Refuser

vendredi 1er mars 2013
par  Chester (Jean-Marie)

Une résistance est née. Timide, hésitante, éparpillée d’abord. Se cherchant, croyant se trouver, se trouvant, s’enthousiasmant au contact d’autres refus, se sentant seule, isolée, oubliée avant d’avoir vécu, découvrant la répression et par-là la nécessité impérieuse d’être « sérieux », constatant soudain, étonnée d’elle-même, qu’elle est moins seule qu’elle ne croyait, que la petite flamme allumée par quelques-uns éclaire maintenant d’autres jeunes.

Pour infime qu’elle soit encore, la résistance existe — Et s’interroge.

Née de réactions individuelles au fait de la guerre d’Algérie, née « de la base » et n’ayant présentement pas de vrai sommet, cette « résistance » rejoignant en cela nombre de ces aînées dans l’histoire, se cherche un commun dénominateur, une idéologie qui cimente son union, qui donne des réponses claires à toutes les questions et non plus au seul dilemme : refuser ou accepter la guerre d’Algérie — désormais dépassé.

Il n’est pas dans notre propos de prendre position « pour » ou « contre » cette résistance mais plus de chercher à comprendre le pourquoi de cette lutte, les difficultés qu’elle peut rencontrer en chemin, son avenir — positif ou négatif.

D’autres résistances.

Une résistance nationale est en général une lutte clandestine, violente ou non qui, dans une situation donnée, unit des individus ayant des raisons semblables ou différentes de modifier cette situation. (La situation est le plus souvent l’occupation étrangère ou la dictature interne).

Si la résistance est d’abord un refus, elle n’en a pas moins presque toujours un but. Celui-ci doit être suffisamment vague, imprécis pour ne pas diviser la résistance. Dans les cas les plus courants le but, le mythe devrait-on dire, s’appellera « Libération nationale ».

Une fois réalisée l’Unité de la résistance, l’un de ses problèmes permanents est de conserver cette unité. D’où la nécessité de lui donner un cadre où chacun, quels que soient ses motifs personnels de résister, puisse avoir l’impression que ses voisins combattent pour la même cause que lui. On appelle cela Front, Mouvement, etc., et chaque fraction politique y lutte sourdement contre les autres pour la direction du mouvement, afin que, la victoire venue, elle soit seule à en profiter. Bien sûr plus les mots d’ordre seront ambigus plus « l’unité » de la résistance sera solide. Que l’on reprenne les textes clandestins du Front National de 1940-44 (créé par le P.C. clandestin) où les textes qui paraissent dans « El Moujahid » (organe officiel FLN) on est frappé par le vocabulaire employé : Liberté, Patrie, Honneur, Dignité humaine… Et quand un front ou un mouvement de résistance prononce le mot « Démocratie », il a tout dit quant au régime qu’il compte instaurer après la « Libération ».

Le malentendu.

Une résistance nationale est souvent un malentendu pour autant qu’on y trouve coude à coude le militant ouvrier qui lutte pour sa classe et le bourgeois qui lutte pour sa patrie, celui qui, comme dit l’autre, croit au ciel et lutte pour la morale chrétienne, et celui qui n’y croit pas et sait cette morale liberticide.

Le malentendu est d’autant plus profond que la composition sociale de la résistance est hétérogène, que son ciment est l’action, chacun ayant des motifs différents d’agir. Ce malentendu apparut clairement au lendemain de la « libération » en France.

En raison de la multitude de couches sociales ayant plus ou moins participé à la résistance la lutte de classe tarda à redémarrer. En France, « gouvernement issu de la résistance » et fidèle à son « esprit » fit écran à cette lutte, le P.C. jouant le jeu et faisant retrousser les manches, chacun s’en souvient.

