Éditorial

jeudi 7 mars 2013
par  Noir et Rouge

Los cuatros generales

Depuis 1945 la France fait la guerre à des peuples qui veulent se libérer de son joug. La guerre façonne les guerriers selon ses besoins et eux façonnent la guerre à leur image. Plus la guerre dure, plus elle est pour les guerriers une fin en soi, leur vie même. La guerre est leur oxygène.

Parler de paix, sans promettre une nouvelle guerre ailleurs, c’est, pour le guerrier, plus que le condamner au chômage, le condamner à l’asphyxie.

Les guerriers deviennent une « classe ».

Il se fait chez eux une « prise de conscience ». L’armée de métier devient une chose autonome, qui ne veut plus dépendre d’un pouvoir civil, d’un pouvoir économique, d’intérêts autres que les siens. De cette conscience d’être une classe découle la revendication. Tout comme nous exigeons « l’usine aux ouvriers » ou « la terre aux paysans » (sauf votre respect) l’armée de métier exige « la guerre aux guerriers ». Cette revendication absolue se heurtant au gouvernement, qui lui à d’autres intérêts, il est normal que les guerriers cherchent à être le gouvernement, à prendre le pouvoir.

Il est significatif que ce soient quatre généraux qui ne pouvaient s’accommoder d’être à la retraite qui aient levé le drapeau de la révolte.

Jusqu’ici l’obstacle principal à l’ouverture de négociations de paix semblait être constitué par les ultras, et après la leçon qui leur fut imposée par les masses musulmanes en décembre, il apparaissait que l’opinion européenne d’Algérie se scindait en deux tendances : une majorité désabusée par l’échec de « l’Algérie Française » devenue opportuniste et prête à accepter un accord France-FLN, dès lors qu’un statut garantissait sa sécurité et ses biens en Algérie. Une minorité d’irréductibles, plastiquant au nom de l’O.A.S. dont on pourrait facilement venir à bout — à condition de le vouloir.

L’armée, bien sûr, demeurait l’inconnue et le fait qu’elle n’ait pas suivi les ultras en décembre semblait confirmer que De Gaulle l’avait reprise en main. L’erreur d’appréciation consistait à considérer l’armée comme un tout.

Dans le dernier « NR » nous disions qu’il était « peu probable que les gars du contingent soient très chauds pour servir de piétaille à d’incertains pronunciamientos ». Les faits récents montrent que nous étions bien au-dessous de la réalité.

Le régime a eu chaud

S’il est inutile de passer en revue les événements depuis le 22 avril, chacun les ayant suivis autant que la presse et la radio permettaient de le faire, certaines observations s’imposent pourtant.

—  Le « coup de force » a échoué pour un certain nombre de raisons que même des « psychologues » comme Lacheroy n’avaient pu prévoir.

—  L’arme principale des insurgés était l’effet de surprise (qui a parfaitement joué pour la prise d’Alger). Si leurs projets n’avaient pas été connus du gouvernement, une action sur Paris simultanée avec celle sur Alger était assurée du succès. De Gaulle n’a pas perdu les pédales (il est d’ailleurs sans doute le seul dans ce cas au gouvernement) et son discours a été déterminant notamment sur les soldats du contingent en ce sens qu’il rendait légale leur opposition spontanée aux insurgés. Ce même discours ne pouvait avoir qu’un écho favorable sur l’opinion française inquiète (dont 75% ne l’oublions pas ont remis leur sort entre les mains de De Gaulle en janvier 1961). Soyons, assurés que le succès de la grève « nationale » du 24 avril doit plus à la fermeté de De Gaulle qu’aux appels lancés par les partis et les syndicats.

