclamons et que nous pensons être un apport irremplaçable dans la tradition révolutionnaire est un ensemble de démarches nées dans le mouvement ouvrier et dans le mouvement de lutte de classe. Il constituait une tendance solide au sein de la Ire Internationale et, comme tel, appartient non seulement à l’histoire des luttes des travailleurs mais constitue une expérience pratique propre que les révolutionnaires de nos jours se doivent d’étudier au même titre que les expériences bolcheviques.

L’ensemble des études de ce bulletin a pour but de renouer la dialogue entre les anarchistes communistes et l’ensemble du mouvement révolutionnaire. Notre présence au sein du C.I.M.R. est l’une des concrétisation de ce dialogue.

Il existe, certes, de nombreux militants révolutionnaires qui se réclament de l’Anarchisme et n’épousent pas pourtant la totalité des positions de ceux qui ont rejoint le C.I.M.R. Nous restons en contact avec eux et ce bulletin se veut aussi un organe de liaison entre le mouvement anarchiste révolutionnaire et le reste du mouvement communiste.

En ce sens, nous considérons que l’article paru dans le dernier numéro d’unir sous le titre « Anarchisme et Bolchevisme » est éminemment positif.

Commentaire du livre de Voline, « La Révolution Inconnue » qui vient d’être réédité, cette analyse lucide contribue à remettre en question le jugement tout fait et la plupart du temps sectaire, des militants du P.C. vis à vis de l’Anarchisme. Ceux de nos amis qui ont essuyé pendant des années les pires calomnies et les pires insultes du parti stalinien seront émus par les propos fraternels du camarade Pierre Teruel qui écrit de Voline et Makhno : « Leur nom s’inscrit dans l’histoire ouvrière et révolutionnaire et il n’y a pas entre nous et eux d’opposition de classe… »

La position des camarades d’unir est convergente à la notre et, croyons nous, c’est cet état d’esprit qui forgera l’Unité idéologique de la Révolution.

Mais pour continuer le dialogue, il est nécessaire de préciser des points qui nous semblent fondamentaux. Et c’est pour cela que le livre de Voline n’est pas forcément le mieux choisi pour concrétiser un dialogue actuel entre les anarchistes communistes et les léninistes. En effet, Teruel écrit que Voline pense que « les soviets seuls et non un parti » pouvaient donner la victoire a la Révolution d’Octobre. « C’est dire – ajoute-t-il – que les bolcheviks sont d’avance condamnés ».

Or, le courant anarchiste communiste n’a pas toujours dans la suite de son développement, nié le rôle de l’Avant-Garde révolutionnaire et du parti (terme qui était employé par Malatesta lui-même).

C’est <
sc>Archinov, compagnon de Makhno qui a précisément défini ce rôle dans un sens anarchiste et ce sont ses idées que nous pensons valables pour la construction du parti révolutionnaire de demain qui devra avoir une tâche précise dans la construction de la société autogestionnaire. C’est ce rôle qu’a retrouvé la Ligue Communiste Yougoslave. Cet apport d’Archinov est important à un moment où nombre de militants marxistes léninistes commencent à rejeter la conception formelle du centralisme démocratique.

Mais le débat est malaisé pour autant qu’il existe des conceptions aberrantes du marxisme que les révolutionnaires dénoncent (positions de la direction du P.C.F. ou du Parti S.F.I.O. réformiste) et des conceptions aberrantes de l’Anarchisme révolutionnaire qui, loin d’être dénoncées, sont souvent assimilées par le mouvement révolutionnaire général.

Ces conceptions aberrantes poussent nombre de groupuscules marxistes à refuser le dialogue avec les anarchistes et contribuent à ce que des militants du P.C.F. par ailleurs proches de nous condamnent en bloc l’ensemble des idées du mouvement de mai. La chose est donc sérieuse.

De tous temps, de nombreux farfelus (maintenant mis en vedette par une nouvelle vogue de l’Anarchisme) se sont réclamé de l’idéal libertaire en professant les conceptions les plus folles et les plus aventuristes.

Nous avons déjà cité Malatesta qui dénonçait ceux qui soutenaient qu’on devait parvenir à l’harmonie dans la société en faisant chacun ce qui nous passe par la tête. Certains anars l’ont soutenu en Mai sous le prétexte que « l’Imagination » était « au pouvoir ».

