La difficulté d’être anarchiste

jeudi 7 mars 2013
par  Lagant (Christian)

En attaquant cette suite (et fin) de l’article paru dans le dernier numéro de « NR », il me semble nécessaire de préciser et même de repréciser quelques points, afin que certains camarades n’attendent pas de ce qui n’est qu’une suite d’observations et de réflexions on ne sait quelle panacée, remède-miracle aux maux dont souffrent l’Anarchisme et surtout les anarchistes…

Il faut, décidément que nous perdions cette fâcheuse habitude d’exiger un travail tout mâché voire digéré et si la difficulté d’être anarchiste a de multiples causes, une des principales est aussi (après un progressif engourdissement « physique » dont nous ressentons, tous, les effets) cette sorte de flemme morale à laquelle nous nous sommes inconsciemment habitués : pourquoi chercher soi-même puisque de brillants penseurs se pencheront (comme on dit) sur les problèmes et les résoudront à notre place. Cet aspect très important de la question qui nous occupe sera d’ailleurs revu en cours d’article mais on peut déjà en voir une application pratique dans le fait que plusieurs camarades, croyant m’être agréable, écrivent ou disent à peu près ceci : « très bien ton truc ! Et dans ta suite, tu vas nous donner des solutions “concrètes”, hein ? etc. » Pas question de discuter tel argument, de réfuter tel autre, de dire en clair pourquoi on est d’accord ou pas, en un mot d’aider dans la recherche de difficultés qui sont après tout les nôtres et concernent de ce fait plus qu’un individu, à savoir le rédacteur qui a pondu l’article, non ! On ne dit rien ou, ce qui est pire, on approuve tout de confiance et on attend « le reste » qui est la solution idéale d’organisation anarchiste, rien que ça.

Si c’est ce qu’espèrent ces lecteurs de l’article aujourd’hui, ils risquent fort d’être déçus, car l’objet en était nettement indiqué dans la première partie : un simple rappel de principes dont l’expérience de la vie militante nous a fait apprécier la valeur, rien de plus. Principes d’action ensuite ? Aux camarades d’en discuter entre eux pour une application effective, mais nous n’avons voulu pour cette fois que soulever le problème moral, ce problème de l’éthique anarchiste dont nous avons constaté le rôle déterminant dans notre action de chaque jour…

Sur l’organisation…

À vouloir commencer en précisant certaines choses, je m’aperçois que nous sommes déjà arrivés à reparler de la grosse question : « l’organisation ». Bon. Finissons-en avec le sujet avant d’aller plus avant. Car si quelques lecteurs attendent le miracle en silence, d’autres démarrent au contraire à fond et envoient des projets d’organisation épatants, tout y est prévu (ou presque) et on se sent soudain écrasé, vaguement inquiet, devant le grandiose processus déclenché par quelques lignes. Un peu le coup de l’apprenti-sorcier, quoi !

Mais là encore, cette réaction prouve une mauvaise compréhension car la première partie du présent article insistait sur cette idée, qui devrait être, au fond, une lapalissade : « on pourra créer la plus parfaite organisation et l’appeler anarchiste. Rien à faire : si les militants qui composent cette organisation n’agissent pas réellement en anarchistes, elle sera tout ce qu’on voudra mais pas anarchiste ». Partant de ce principe, créer l’organisation avant de créer l’homme anarchiste revient à bâtir une maison en commençant par le toit, les murs et les fondations venant ensuite. D’où le risque de constructions pour le moins bizarres.

On pourra m’objecter que c’est trop insister sur de simples évidences et que tout le monde a compris cela depuis longtemps, alors que le temps urge et que nous ferions mieux de bâtir le mouvement anarchiste puissant qui reste à faire !