—  L’affolement (ou le désir d’affoler ?) des « autorités responsables », traduit notamment par le grotesque discours de Debré, comptant sur les femmes et les enfants pour aller convaincre les parachutistes que ce qu’ils faisaient là n’était pas beau du tout, et par l’absence de dispositions réelles de défense de Paris, aurait sans doute permis aux paras de s’emparer de Paris s’ils l’avaient tenté dans la nuit du 23 au 24 avril. Cet affolement n’alla toutefois pas jusqu’à faire disparaître le vieux réflexe conditionné de la bourgeoisie : l’ennemi est à gauche, pas d’armes pour le peuple, plutôt le roi de Prusse que la Commune, plutôt Hitler que le front popu… etc.

Les « vainqueurs »

Aujourd’hui que l’alerte est passée, chacun tire la couverture à soi, s’attribue la « Victoire sur les factieux ».

Pour De Gaulle c’est bien sûr à lui-même qu’on le doit mais aussi à l’Armée-française-qui-dans-son-immense-majorité-est-loyale et tout et tout…

Pour le parti communiste, c’est la levée en masse du peuple républicain, sa détermination, qui provoquèrent la débandade des officiers fascistes..

Voire…

S’il est exact que dans l’ensemble la population française s’est sentie concernée, qu’un certain nombre de militants étaient effectivement prêts à prendre les armes contre la menace de dictature militaire, il n’y a pas eu véritablement de mobilisation spontanée, de levée en masse. Cependant le fait que des ouvriers aient parfois réclamé des armes est en soi positif : depuis si longtemps que les ouvriers s’en remettent à d’autres de le défense de leurs intérêts…

Un état d’esprit

Si l’on compare les réactions ouvrières du 13 mai 1958 avec celles du 22 avril 1961, il y a incontestablement quelque chose qui change. À la peur, à la paralysie et plus encore à l’indifférence de 1958, ont fait place, ce coup-ci, un esprit d’alerte, une éventualité et parfois une volonté de résistance.

La classe ouvrière que l’on croyait devenue une vieille fille frigide seulement occupée de ses frigidaires a montré qu’elle peut encore vibrer, que « le ventre est encore fécond »… d’où ont surgi les luttes populaires.

Bien sûr, il n’y a pas lieu de s’emballer, et 4 jours d’alerte ne peuvent suffire à fixer certains symptômes d’un renouveau.

Pourtant, ces symptômes ne sont pas le fruit de nos imaginations, et ne s’y sont pas trompés les ouvriers algériens qui firent grève ou manifestèrent avec les travailleurs français, ce qui depuis fort longtemps ne s’était vu — et pour cause.

Si le climat ouvrier apparu lors du coup d’Alger se trouve pris en relais par les revendications économiques, alors la classe ouvrière peut retrouver une certaine confiance en elle.

Mais De Gaulle ne s’y trompe pas et la levée de l’interdiction faite au C.N.P.F. d’accorder des augmentations de salaires supérieures à 4% pour l’année [1] montre bien que, désormais, le gouvernement tient compte de la menace que représentent les travailleurs.

Sans doute, pour mieux tuer dans l’œuf toute velléité ouvrière de revendications, De Gaulle va-t-il relancer sous une forme camouflée une espace d’association capital-travail. Par exemple en négociant avec les syndicats une augmentation de salaires par paliers pour un quinquennat en change d’une promesse de paix sociale, les syndicats s’engageant à cesser toute revendication durant la période considérée.

Ainsi, paré à « gauche », il aura tout loisir de reprendre l’armée et l’administration en main, d’asseoir son régime qui a malgré tout eu chaud aux fesses ces derniers temps. Après, la paix faite en Algérie, la classe ouvrière reprenant sa sieste, et une cinquantaine d’irréductibles à la Santé, la 5e pure et dure pourrait à nouveau cingler vers la grandeur.

À nous, travailleurs, en ce qui nous concerne, de ne pas nous laisser prendre à ce baratin.

La grande muette parle enfin…

Ce nouveau climat qui paraît naître chez les travailleurs n’est pas le seul fait intéressant de ces derniers temps.

Le contingent, dont l’attitude a finalement déterminé le sort de l’insurrection, lui aussi, est apparu comme une force antifasciste.