On disait autrefois que la poste n’était pas nécessaire et qu’on avait qu’à porter les lettres soi-même. Un organe anarchiste espagnol publia même un article affirmant que le Socialisme devrait supprimer les chemins de fer parce au’ il est anti-anarchiste d’obliger les gens à partir à heure fixe. Malatesta disait déjà que ces bêtises ont été accueillies par une grande partie du public comme les idées anarchistes et qu’elles servent toujours à nos adversaires pour gagner une victoire facile.

Ainsi, la conception « spontanéiste » affirma que les masses étant en mouvement, tout s’arrangerait tout seul sans organisation : l’Anarchisme révolutionnaire qui reconnaît la valeur de la « spontanéité » n’a jamais affirmé qu’il ne faut pas d’organisation et Voline lui même écrivait dans la Révolution Inconnue déjà citée : « Toute Révolution commence nécessairement d’une manière plus ou moins spontanée, confuse et chaotique. Il va de soi – et les anarchistes le comprennent aussi bien que les autres – que si une Révolution en reste là, à ce stade primitif, elle échoue. Aussitôt après l’élan spontané, le principe d’organisation doit intervenir… »

Ce qui rejoint on ne peut mieux notre analyse de mai 68 !

Mais certains professent une conception encore plus extraordinaire du « spontanéisme » affirmant que la Spontanéité est actuellement bonne absolument dans tous les actes de la vie humaine. Il est donc « anarchiste » de faire absolument tout ce qui passe par la tête et dans tous les domaines. Cela devient alors une affirmation de la liberté individuelle dans sa totalité. Il suffirait donc d’avoir une attitude originale et en dehors de la morale bourgeoise pour se dire anarchiste et être taxé comme tel.

Or, l’Anarchisme considéré en tant qu’éthique future de la société communiste correspond à une attitude rigoureuse et sa conception de la liberté (amoureuse ou autre) est une recherche d’une morale supérieure aux tabous de la société actuelle dont nous avons tant de mal, les uns et les autres à nous libérer.

On peut, certes, être anarchiste en se droguant, en s’alcoolisant, en étant lesbienne ou pédéraste. L’individu doit être libre. Mais nous refusons d’admettre et de proclamer que ces attitudes constituent le « summum » de l’Anarchisme et de la pensée révolutionnaire. Cette attitude est d’autant plus ridicule quand certains jeunes s’obligent à faire certaines actions de cet ordre pour prouver qu’ils sont libérés.

Alors que l’Anarchisme révolutionnaire est essentiellement d’essence ouvrière et pense avec Bakounine que la classe ouvrière en se libérant « libère l’Humanité toute entière », ce qui signifie que la libération de l’Homme ne peut intervenir que par un processus collectif, certains anarchistes pensent que la libération, individuelle n’est pas moins importante et qu’il est vain de chercher à libérer les autres si on ne sait se libérer soi-même. Cette position individualiste, pour chrétienne qu’elle soit par certains côtés, est respectable.

Mais que dire de ceux qui affirment que pour se libérer de l’exploitation il suffit de ne pas travailler sous prétexte qu’on travaille pour les capitalistes ? De fait, quand on mange dans notre société sans travailler, c’est qu’on a pris sur le travail d’un autre et qu’on a rejoint le camp des exploiteurs. Au nom de cette théorie, on professe un beau mépris pour les ouvriers qui « sont assez cons » pour se faire exploiter. On retrouve d’ailleurs cette idée dans un chapitre de « L’écume des jours » de Boris Vian (livre par ailleurs si beau…). En application de cette thèse et comme on ne s’appelle pas Gunther Schass, qui semble bien être un grand anarchiste en ce domaine, on se procure sa pitance journalière en chapardant dans les magasins. C’est cette « Anarchisme » là que professait Libertad et les gens regroupés au début de ce siècle autour du journal l’Anarchie. La fameuse bande à Bonnot était issue de ce groupe dont l’efficacité politique peut être discutée. Chacun a certes le droit d’être feignant. Mais qu’on ne cherche pas à justifier cette tendance par des alibis « politiques ».

En matière de « chapardage », certains anarchistes du début de ce siècle étaient des adeptes de ce qui a été appelé la « reprise individuelle » qui consistait à dire que ce n’est pas voler que de voler un exploiteur. Il ne s’agissait alors que de « récupérer » ce qui avait été volé aux ouvriers. Cette récupération était destinée à alimenter l’action révolutionnaire ou à aider les déshérités. Cela a été pratiqué depuis par d’autres révolutionnaires en période violente. Les anarchistes aberrants d’aujourd’hui déforment cette théorie et se contentent souvent de vivre sur le dos des autres quand ils n’en sont pas tout bonnement réduits à l’appliquer en fauchant les serviettes et les couverts dans les restaurants…

On voit qu’à ce niveau, on en arrive au « canular ».