À première vue, l’argument est impressionnant et a ce style « concret » qui emporte d’emblée l’adhésion des gens dits d’action, ceux qui « font » quelque chose (quelquefois même n’importe quoi) et réfléchissent après, quand la bêtise est faite. Et encore, s’il y avait réflexion après chaque erreur, cela ne serait pas si mal mais c’est justement ce qui nous tracasse : nous ne sommes pas du tout certains que les évidences énoncées plus haut soient tellement comprises d’un grand nombre d’anarchistes, et cela est grave ! Car si elles étaient comprises, on ne verrait pas si souvent des camarades revenir avec une sorte d’impatience sur des problèmes organisationnels qui voudraient traiter des structures mais en fait se ramènent presque toujours à négliger la qualité d’homme au profit de la quantité. J’exagère ? Combien de fois a-t-on entendu et entendra-t-on encore une phrase du genre suivant : « c’est bien gentil de récupérer un bonhomme de temps à autre mais en avoir dix ou vingt d’un coup, c’est plus efficace ! » dite avec les meilleures intentions du monde au départ, certes, mais dont les conséquences peuvent parfois être dangereuses pour le mouvement anarchiste lui-même. Nous verrons pourquoi plus loin, chaque chose en son temps. Mais je ne voudrais pas conclure cet alinéa sans répondre aux gens pressés de « faire du monde » que chaque individu amené à l’Anarchisme et consolidé dans les idées anarchistes est déjà par lui-même une victoire et un acquis irremplaçables et qu’après tout un anarchiste valable est peut-être aussi précieux à la progression de l’idéal libertaire que dix individus auxquels on aura seulement donné un vernis anarchiste, question d’appréciation…

D’autre part, si nous avions tous tellement bien compris (ou retenu) les idées-bases de notre doctrine, on ne verrait pas non plus cette étrange répugnance qu’ont trop d’anarchistes à tirer profit des erreurs passées, non pour se couvrir la tête de cendres par un quelconque masochisme, mais pour les considérer lucidement, ces erreurs, je dirai presque froidement. Bien sûr, les mêmes situations historiques ne se répètent pas toujours et ce qui était valable en 1936 peut ne plus l’être en 1961 mais je soutiens qu’il y a un minimum d’erreurs, élémentaires, à ne plus commettre (pour en avoir subi les funestes effets !) si nous ne voulons pas passer pour des rigolos ou, ce qui est plus grave, pour des gens entraînant quasi sciemment de nouveaux camarades vers des échecs dont nous savions qu’ils étaient inscrits dans certains comportements ou certaines méthodes. Nous n’avons pas, nous n’avons plus le droit de dégoûter des jeunes de l’anarchisme (et la politique des « yeux fermés » conduit droit à cela) pour ménager notre petit amour-propre ! La quête acharnée de cette vérité devrait amener tous les camarades ayant une expérience du combat libertaire, ayant vu ses bons et ses mauvais côtés, à se consacrer à une tâche que l’on pourrait appeler de démystification, au sein même du mouvement anarchiste. Je reconnais que parler de démystification pour qualifier les erreurs et faiblesses de « l’autocritique » anarchiste peut paraître dur mais je ne vois pas d’autre mot !

Pour notre part, c’est l’objectif que nous nous étions fixé en créant « Noir et Rouge », nous le poursuivons et le poursuivrons (qu’on en soit assurés) de toutes nos forces, même si nos moyens sont plus restreints que nous le voudrions. Certes, la poursuite d’un tel but, à la fois modeste et immense, exige de toujours parler clairement aux camarades, sans concessions, non pour jouer aux moralistes mais pour justement tirer nos conclusions ensemble. Nous savons que cela nous obligera à voir encore en face quelques réalités désagréables, celles dont on n’aime pas parler parce que c’est plus facile comme ça, des réalités qu’une certaine pruderie anarchiste a transformées en sujets « tabous » (à titre d’exemple, rappelons que nous fûmes amenés dans le passé à consacrer un numéro spécial de nos cahiers [1] à un problème sur lequel beaucoup trop de libertaires gardaient, selon nous, un silence prudent : la franc-maçonnerie), mais nous pensons qu’agir ainsi est nécessaire si l’on veut aller de l’avant. Et nous reviendrons autant de fois qu’il le faudra sur ce qui nous paraîtra digne d’examen, sujet à méditation et à enseignement, apport pas toujours facile à l’expérience commune.