Dans d’autres pays européens le P.C. sut noyauter la résistance et — la présence de l’Armée Rouge aidant — lui imposer l’instauration de régimes dits de démocratie populaire. Bien des résistants y payèrent de leur vie ou de leur liberté le malentendu. Et nos camarades anarchistes de l’Est qui après s’être battus dans la résistance de leurs pays pour leur libération se sont vu contraints une fois la « libération » gagnée de choisir entre la prison ou l’exil, ne furent-ils pas, encore plus que d’autres, victimes de ce malentendu ?

Résistance et guerre d’Algérier.

La résistance française à la guerre d’Algérie présente la particularité de naître non pas dans un pays opprimé par un autre, et donc avec pour objectif une « libération nationale », mais précisément dans un pays oppresseur. Son objectif est donc de lutter pour que la France cesse d’opprimer les peuples algériens.

Ce sont donc avant tout des motifs humanitaires et non plus patriotiques qui animent ceux qui ont choisi d’aider le F.L.N. ou de refuser de combattre contre les Algériens.

Là encore si leur action se réclame de l’anticolonialisme, terme vague, chacun lutte pour des motifs différents.

Depuis le chrétien sincère, bourgeois ou prolétaire, auquel sa morale dicte d’aider les humbles et qui porte les valises, prend des risques, prie son Dieu, et croit agir par charité chrétienne alors que sa qualité humaine l’a fait dépasser, sans qu’il en soit conscient, cette charité et déboucher de plain-pied sur la vraie solidarité — jusqu’à l’ouvrier militant pour qui solidarité et internationalisme font tant partie de lui-même qu’il n’a pas eu conscience de « s’engager », ni même « d’aider » les Algériens mais seulement d’être fidèle à soi-même, à sa lutte permanente contre l’exploitation d’où qu’elle vienne.

Depuis l’étudiant bourgeois qui, ne se sentant plus solidaire de sa classe d’origine cherchait en vain depuis quelques années dans les formations de gauche un écho à sa révolte et à sa pureté, et qui, un jour, pour avoir bavardé avec un étudiant algérien rencontré par hasard, reconnut que tout ce qu’il pensait et cherchait une autre jeunesse était en train de le vivre et parfois d’en mourir et dès lors choisit de lutter avec elle ; jusqu’à cet « intellectuel de gauche » qui hésitant depuis dix ans à entrer « au Parti », à « aller aux masses » espérant y trouver la chaude fraternité dont son isolement avait tant besoin, mais reculant sans cesse à chaque Budapest, et qui a trouvé cette fraternité un soir dans une chambre d’hôtel où une douzaine d’Algériens lui offraient le thé à la menthe.

Tous ceux-là et tant d’autres encore différents (desquels il ne faut pas omettre quelques patriotes refusant d’admettre que le seul visage de la France soit celui de Massu, voulant par leur geste refuser leur complicité au génocide accompli « au nom de la France »), se côtoient au hasard des liaisons. Qu’ont-ils de commun en dehors des risques qu’ils partagent, de la parenté que crée la fréquentation quotidienne du courage et de la peur ?

Et pourtant, cette union qu’ils vivent dans les actes, ne cherchent-ils pas à lui donner une base idéologique, à lui donner par une doctrine sa vraie signification ? Les plus sincères s’entend, car il y a forcément ceux qui entrent dans ce combat pour que leur parti ou leur église y soit présent et qu’au jour de la distribution des prix ils aient un pied dans l’Algérie nouvelle…

Déjà, les déclarations au procès du « Réseau Jeanson » montraient clairement que pour différents qu’ils étaient les militants inculpés associaient à leur aide aux Algériens la notion de lutte contre le fascisme en France. Mais l’antifascisme — et nous sommes farouchement antifascistes nous-mêmes — ne saurait constituer en soi une idéologie globale. L’antifascisme est une « résistance à » et n’est pas un programme social, économique et politique.

Un tract clandestin récent du « Mouvement Anticolonialiste Français — MAF » qui vise à regrouper les divers réseaux ou mouvements clandestins n’apporte pas de réponse valable à la nécessité d’un étoffement idéologique de la résistance.