Une autre forme d’Anarchisme aberrant a été appelé dans nos milieux, le « vasisme » (de l’adjectif « vaseux ») ou le « nullisme ». Cette forme est plus sérieuse et aussi beaucoup plus répandue : c’est la maladie infantile de l’Anarchisme et chaque anarchiste doit lutter contre elle non seulement politiquement, mais encore au sein de son « moi » propre. Déjà, Paraf-JAval, le fougueux anarchiste de 1900 qui se signalait par ses positions outrancières les définissait comme des « abrutis ».

Paraf-Javal écrivait cette définition en 1906 :

« Un individu est anarchiste quand il pense a posteriori, après examen sans préjuger, en utilisant seulement les connaissances scientifiques. La morale anarchiste ne peut être déterminée qu’en dehors de l’arbitraire imposé a priori par certains humains à d’autres humains.

Cette Morale, comme toutes les autres règles scientifiques doit être déterminée a posteriori, après examen, en utilisant seulement les connaissances scientifiques ».

Dès lors, toute idée échappant à l’examen est arbitraire, donc autoritaire. Précisons encore que les anarchistes communistes ont toujours été des adeptes du matérialisme dialectique qu’ils ont d’ailleurs conçu souvent d’une manière plus large et moins « économiste » que les marxistes de leur époque.

Or, bien qu’ils s’en défendent ou bien (et c’est le plus grave) qu’ils ne s’en rendent pas toujours compte, les « vaseux » se conduisent la plupart du temps comme si l’Anarchisme était un ensemble de conceptions immuables. Ils ont donc une conception idéale de la Révolution posée a priori. Ils savent d’avance comment la Révolution doit se faire et condamnent comme « impossible » ou « contre-révolutionnaire » tout processus réel qui ne correspond pas à leurs schémas pré-établis. C’est ainsi qu’ils sont toujours en dehors de la Révolution qui existe et ont contribué à maintenir l’Anarchisme dans une tour d’ivoire.

Il est possible que des conditions objectives et la dynamique du mouvement révolutionnaire (comme en mai 68) les rendent pour un certain temps à l’Anarchisme vivant. Ils peuvent alors prendre des positions ou des options correctes et constituer un apport bénéfique pour tout le mouvement révolutionnaire, Mais ils ont, en général, une incapacité chronique à traduire leurs conceptions les plus valables en termes politiques car ils sont bien « idéalistes » dans le sens ou Marx l’entendait : ils ne recherchent que l’absolu dans le domaine des idées et sont les adeptes du « tout ou rien ».

Dès que l’euphorie du mouvement est passée (après mai !), ils retournent à leur petit groupe de « copains » ou à leurs vieilles habitudes parce qu’ils sont toujours déçus par le décalage qui existe inévitablement entre toute théorie et la réalité. Ils abandonnent en route ceux qu’ils ont entraînés dans de grandes expériences souvent valables et sont prêts à saboter ce qu’ils ont suscité.

Il existe enfin une dernière norme de l’Anarchisme aberrant qui semble avoir subit un sérieux coup depuis mai 68, mais est encore vivante dans certains de nos milieux. Il s’agit de l’anarchisme autoritaire (en quelque sorte, la thèse et l’anti-thèse).

Si le mouvement anarchiste français a laissé se développer en son sein des conceptions étrangères, c’est surtout parce qu’il n’a jamais été capable de faire son unité autour d’un grand mouvement populaire : c’est le cas aussi des autres groupuscules. Mais dans la forme anarchiste, cette division se traduit par l’existence de multiples chapelle prétendant refléter une tendance propre. C’est alors que l’on voit apparaître le « leaderisme ». Chaque groupe a tendance a se former autour d’un leader qui est censé posséder la « science infuse ». Les tendances anti-organisationnelles contribuent alors souvent à donner la vedette à des leaders qui exercent une véritable autorité morale et doctrinale. La manifestation la plus aigre de cette aberration a consisté à « déifier » de son vivant un vieux militant par ailleurs fort courageux.

Tout cela n’a rien à voir avec l’anarchisme révolutionnaire et nous devions le dire.

(Une prochaine étude sera consacrée aux anarchistes réformistes).


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