Terminons sur la question (à savoir que les deux articles sur la « difficulté d’être anarchiste » ne donneront pas un système d’organisation mais des éléments éthiques sans lesquels il nous paraît vain de bâtir toute organisation anarchiste que ce soit) en précisant que la partie « technique » organisationnelle ne nous paraît pas pour autant à négliger, que nous avons déjà vu divers aspects de cette question dans les numéros passés de « NR » (minorités-majorités, problèmes du parti, ainsi que des extraits de « classiques » comme par exemple l’opinion de Maria Körn au sujet de l’organisation, etc.) et que nous aurons certainement l’occasion de revenir sur le sujet dans le futur. Mais cette recherche dépend autant de l’effort de nos camarades lecteurs que de nous-mêmes car de tels travaux se font en commun.

Chercher n’est pas condamner

Nous avons vu, dans la première partie de cet article, que la grande difficulté d’être anarchiste ne vient pas d’une faiblesse de notre idéal (il y a des anarchistes qui le croient et se posent à ce sujet de faux problèmes) mais d’une faiblesse de notre conviction, laquelle se résout souvent par un abandon plus ou moins prononcé de l’éthique libertaire. Suite à cette constatation, une question était posée : les anarchistes sont-ils à la hauteur de l’anarchisme ? Question à laquelle je répondais pour ma part : non, pour un grand nombre.

Certes, notre affrontement permanent avec une société gangrenée explique beaucoup de faiblesses (voir à ce sujet la lettre d’un camarade de Bretagne, que nous publions dans « le courrier des lecteurs » de ce n°) et nous n’avons jamais eu la prétention d’être parfaits ou même « bons » (nous ne luttons pas contre quelque chose de « mauvais » ou de « méchant » parce que nous sommes « meilleurs » et que nous avons reçu la grâce…) car nous ne croyons ni à la bonté ni à la méchanceté originelles de l’homme, parce que d’abord on s’en fout et aussi parce que l’homme est tributaire des autres hommes, donc d’un ensemble et de conditions psycho-économiques également déterminants pour sa vie. D’accord. Mais à côté des facteurs sociaux ci-dessus, les révolutionnaires en général (anarchistes ou pas) ont tout de même un fil conducteur, lequel pourra s’appeler par exemple le sens de la justice (ou de l’injustice) et aura, quoi qu’on en dise ou y fasse, un rapport direct avec le comportement moral. Les anarchistes attachant une valeur spéciale à l’individu, et les anarchistes-communistes et autres communistes libertaires ne font pas exception à la règle (mais oui !), il est normal que nous cherchions à voir et à combattre toutes les déviations de notre comportement, ce qui n’est pas une condamnation ou de l’intolérance mais un travail aussi nécessaire que vendre un journal, faire une conférence, coller une affiche. L’avance de nos idées est faite de l’addition de tous ces petits travaux.

Pas à la hauteur de l’anarchisme ? Je rappelais, toujours dans la première partie, qu’une brillante péroraison, si elle peut avoir un côté utile, ne vaut pas toujours la vie simple de camarades moins « doués »et que ces derniers nous apportent souvent un exemple et un réconfort plus valables que les plus belles théories, celles dont on se sert uniquement les jours de galas. Enfin, la rigueur était mentionnée, rigueur pour nous-mêmes et qui ne peut que nous pousser à une sérénité (pas d’excitation mais pas non plus de découragement excessifs) nécessaire a un bon travail anarchiste. Les dernières lignes annonçaient d’autres aspects du problème moral posé par l’anarchisme et son application au stade quotidien. Nous allons examiner un de ces aspects, des plus importants mais aussi des plus délicats.