Voyons plutôt :

« LE M.A.F. EST UNE ORGANISATION CLANDESTINE PARCE QUE SON ACTION EST ILLÉGALE.

Cela non par goût, ni par principe, mais par nécessité. Il n’est pas possible de mener le combat anticolonialiste de façon conséquente en restant dans le cadre d’une “légalité” gaulliste, réduisant de jour en jour les libertés individuelles et publiques.

C’est pour n’avoir pas voulu jusqu’ici sortir de ce cadre que les partis de gauche se sont pratiquement condamnés à l’impuissance…

… S’il a pour principe de base la solidarité de la lutte du peuple français avec les forces combattantes du peuple algérien, le M.A.F. est une organisation française qui détermine son orientation et son action de façon indépendante et autonome.

Le M.A.F. mène cette lutte solidaire dans la perspective du rétablissement intégral de la démocratie en France et de son développement.

Le M.A.F. n’est pas un parti politique et n’entend pas se substituer aux partis.

Il demande à ses membres militant dans des partis ou organisations de gauche d’y poursuivre leur action et de la développer dans le sens d’une lutte effective contre la guerre colonialiste.

Le M.A.F. regroupe des hommes et des femmes venant d’horizons politiques, philosophiques et religieux divers qui ont comme dénominateur commun : l’anticolonialisme.

Le M.A.F. n’entend pas se substituer aux groupes d’aide pratique, au mouvement “Jeune Résistance”, ou à d’autres organismes qui pourraient se former. Il espère seulement, en leur donnant une plate-forme commune, favoriser une coordination croissante de leur action. »

Quelle que soit la sympathie que leur anticolonialisme doit valoir aux militants de telles organisations on reste stupéfait de constater que ces hommes et ces femmes qui risquent leur liberté et peut-être leur vie puissent se satisfaire comme but, final à leur action d’une formule aussi imprécise que le « rétablissement intégral de la démocratie en France et de son développement ».

Or si ces militants courageux ne savent dépasser un vœu platonique pour la démocratie, d’autres sauront bien se servir d’eux et noyauter leurs mouvements.

L’Église peut être fort satisfaite, en temps voulu, de reprendre à son compte l’action que des chrétiens sincères et désintéressés ont menée dans ces mouvements. Des prêtres sont déjà sans doute on place pour les coloniser.

Quant au P.C. noyauteur professionnel, qui a marqué sa désapprobation de la lutte clandestine (en affirmant notamment qu’un « communiste doit aller à la guerre même coloniale et impérialiste » — ce qui est un peu vache pour les Alban Liechti, les Sanson et tant d’autres jeunes communistes qui sont encore dans les prisons !). Comment ne serait-il pas tenté de disposer « les hommes qu’il faut aux places qu’il faut » dans un mouvement qui vise en fait « à la restauration et à la rénovation de la démocratie » (Slogan officiel actuel du P.C.).

Bien des désillusions guettent donc s’ils n’y prennent garde, les militants anticolonialistes.

Jeune Résistance.

Si nous avons surtout parlé jusqu’ici de ceux qui aident les Algériens, soit directement soit par ce que la grande presse nous a habitués à appeler les « réseaux de soutien au FLN », ce n’est pourtant sans doute pas eux pour qui la nécessité de tirer les enseignements idéologiques de leur acte est la plus impérieuse.

En effet, c’est volontairement, en fonction de ce qu’ils pensaient déjà qu’ils se sont engagés s’ils avaient pensé différemment rien ne les forçait à prendre position.

Différente est la situation de ces jeunes que « l’appel sous les drapeaux » a forcés à prendre une décision rapide et à engager leur vie en choisissant l’insoumission ou la désertion.

La différence de situations rappelle celle qui existait de 1942 à 1944 entre les résistants volontaires et les réfractaires déterminés, eux, par le refus du travail obligatoire en Allemagne.

