Périodiques

mercredi 9 mai 2007

Dans notre précédent cahier, nous nous étonnions trop tôt du silence de Camus sur les problèmes de son Afrique natale : avec cette même magnifique vigueur dont, quelques semaines auparavant, il s’éleva, à la Mutualité, contre le crime de l’occupant socialiste à Berlin-Est, Camus, au lendemain du sanglant quatorze juillet de cette année, a, dans une lettre adressée au journal Le Monde, dénoncé le « racisme honteux » des autorités et de la police, réservant si immanquablement leurs pires violences à nos frères d’outre-mer. — Hélas, l’article de Mauriac sur cette même tragédie (Figaro du 21 juillet) nous fait nous demander si nous n’avons pas commis, mais en sens contraire, le même péché de précipitation en lui exprimant, il y a trois mois, notre reconnaissance : Lui aussi déplore la violence, mais la violence qu’il déplore avant tout, c’est — nous n’inventons rien — celle… de la réaction de Camus. Ah ! que l’on voudrait pouvoir oublier cette page timorée et ne pas se dire, même tout bas, que celui que nous avons applaudi pour ses belles phrases n’y est peut-être pas toujours tout entier.

Tout le numéro de juillet-août de La Révolution prolétarienne, consacré aux journées de juin de Berlin, est à lire, — à lire, bien entendu, pas pour la seule lecture, mais en se faisant à soi-même le serment de ne pas démériter des victimes, de faire, un jour, que nos frères de là-bas ne soient pas morts pour rien. — En première page, dans un article-manifeste intitulé « Avec des mains nues… », Manès Sperber écrit : « Je pense aux ouvriers de Berlin. En pleine terreur hitlérienne… ils se dénonçaient aux S.A. en hissant à leurs fenêtres les drapeaux rouges. Ils attendaient encore l’ordre de se battre… ils ne pouvaient pas croire que leur parti leur imposerait la défaite sans combat… Cette fois-ci, ils se sont battus, précisément, parce qu’ils n’avaient plus de parti dont ils auraient dû en vain attendre des ordres. »

Preuves, tout en exposant jadis les raisons que l’on y avait de croire à la culpabilité des infortunés Rosenberg, demandait, on le sait, que l’appareil judiciaire américain renonçât à les exécuter. C’est dire que la revue ne partage en rien les responsabilités conjuguées des mac-carthystes et des communistes (parlant des Rosenberg, « ce sont les cocos qui les ont tués » — Monatte dixit) dans le macabre dénouement du drame. Mais lorsque, dans le n° 29, J.-C. et F. B. écrivent : « Les ultimes et dramatiques péripéties, les colères de ceux qui craignaient de voir les condamnés échapper à leur sort, auront absorbé nos pensées au point de faire perdre de vue le crime qu’il fallait expier », n’est-ce pas pousser un peu loin le légalisme ? Laissons aux bien-pensants le triste privilège d’appeler crime un dommage. Que la défense de l’Occident en ait subi un quelconque du fait des Rosenberg, cela est loin d’être prouvé ; en serait-il ainsi, quelque sincèrement que nous serions nous-mêmes les premiers à le déplorer du fond du cœur, nous n’en dirions pas moins : si c’est vrai, si donc des Rosenberg, étant (simple hypothèse) communistes ou communisants, avaient eu la possibilité de transmettre des renseignements sur la bombe mais se fussent abstenus, c’est alors qu’ils seraient coupables, et que nous autres libéraux pourrions parler de crime ».

Dans Coopération (Bâle, 25 juillet), François Bondy a publié sur l’énigme russe un article que le « drame policier », de la chute de Béria ne l’autorisait que trop bien à intituler « Les mystères de Moscou ». Évidemment, et il y insiste, nous n’avons pas d’autres éléments que nos propres hypothèses, et aussi les analogies que nous permettent peut-être d’établir les événements berlinois. Retenons d’ailleurs l’incroyable, la scandaleuse carence qu’il nous signale à ce propos. Après avoir noté qu’« ayant séjourné à Berlin peu après l’insurrection qui restera une des dates de notre histoire », s’il lui a « semblé sentir la prudence extrême, embarrassée des Américains », (ces soi-disant provocateurs), il ajoute : « Quant à la France et à la Grande-Bretagne, il suffira de dire que ces puissances occidentales ne se sont pas même fait représenter à l’émouvante cérémonie de deuil du Conseil municipal de Berlin-Ouest en (l’)honneur des victimes des journées de juin… » , — Pour en revenir au problème russe, Bondy, après avoir relevé qu’à « Berlin tout le monde sent que l’Armée rouge a sauvé une situation que le parti avait fait perdre », et demandé, songeant à Béria, « comment arrête-t-on le maître de la police ? », écrit au sujet de l’avenir réservé peut-être à l’URSS : « La victoire du parti sur la police sera-t-elle le prélude d’une victoire de l’armée sur le parti ? » Aussi, faisant sienne la thèse de Churchill selon laquelle il convient aujourd’hui de « laisser le champ libre à l’évolution… spontanée qui pourrait se produire en Russie » (discours du 11 mai aux Communes), estime-t-il que l’actuel embrouillaminis moscovite, qui « affaiblit les centres du pouvoir », augmente les chances de la paix. Puisse Bondy ne se point tromper ! Encore que l’on ne saurait s’empêcher de se dire qu’un excès de difficultés internes — surtout avec, peut-être, des militaires aux vrais leviers de commande — n’est pas sans risquer de provoquer un beau jour la « fuite en avant » d’une guerre de prestige…