Le problème du « leader »

« Leader (de l’anglais to lead, conduire) Personnage le plus en vue d’un parti politique, d’une compétition » (Larousse universel).

Normalement, il ne devrait donc pas y avoir de problème du « leader » chez les anarchistes, tout au plus des camarades qui impulsent, plus dynamiques ou plus travailleurs, sans se prendre au sérieux pour cela. C’est malheureusement parce que cette grave déviation existe aussi chez nous, déviation qui a un rapport direct avec l’éthique, que nous croyons utile de l’examiner longuement aujourd’hui.

Je parlais au début de cet article de « flemme morale », mettons que j’exagère et employons le mot « démission », oui, c’est plutôt cela : beaucoup trop de camarades « démissionnent » devant d’autres mieux doués pour la parole ou l’écrit, en ce sens qu’ils n’osent plus ouvrir la bouche ou écrire une ligne de crainte d’être ridicules, de paraître « primaires » devant les « intellectuels » ou ceux se prenant pour tels. N’est-il jamais arrivé à chacun de nous d’entendre, à l’issue d’une assemblée, réunion ou discussion, un camarade avouer : « j’aurais bien dit ceci, je n’étais pas d’accord avec cela, mais que veux-tu, Machin est trop »fort« pour moi, il m’aurait »contré« trop facilement ! » Et le copain est reparti sans avoir rien dit, alors que son intervention était peut-être fort intéressante pour tous…

Mais la démission par parole ou écrit, si elle est déjà grave pour un anarchiste, n’est rien à côté de la démission morale pouvant saisir certains camarades devant un « penseur » de choc ! Et un des plus grands dangers pour le mouvement et l’idée libertaires est, selon moi, cette facilité que l’on peut avoir petit à petit à laisser des camarades, si intelligents ou instruits soient-ils, réfléchir à la place des autres. Et surtout qu’on ne vienne pas sortir ce mauvais argument, comme me l’écrivait à peu près une fois un camarade fort connu dans le mouvement libertaire : « vous méprisez les élites c’est le triomphe de l’autodidactisme et de la suffisance juvénile sur la connaissance universitaire et l’expérience du militant éprouvé ! ». Je ne garantis pas l’exactitude de chaque mot mais on voit assez nettement où voulait en venir notre indigné, avec ses gros sabots… Comme dit l’autre, il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre et là, on a mieux : le demi-sourd qui n’entend que ce qu’il veut bien entendre, même si c’est le contraire de ce que l’on a dit ! Nous avons eu pour notre part les oreilles trop rebattues de pareils arguments, et ceux-ci ont déjà fait trop de mal dans notre milieu pour qu’on n’y réponde pas immédiatement, avec netteté et une fois pour toutes : il n’a jamais été question pour nous de nier la valeur réelle de tel ou tel camarade, nous sommes les premiers à estimer et à étudier l’héritage des grands théoriciens de l’anarchisme, un camarade est une « élite » pour nous (si l’on tient à ce mot) en ce sens que sa vie et ses connaissances (et la manière dont il en fait profiter les autres, manière conditionnée par un esprit) nous enseignent quelque chose, mais il n’est pas une « élite » parce qu’il s’est proclamé tel, désolés pour lui ! Nous ne serons jamais impressionnés qu’Untel ait des centaines de livres théoriques chez lui, et même qu’il les ait lus s’il ne tolère pas qu’un camarade plus obscur ou plus jeune pense différemment de lui et surtout ose le lui dire !

On voit donc que s’élever contre l’envahissement du « leader » ne signifie pas nier la compétence ou le savoir, c’est même exactement le contraire, et ceux qui font semblant de ne pas comprendre le savent néanmoins fort bien…

Il reste que le fait de s’en remettre aveuglément, ou plus simplement avec un excès de confiance, à un camarade plus formé est en soi-même un comportement dangereux et à un certain degré antilibertaire, car c’est déléguer sa faculté de penser (de prendre conscience) à un autre et inconsciemment c’est se choisir un chef. On admettra que pour des anarchistes, il y ait d’autres voies à suivre !