Le résistant volontaire conserve une part de liberté et tant qu’il n’est pas identifié et recherché comme tel il garde la faculté de se retirer de la lutte si elle cesse de correspondre à ses aspirations, ou de rentrer chez lui comme un « héros » si elle se termine victorieusement.

Le réfractaire, insoumis ou déserteur, lui, est en permanence un réprouvé. Il est, par son acte initial de refus, contraint à lutter ou se rendre — ou bien s’exiler en ne sachant combien de temps il sera proscrit dans son pays. Les lois d’amnistie militaire ne viennent que lorsque les régimes changent.

De plus il a vingt ans.

Combien de nos camarades anarchistes surtout parmi les anciens savent, pour avoir déserté à 20 ans, les conséquences que leur acte a eues sur tout le cours de leur existence. Et ils avaient la grande force d’être anarchistes avant de déserter.

Mais parmi les jeunes déserteur d’aujourd’hui combien ont agi en fonction d’un tout ? Pour combien l’acte d’insoumission ou de désertion est-il un refus partiel dans le cadre d’un refus plus général de la société d’exploitation ?

Il semble que tout autres soient les motifs de désertion de ceux qui sont jeunes aujourd’hui.

En effet si l’on compare les désertions idéologiques d’antan avec les désertions d’aujourd’hui, il semble que ce soit plus par une sorte de réaction instinctive, une santé humaine non analysée que des jeunes puisent en eux, individuellement, sans le soutien d’appartenir à une collectivité qui refuse, le courage de déserter.

Car enfin, quelles sont les voies ouvertes à ceux qui ont vingt ans actuellement ?

Deux directions principales : l’acceptation ou le refus.

L’acceptation, c’est accepter la règle du jeu d’une société vermoulue, la façade, les bonnes mœurs, le Parisien-Libéré-journal-apolitique comme chacun sait ; le train des équipages Service Auxiliaire.

L’acceptation c’est-à-dire la médiocrité, le mensonge, la recherche de la situation d’avenir, accepter d’être larbin aujourd’hui en espérant être maître demain…

L’acceptation…

Oui, mais heureusement pour la race humaine il reste encore des individus qui ne peuvent accepter, qui ne peuvent se soumettre, vivre en marche arrière, flatter les riches et mépriser les terrassiers.

Heureusement il y a le Refus.

De ceux qui refusent, il y en a plus qu’on ne croit. Ils ont au départ presque la même qualité humaine ceux qui deux ou trois ans plus tard seront déserteurs ou paras en Algérie.

Cela semble paradoxal, de pouvoir ne serait-ce qu’un instant mêler le Para et le Déserteur. Et pourtant.

Ceux qui refusent instinctivement d’entrer dans l’édifice pourri n’ont pas eu le temps ni l’occasion de se faire une idée exacte de ce qu’ils peuvent faire. Ils refusent, ils disent non, ils disent merde. Très bien. Mais après ?

Après, les plus perdus restent « blousons noirs » (et il est intéressant de noter que presque tous les « blousons noirs » s’engagent dans les Paras, croyant sans doute trouver une communauté fraternelle, mais négligeant de s’inquiéter du fait que cette fraternité sera payée du prix du crime).

Après, les plus intelligents ou les plus sensibles, ceux dont les parents avaient peut-être « bon cœur » comme on dit, ceux qui ont la chance de pouvoir refuser d’être lâches. Ceux-là désertent et, dès lors, une vie de déserteur commence pour eux.

Il leur faudra beaucoup de courage et, lorsqu’on est seul, le courage s’effrite vite. Le besoin de solidarité, de s’identifier à un groupe, ce besoin — qui en d’autres temps amena le réfractaire S.T.O. du grenier de la ferme de sa tante au maquis du Vercors — amène les jeunes insoumis et déserteurs de la guerre d’Algérie à se grouper, à s’entraider, à s’organiser.

Et c’est ainsi que dans une fraction de la jeunesse, aujourd’hui, on parle du mouvement « Jeune Résistance ».