Ce « contingent », dont les officiels nous vantent le « loyalisme » et le patriotisme, semble avoir été mû par des ressorts qui pour être moins conventionnels nous sont beaucoup plus sympathiques.

Il y a d’ailleurs une espace de conspiration du silence envers le contingent. On dit qu’il fut magnifique mais la presse officielle ne s’attarde pas trop sur comment il le fut.

Or si l’on guette les informations le concernant, si l’on prend connaissance de lettres envoyées par des soldats au lendemain des événements, on découvre que le « contingent » a agit seul, à sa guise, et que son insubordination ne s’est pas éteinte avec la fin de l’insurrection.

On sait maintenant que dans certains régiments les appelés « ont mis le képi dans la cage et sont sortis avec l’oiseau sur la tête » comme dit mon grand frère, qu’ils ont mis leurs officiers en prison (ce qui n’est pas l’usage, rappelons-le et déplorons-le), qu’ils les remplacèrent par des chefs élus par eux, sans tenir compte de leur grade — que des comités de soldats se créèrent dont certains existeraient encore — qu’en maints endroits les appelés confectionnèrent leur matériel de propagande par tracts ronéotés, et même sur les rotatives de l’armée insurgée à Oran. Les comités de soldats auraient même mis au point des cahiers de revendications (prêt à 100 francs au lieu de 40, amélioration du régime des permissions, paix en Algérie, quille avancée, etc.).

Tout cela, en tenant compte du manque d’informations, des informations contradictoires, traduit nécessairement un état de fait nouveau.

Le contingent n’en a pas pour autant été touché par la grâce révolutionnaire, mais il s’est semble-t-il prononcé. Il en a marre de la guerre, se fout de son issue, tient les colons et tous ceux qui les suivent pour des porcs et les paras pour des fumiers et des prétentieux, l’éloignement lui rend la France plus belle, il veut rentrer, il est pour De Gaulle parce qu’il en fait le symbole du retour au pays. Il s’agit en fait d’une réaction patriotique : il se sent Français de France et nullement solidaire des Français d’Algérie. Cette guerre ne le concerne pas, elle l’emmerde. Il vient de le dire.

De toute façon, il sera sûrement plus difficile à présent de faire avec les appelés des mélomanes de la magnéto. Et il faut dire qu’il n’y a pas si longtemps on y arrivait sans trop de difficultés — tout au moins avec quelques uns.

Mors-y-l’œil ! … Mais pas trop

On épure. Là encore il y a lieu de ne pas s’emballer. Sans doute Challe et Zeller auront-ils un peu moins de chance qu’en eurent les barricadiers. De Gaulle avait une dette de reconnaissance envers les ultras du 13 mai qui lui avaient tenu l’étrier et livré la rossinante au procès des barricades il a payé ses dettes. Mais ce coup du 22 avril n’étant vachement pas féal on peut penser que cette fois-ci il y aura règlement de compte.

Mais en France, mais à Pau, à Mont-de-Marsan, à Tarbes, et ailleurs, mais Massu, mais ceux d’Allemagne ? Mais tout ceux qui devaient faire le coup principal en France et pour lesquels les paras du 1er REP ne devaient être qu’un signal, qu’un épouvantail à gogos, qu’une force d’appoint ? Mais tout ceux-là et aussi tous les autres, civils et plastiqueurs ? Soyons persuadés que l’épuration ne leur fera pas grand-mal. Il restera sans doute encore le personnel pour d’ultimes soubresauts fascistes.

Par contre on peut penser que les travailleurs ne bénéficieraient pas d’une telle mansuétude s’ils décidaient de réclamer leurs billes.

Et la paix en Algérie dans tout ça ? Plus que jamais il y a urgence à l’instaurer mais il n’est pas impossible qu’elle ait encore à surmonter de nouveaux crocs-en-jambe ultra. Autrement dit, ce n’est pas pour nous le moment de s’endormir.

Noir et Rouge

[1NB : les texte original indique « armée », ce qui semble complétement hors contexte, j’ai modifié cette coquille en conséquence, à tort ou à raison — VD