Mais le « leader », dira-t-on, c’est donc ? oui, c’est donc le camarade auquel un auditoire trop respectueux ou trop amorphe donnera un agréable sentiment de puissance, et qui ne fera rien pour s’élever contre un tel état de fait, pensez-donc, c’est si agréable ! Il est, allons-y, le « chéfaillon » en puissance et essentiellement différent, en cela, du camarade expérimenté partageant simplement ce qu’il sait avec les autres. Car on peut rétorquer que tout le monde ne peut avoir les mêmes capacités ou plus simplement la même expérience du Mouvement et des idées anarchistes, qu’il y aura toujours des gens plus influençables et d’autres ayant plus de personnalité et qu’il faut bien que les camarades plus formés s’occupent des nouveaux militants, soit. Mais c’est là qu’intervient une des erreurs élémentaires à ne plus commettre.

Je pense qu’un camarade appelé à faire un laïus devant un groupe de militants, et plus encore s’il s’agit de jeunes militants voire de sympathisants, doit toujours avoir présent à l’esprit que si ce qu’il dit est intéressant, il est cent fois plus intéressant que ses auditeurs participent et, pour cela, il peut toujours leur dire : « ce que je vous ai exposé vous a plu ? mille mercis, mais ne croyez pas vous en tirer à si bon compte ! Vous n’aurez pas toujours de »conférencier« sous la main et vous devrez faire profiter d’autres camarades de ce que vous aurez appris, si vous avez appris quelque chose ce soir, par exemple. Il y a sûrement des lacunes, des imperfections dans ce que nous venons de voir ensemble, n’hésitez pas à me questionner, à me critiquer. Ne prenez surtout pas l’habitude de vous reposer sur un seul, c’est comme ça qu’on forme des militants sans consistance d’une part, des individus autoritaires de l’autre… »

Bien sûr, il ne s’agit pas de donner ici des recettes infaillibles, mais on peut en tout cas essayer de faire, sinon ce qui est le mieux, du moins ce qui est le moins mal, car l’homme a ses petites faiblesses, c’est bien connu ! Et on ne dira jamais assez que le leader et l’état d’esprit spécial qui l’accompagne naissent de l’adulation portée à ceux qui parlent « trop bien », d’où il découle que faiblesse et autoritarisme sont étroitement liés, l’une venant de l’un et inversement. Il est donc faux de prétendre (prenons un exemple « historique » !) que tel jeune leader de la première F.A. devenu par la suite le quasi-chef de la Fédération Communiste Libertaire, ait pareillement dévié parce qu’il était « autoritaire » : il est aussi devenu tel parce que les jeunes militants que nous étions n’ont pas assez été vigilants et qu’aussi des militants pourtant pleins d’expérience, eux, l’ont trop « poussé » à ses débuts, fermant les yeux par « confort intellectuel » sur certains de ses défauts, quittes à jouer les Ponce-Pilate ou les redresseurs de torts après coup ! Ce que c’est que de prendre ses responsabilités !

Quand je dis à un moment qu’il est un minimum d’erreurs à ne pas recommettre, je pense tout particulièrement à la question du « leader » car on a vu, insensiblement, des camarades appelés à parler devant des auditoires de plus en plus nombreux se prendre au propre jeu de leur éloquence… Ils étaient de ceux qui pensaient que parler à quelques camarades, c’est bien gentil, mais que par « efficacité » on doit plutôt s’adresser à beaucoup plus de gens et, bien sûr, ils en arrivèrent à fort bien s’accoutumer d’avoir une assemblée fidèle (ou de fidèles) autour d’eux, plutôt que de s’inquiéter de savoir si ceux qui les écoutaient prenaient conscience et ne devenaient pas, plus simplement, de bons robots, dotés d’une formation anarchiste minimum, juste bons à coller des affiches ou vendre des journaux pendant que les « maîtres » discouraient…