La Neue Literarische Welt (Darmstadt, 25 juillet 1953) reproduit une communication d’un de ses lecteurs de l’Afrique du Sud sur la « littérature » allemande dans l’ancien « Sud-Ouest africain allemand ». C’est une longue énumération d’ouvrages nazis imprimés à Buenos Aires, y compris la revue nationale-socialiste Der Weg. Entre autres, sous la signature d’un nommé Franz Spulda, une apologie de la Petacci et du Mussolini. Rien d’étonnant, ajoute le correspondant de la N. L.W., si 90 % des Allemands de l’ancienne colonie ont élu le raciste Malan : il est leur homme.

Si l’on osait paraphraser Péguy : Du sort, dirait-on volontiers, fait à la culture dans notre monde moderne :

D’abord, glissé dans le numéro de juin de la R. P. (il faut espérer que l’on s’en est abstenu intentionnellement dans le numéro de juillet-août), une feuille mensuelle consacrée, sans doute avec les meilleures intentions du monde, par notre camarade Lime à la culture prolétarienne. Cela s’appelle « Après l’boulot ». « Le titre est bon », proclame Poulaille (dont l’article est d’ailleurs le seul qui vaille la peine d’être lu) ; qu’il veuille bien nous excuser si nous sommes d’un autre avis. Quant au reste, nous nous rappelons, hélas, certain papier où il est démontré par a plus b que Picasso, eh bien, c’est « l’insuccès complet ». À croire que c’est pour nous obliger à penser que la critique d’art moscovite a au moins l’excuse d’être fabriquée sur commande…

Mais la culture « pas prolétarienne » est parfois au moins aussi édifiante.

À preuve la façon dont les esthètes responsables de La nouvelle NRF traitent à de certains jours la poésie. Il faudrait chercher longtemps pour trouver vers plus exquis et délicieusement chantants que ceux que le numéro de juillet groupe, signés Norge, sous le titre de Langue verte : « Tu giboules, giboulée / Et la terre est roucoulée / De cent mille colombées… », Or, savez-vous où ils ont paru ? Dans la rubrique « Le temps comme il passe » avec les curiosités, les accroche-associations de Cingria et les faits-divers. Tandis que tel texte en lignes inégales de Madame Edith Boissonnas (dont nous nous rappelons certaines autres pages fichtrement meilleures), — tel texte, oui, intitulé Les limaces, cela, il faut croire qu’on l’a considéré comme un poème, puisque c’est imprimé dans le corps de la revue, et sur trois grandes pages. « Car mourir ainsi, sans autre, de la limace, / Non d’usure, non d’un virus, d’une bévue, / C’est presque décéder par contumace ». Sic… Il est vrai que, rue Sébastien-Bottin, la chose doit vous avoir un petit relent d’exotisme bien excitant : à en juger par la fréquence des « l’on » et ce petit coquin de « sans autre » qu’on — pardon : que l’on vient de lire, les limaces en question ont toutes les chances de nous être décrites en ce parler semi-régional que les bons écrivains d’Helvétie ou bien transposent (Ramuz) ou bien s’entendent à décanter.

Encore dans La nouvelle NRF (numéro d’août), un article de toute beauté de M. Wladimir Weidlé. Sous le titre de « La répudiation des fables », l’auteur examine les causes internes (et non sociales, comme nous le faisons parfois ici mais peut-être celles-là sont-elles, en partie du moins, le reflet de celles-ci ?) du fléchissement de la création littéraire actuelle. De Proust (trop génial, toutefois pour n’avoir pas abouti malgré tout à « cet art auquel est due la qualité unique de son livre ») à Joyce, à Th. Mann et à Musil — pour ne citer que les plus représentatifs — les écrivains se sont laissés comme obnubiler par l’imitation de la science. « Au plus profond de l’esprit créateur existe désormais une scission entre ce qu’il imagine et ce qu’il sait ou ce qu’il croit savoir ; un doute s’y installe quant à la validité des mondes imaginaires, une hésitation à accomplir l’acte de foi indispensable à toute création ». Il faudrait tout citer de cette étude écrite avec toutes les lumières d’une grande culture européenne et montrant, entre autres, avec tant de pertinence le retentissement des diverses étapes de la peinture moderne sur les moments successifs (toujours un peu en retard sur les peintres) des lettres contemporaines. Contentons-nous d’en citer à peu près entièrement le début, auquel il est malheureusement impossible de ne pas souscrire :