On en parle même un peu trop : l’apprentissage de la prudence étant un chemin que la jeunesse ne sait pas toujours prendre, sa haine de la lâcheté l’incitant plus au combat à découvert… ce dont la D.S.T. a tout lieu de se féliciter.

« Jeune Résistance » est née justement de la nécessité ressentie par une dizaine d’insoumis et déserteurs ayant une option idéologique avant leur acte (Syndicalistes, Ajistes, Communistes, Chrétiens de gauche, etc.) de « se rencontrer pour rechercher en commun la façon de rendre leur acte utile ».

Par la suite, assurés de la solidarité de jeunes non-réfractaires, la constitution du mouvement fut décidée.

L’objectif de « J.R. » est de dépasser le stade des désertions individuelles et d’engendrer un courant de désertions collectives. Pour aider à cela « J.R. », entre autres activités, assure la liaison avec les « BERGA » (Bureaux d’Entraide aux Résistants à la Guerre d’Algérie fonctionnant dans plusieurs pays européens).

Dans une brochure diffusée au mépris des risques lors de la manifestation du 27 octobre à Paris, alors que les flics chargeaient de toute part, « Jeune Résistance s’explique » :

« Il n’est pas question d’un simple réseau d’évasion pour déserteurs, mais d’un mouvement de résistance à la guerre d’Algérie et au fascisme, qui s’adresse à l’ensemble des jeunes Français. Alors que les actes de refus avaient été jusque-là peu efficaces parce qu’individuels, il s’agit de préparer et d’organiser une RÉSISTANCE COLLECTIVE DE LA JEUNESSE FRANÇAISE.

Dans chacun des pays où se trouvent de jeunes réfractaires se crée une équipe JR. Dans différentes régions de France, de jeunes militants de gauche établissent d’autres équipes. Celles-ci se mettent ensuite en liaison avec une équipe centrale. »

Là encore on est et on agit contre la guerre et le fascisme, mais ces jeunes n’ont pas encore déterminé vers quoi ils veulent aller si un mouvement de refus collectif se faisait jour en France. Là encore leur mouvement est vacant pour les noyauteurs de partis ou d’églises.

Mieux : il semble presque s’offrir si l’on en juge par l’extrait suivant de la même brochure :

AVEC LA GAUCHE.

Il y a parmi nous des jeunes, membres d’organisations ou de partis de gauche.

Ils ne veulent pas s’en exclure.

Ils veulent travailler avec eux et parmi eux.

Ils veulent les entraîner.

Nous ne voulons pas être des francs-tireurs.

Nous croyons fermement que la gauche admettra nos raisons et nous soutiendra, triomphera de ses lenteurs et de ses atermoiements.

Sinon nous échouerons et nous serons réduits à retourner aux diverses formes d’action individuelle à moins d’attendre passivement le succès définitif du fascisme… et l’écrasement de la gauche.

On ne peut s’empêcher de douter de l’éventualité d’une gauche « comprenant les déserteurs et les soutenant ».

Et d’abord quelle gauche ? « Jeune Résistance » semble la mal connaître ou se faire pas mal d’illusions sur elle. Pourtant de récentes études ont permis de la « radiographier », d’en déceler maintes tares [1].

Respectueuse qu’elle est de sa respectabilité, de la légalité, de la routine, du suffrage universel et du bulletin de vote, ou respectueuse des 80 partis communistes qui font le beau devant le 81e et premier, la gauche, les gauches ne sont pas prêtes de préférer la pureté à la combine, l’action à la pétition, la lutte au confort.

Et, du même coup, les jeunes résistants risquent fort « d’échouer » selon la deuxième proposition de leur alternative.

Pourquoi échouer ? Ces jeunes ont tenté l’aventure, ils ont joué la carte difficile, celle de la Liberté, ils ont choisi de vivre debout… et ils en appelleraient aux vieilles baudruches des partis ou des églises !