Portraits imaginaires

Si le leader peut voir différents « styles » une chose lui reste immuable : l’instinct de propriété. Et n’est-il pas attendrissant d’entendre avec quelle paternelle fierté il parle de « son » groupe ! Pour un peu, il dirait « mes militants » mais tout de même, il n’ose pas. Un détail : on peut être assuré qu’il saura se mettre en valeur à la moindre occasion, exalter les actes héroïques d’un fulgurant passé… dont il est le seul témoin. Quand il aura conscience d’avoir été un peu trop loin dans l’immodestie (dame ! on est conscient !) il se débrouillera toujours pour trouver un bon « copain » expert dans le maniement de la brosse à reluire, qui saura faire briller ses mérites du plus vif éclat. Le leader sait soigner sa publicité.

Les « styles » du leader sont par contre fort différents et peuvent aller de la majestueuse gravité de M. Homais-Anar à la frénésie de l’agitateur, en passant par le rat de congrès, habitué aux subtiles et discrètes manœuvres. Mais quels que soient son allure et son genre, le leader déteste une chose : passer pour un « primaire », tout, mais surtout pas ça ! S’il a bien potassé, fiché et bouquiné dans sa vie, il a donc un acquis et cela peut être excellent pour nous tous. L’embêtant, c’est que ses connaissances lui ressortent de partout, semblables aux eaux tumultueuses d’un barrage rompu, et les citations latines dont il émaille négligemment quoique copieusement ses lettres ou articles arrivent à accabler les meilleures volontés. Un cas amusant : celui de l’agitateur (ouvrier en ses débuts et n’ayant pu de ce fait poursuivre de longues études) vachement jaloux du « savoir » du leader d’en face, autodidacte soudain grisé par les bouquins qu’il a digérés « au forcing » et qui ne rêve plus que d’une chose, jouer à l’érudit ; on le verra juger de tout et de rien, patauger dans la littérature, anéantir tel philosophe d’un trait de plume, « causer » cinéma ou sculpture. Le leader aime passer pour un monsieur instruit et veut qu’on le sache.

Questions plus délicates

Mais laissons là ce qui ne peut être que ridicule pour en revenir aux aspects plus sérieux de la difficulté d’être anarchiste. Le premier de ces deux articles partait du fait qu’au-delà de tout souci organisationnel, il est bien plus difficile d’être d’abord un anarchiste dans la vie de chaque jour et il insistait sur l’éthique, attitude morale sans laquelle toutes les belles paroles ne sont que du vent. Nous finirons par où nous avons commencé, car l’éthique est dans tout : il ne suffit pas de connaître ses « classiques » parfaitement et d’oublier de mettre en application la plus simple règle, à l’occasion du plus simple fait. Que dire par exemple d’un anarchiste qui écrirait un ouvrage sur l’Autorité en étant lui-même autoritaire ? Ses écrits seraient peut-être forts instructifs mais les lecteurs qui le connaîtraient intimement ne pourraient s’empêcher de le considérer comme un farceur. De même que dire d’un anarchiste qui serait patron et exploiterait, même « fraternellement » un camarade travaillant chez lui ? Et à propos de fraternité, comment ne pas s’étonner de voir encore des anarchistes francs-maçons, côtoyant dans les loges des exploiteurs et autres représentants de l’Ordre établi : ces camarades sont-ils d’abord « frères » avant d’être libertaires ou inversement ? Mais nous avions déjà étudié ce problème et je ne cite que cet exemple en passant…

Un autre aspect, à première vue singulier, de l’éthique libertaire, peut être soulevé ici (encore demanderait-il une étude spéciale, vu la complexité du sujet) : un anarchiste peut-il être ami avec un fasciste ? Je vois le lecteur sursauter ; qu’est-ce que cette question, où va-t-il chercher ça ? Eh oui !. Si en Espagne nos camarades ont amplement montré qu’entre le fascisme et nous, c’était une lutte à mort, on a par ailleurs laissé planer une équivoque, qu’il nous faudra bien crever un jour à fond.