« Nous n’apprécions à sa valeur que ce qui commence à nous manquer. À mesure que nous nous éloignons… du grand roman européen du siècle dernier… nous arrivons à comprendre ce qu’il nous avait offert d’essentiel et ce que ses dérivés tardifs ne sont plus à même de nous offrir. Un soudain éboulement du terrain semble s’être produit dans ce domaine, et à sa suite un amenuisement, une raréfaction, une perte de plénitude et d’intensité. Les anciennes formules subsistent, et l’on ne se prive pas de les utiliser, mais elles ne servent la plupart du temps qu’à produire du vraisemblable, et le vraisemblable, en définitive, n’est que du faux-semblant. Les intentions de faire vivant ne manquent pas, mais il leur manque la puissance de créer la vie ».

Dans L’Europeo du 23 août, Aberto Moravia, en un article aussi courageux que lucide, analyse, à titre d’introduction au Festival de Venise, la crise actuelle du cinéma, crise éminemment internationale, puisqu’elle frappe le septième art aussi bien en Amérique qu’en Russie, sans parler des autres pays. Selon Moravia, la concurrence de la télévision et les innovations techniques (cinérama, etc.) ne sont que des causes toutes secondaires. Ce dont le cinéma souffre en réalité, c’est d’oser de moins en moins être autre chose que conformiste, — tout comme le personnage central, ajouterons-nous, du plus récent roman du grand écrivain italien, précisément intitulé « Il conformista ».

Puisse la proclamation d’une telle évidence être salutaire. Et l’on entend bien que nous pensons aussi : pas seulement au point de vue du film.

Les journaux nous ont appris que M. George Kennan, dont on nous a cependant tant de fois vanté l’intelligence, aurait déclaré dans une conférence de presse : c’est parce que les Européens ont été incapables de résoudre leurs problèmes autrement que par la guerre que la moitié du continent est aujourd’hui occupée par le totalitarisme russe. Il n’est pas question de blanchir l’Europe de ses péchés ; toutes les eaux du déluge n’y suffiraient pas. Mais il est permis de s’étonner qu’un Américain semble oublier que, si la frontière de d’Europe est sur l’Elbe, la responsabilité en incombe pour une bien large part au président de son pays qui signa aveuglément les accords de Yalta et de Potsdam.

Au moment où nous mettons sous presse, nous devrions avoir de bien grands motifs de nous réjouir, puisque, selon les dépêches, la déposition de l’ex-sultan du Maroc finalement obtenue par El Glaoui et les notables à sa dévotion va ouvrir, à ce que l’on nous dit, une ère de réformes enfin substantielles. Même, on va jusqu’à nous parler de démocratisation du pays ; la « démocratisation par les caïds », en quelque sorte.

Inattendu, — et comment, devant cela, ne pas penser à ce que, depuis Frédéric-Guillaume IV et Bismark, les Allemands ont appelé… la révolution par en haut ? On sait quelles en furent les suites dans d’évolution du Reich. Tant mieux, en vérité, si, là-bas (dussent par hypothèse tous autres accidents ne pas intervenir), l’histoire nous fait la grâce de ne se point répéter. — Là-bas seulement ? Dans un article cette fois-ci d’une pertinence remarquable (sauf bien entendu le couplet de style sur les beautés d’une collaboration avec un PC qui ne serait plus sectaire ni dépendant du Kremlin, qui donc, pour permettre cette contradiction dans les termes que serait un nennisme intelligent, cesserait d’être le PC), Claude Bourdet (L’Observateur du 27 août) montre que si le Maroc est désormais une prison dont la clé est en France, la clé de la France pourrait à son tour être au Maroc. Car qui donc aurait maintenant la naïveté d’interdire au maréchal Juin, contre le coup duquel — le coup d’État — M. Laniel lui-même a déclaré ne rien pouvoir, de songer parfois — nous ne disons pas qu’il y pense, mais que son entourage en rêve déjà, cela ne parait pas impossible — à transposer, par un mouvement du Sud au Nord fort analogue à l’opération Franco, les mêmes méthodes de mise au pas sur le territoire même de la métropole ?