Non, comme monsieur Jourdain faisant de la prose sans le savoir, ces jeunes ont par leur refus fait de l’anarchisme sans le savoir. (Un anarchisme que bien des anarchistes déclarés n’auraient pas eu le courage de faire…). Ce n’est pas pour les annexer que nous disons cela, mais peut-être pour — si d’aventure ces lignes tombent sous les yeux de quelques-uns d’entre eux — les « mettre en garde » contre ceux qui voudraient les annexer.

Le fait de n’être pas dans la « Jeune Résistance » nous donne peut-être le recul nécessaire pour la voir dans sa vraie proportion et sa vraie qualité.

Il nous semble que la voie qui s’ouvre devant ces jeunes ne passe plus par les partis.

Il nous semble que c’est à eux-mêmes, entre eux, de discuter, de comprendre leur refus et de chercher si, sincèrement, les autres domaines de la vie sociale, politique et économique ne sont pas, tout comme la guerre colonialiste, justiciables d’autres refus. Ayant fait le tour de la vie qui leur est offerte à eux qui ont vingt ans, il se peut, il serait logique qu’ils débouchent sur la notion d’un refus global de la société, par sa remise en question totale.

Alors peut-être, sentiront-ils mieux que le cheminement vers la liberté et la dignité de l’homme, du colonisé, du déserteur, du travailleur ne passe pas par les partis, les églises, les syndicats politisés, mais se confond avec l’obscure mais permanente lutte des peuples exploités, opprimés, avec la lutte pour la vie, vers la société sans classes.

Ils sentiront peut-être que leur refus de se soumettre à l’État, capitaliste, colonialiste, oppresseur, leur a fait prendre rang — quel que soit leur milieu d’origine — à l’avant-garde de la lutte de classe.

Et que c’est dans le camp des travailleurs qu’ils doivent rechercher des contacts et envisager l’avenir et non avec les partis qui, s’en réclamant, ne font le plus souvent que vivre d’eux.

Bien sûr, tous les Jeunes Résistants ne suivront pas le chemin jusqu’au bout et ceux qui iront le plus loin laisseront derrière eux ceux pour lesquels le refus était vraiment isolé. Ces derniers qui n’auront pas la lucidité de dépasser leur acte — et sans doute parmi eux beaucoup de jeunes chrétiens (non que nous voulions leur « jeter la pierre » a priori, mais plutôt parce que c’est eux qui auront le plus long et plus difficile chemin à parcourir, pénétrés qu’ils sont d’une religion dont des exploiteurs tirent les ficelles…). S’apercevront alors que leur acte même les aura conduits dans une impasse, que c’est peut-être avec inconscience qu’ils ont agi, et vieillis, fixés à l’étranger, ils poursuivront leur vie avec au cœur au lieu de l’orgueil d’avoir voulu être un homme, le goût amer d’avoir loupé sa vie pour une erreur de jeunesse…

* * * *

Une nouvelle jeunesse est née avec la résistance. La guerre d’Algérie qui l’a révélée n’est qu’un moment dans l’histoire, qu’un passage plus dur dans une lutte qui ne finira qu’avec l’exploitation de l’homme par l’homme sous toutes ses formes. Cette nouvelle jeunesse — pour peu nombreuse qu’elle soit — n’est que provisoirement écartée, pour avoir la voie la plus difficile de la masse. Elle le doit dès maintenant se préparer pour l’avenir où elle prendra sa place dans la lutte ouvrière. À l’avant-garde.

À nous dans les usines, les ateliers et les bureaux, de faire comprendre le combat de cette jeunesse, de démonter les calomnies des partis et syndicats à son endroit, de préparer le moment où, la guerre d’Algérie étant finie, il nous faudra lutter pour le retour parmi nous de jeunes réfractaires, déserteurs, insoumis.

Alors, ce sera peut-être la première fois qu’une résistance ne débouchera pas sur un malentendu…

Jean-Marie Chester|]


[1Entre autres « Les Temps Modernes » : « LA Gauche respectueuse » ; et notre n° spécial consacré à ce sujet.