Je ne suis pas le seul, en effet, à m’indigner du rapprochement monstrueux que font parfois certains journaux, certaines revue, certaines émissions de radio, entre anarchistes et fascistes (et je ne parle pas des Staliniens, bien sûr !) sans que cela soulevât de bien grosses protestations chez les camarades en cause. Ben quoi ? Untel est fasciste mais c’est un gars « tellement intelligent » et si « à part » ! Il n’empêche qu’entendre M. Loiselet recevoir dans son émission « si anarchisante » du lundi un Pierre Dominique et lui demander avec cordialité (la même employée pour certains interrogés anarchistes ou fascisant, on a l’air de mettre les deux « extrémistes » dans le même sac !) ce « qu’il a fait de sa vie » me semble un peu dur à digérer ! Je sais que M.Dominique est un « type », comme l’était Paraz, et d’autres, mais tout ce joli monde écrit ou écrivait dans un torchon fasciste : « Rivarol ». Je sais que mon indignation me vaudra, de la part de certains, de gentilles accusations de « sectarisme borné » mais je me demande, dans ma candeur, comment un anarchiste peut seulement fréquenter des gens qui pratiquent le racisme (prenons un seul exemple, en laissant tomber le culte du chef, de la force, etc.) et en font une doctrine ? Mais il est vrai qu’il y a bien des anarchistes eux-mêmes qui sont racistes, j’en ai connu, alors ? Je soutiens simplement que tous ces révoltés-là ont peut-être un petit fond de fascisme qui s’ignore et qu’il ne faudrait sans doute pas grand-chose pour que la maladie ne les gagne un jour (mais je ne veux pas empiéter sur l’article que mon camarade consacre à ce sujet dans le présent numéro).

Et puisque nous parlons de nos ennemis (les fascistes) il ne faut pas oublier que l’éthique anarchiste peut être aussi gravement endommagée si, par souci d’efficience, nous en arrivions à copier certaines méthodes. Il y a par exemple incompatibilité complète entre la plupart des méthodes du Parti communiste, car ces méthodes sont fonction d’une doctrine, et les nôtres. Et on aurait tort d’arguer de la « réussite » de la Russie dite soviétique, comme exemple. Rappelons ce que simplement les méthodes néo-léninistes avaient fait de la défunte FCL ! J’insiste sur cette question car elle peut se rencontrer souvent au cours de la vie militante et quand on s’engage dans le fameux piège de « la fin justifie les moyens »on ne sait jusqu’où cela peut aller…

* * *

Partis de quelques observations sur les difficultés de notre combat, nous sommes allés un peu plus loin… je ne pense pas qu’il y ait de conclusion spéciale à tirer car chaque chapitre fournit les siennes propres, pour mon compte. Il reste que nous tirerons des conclusions infiniment plus vastes et précieuses si les camarades nous envoient leur opinion, favorable ou non. Répétons-le une dernière fois : l’important n’est pas que Truc ait écrit telle chose, l’important est de savoir s’il déraillait ou non et cela se sait par le fraternel soutien du lecteur. Nous le disons à chaque article, nos travaux ne sont que des points de vue, uniquement destinés à lancer d’autres discussions, d’autres articles qui, nous l’espérons, iront plus loin que nos propres recherches…

Une chose sûre : la tâche du militant libertaire n’est pas mince ! Mais l’examen des difficultés à vaincre ne doit pas nous décourager et doit au contraire stimuler notre résolution. Je pense à un mot du camarade Lorulot qui, annonçant nos cahiers dans la revue « l’Idée Libre » de mars, déclare que la difficulté d’être anarchiste est peut-être encore plus grande que je ne le suppose. C’est bien possible. Raison de plus pour ne pas ralentir notre effort.

Christian Lagant

[1N°5, numéro spécial de N&R consacré à « Franc-Maçonnerie ou Anarchie ? ». (épuisé)