Bibliographie

Alexandre SkirdaKronstadt-1921, Éditions de la Tête des feuilles ― 3, rue Crébillon PARIS (6) — 271 pages.
jeudi 11 octobre 2012

Nous n’avons fait que donner un aperçu de cette analyse, si documentée, dont la lecture serait très utile à tant de jeunes « trotskystes » qui certainement prennent pour modèle celui qui, non seulement écrasa les insurgés de Kronstadt, mais encore ceux de l’Ukraine. Trop d’entre eux ne savent pas ce qu’ils défendent, ni où mènerait leur triomphe.

Alexandre Skirda a rendu un grand service à la cause de la transformation sociale en composant ce livre qui documente les lecteurs sur la vérité concernant la Commune et l’insurrection de Kronstadt, et l’abominable massacre de révolutionnaires, de ceux que Trotsky appelait « la fleur et l’honneur de la révolution russe » avant d’en devenir le Gallifet, l’impitoyable bourreau.

De nombreux hommes de gauche, socialistes, syndicalistes, marxistes dissidents, voire anarchistes, ont entendu parler de cet événement, mais n’en ont pas compris l’importance, et la portée. Et pourtant, il est une date décisive dans l’établissement du régime totalitaire, dictatorial et de sang fondé par les bolcheviques, dans la monstrueuse tyrannie qui a conduit jusqu’à Staline — lequel n’innova rien, à part le système d’autoaccusation des procès de Moscou, et a été maintenant dépassé par l’internement dans les asiles d’aliénés des opposants pas même toujours antibolcheviques. De Lénine et Trotsky à Brejnev, la ligne, parfois sinueuse, est continue.

Alexandre Skirda a lu, cherché avec acharnement, trouvé une documentation originale, regroupé des témoignages disséminés en plusieurs langues, mais particulièrement en russe. Il documente, il prouve. Puis il reproduit des témoignages d’acteurs qui prirent part à la tragédie : celui de Yartchouk, que je connus à Moscou, où il fut libéré avec treize autres camarades sur l’intervention tenace des délégués étrangers. Puis celui de Pétritchenko, qui fut président du Soviet de Kronstadt, à quoi il faut ajouter le témoignage du Comité Révolutionnaire provisoire de Kronstadt.

Tous ces éléments renforcent l’importance de faits que nous connaissons déjà rendant plus claire, plus précise la compréhension de la suite des événements. Nous apprenons ainsi que ce qu’on appelle la Révolution d’octobre fut dû, avant tout, aux révolutionnaires de Kronstadt, tant marins que travailleurs des arsenaux, qui après avoir été le fer de lance dans la lutte contre le régime tzariste qu’ils contribuèrent si efficacement à renverser, furent à la pointe du combat contre l’instauration d’un régime bourgeois libéral, d’où le socialisme aurait été absent. Sans eux, les bolcheviques, qui surent habilement profiter de leur action révolutionnaire, n’auraient pas pris le pouvoir : il leur manquait la décision et la force. La proclamation de « tout le pouvoir aux soviets locaux » [1] partit de Kronstadt, et les premières mesures de socialisation (celles du logement) proposées au Soviet de Petrograd, furent arrachées (même aux bolcheviques, curieusement unis contre eux avec les mencheviques) par les Kronstadiens.

Puis nous voyons le processus d’organisation bureaucratico-tchékiste s’installant dans les usines, y imposant la terreur, la famine s’étendant grâce à l’interdiction brutale des rapports entre la ville et la campagne, les réquisitions forcées privant impitoyablement les paysans des produits de consommation, les arrestations et les exécutions innombrables, le châtiment implacable de toute opposition, l’écrasement du peuple par les persécutions infiniment pires que celles du tzarisme.

Ce qui n’empêcha pas les marins de Kronstadt, qui auparavant avaient donné la victoire contre Kérenski, de participer héroïquement à la lutte contre les généraux blancs s’attaquant à Petrograd, à la lutte qu’il fallut livrer contre l’hetman Kalédine, au sud du pays, et de se répandre partout, dans des provinces éloignées, pour y pousser aussi loin que possible la révolution.

À ce moment, ils marchaient la main dans la main avec les bolcheviques, malgré des différences qui s’accentuèrent de plus en plus — particulièrement la population de Kronstadt ne voulait pas de soviets dominés par les partis politiques, mais des soviets libres, sans aucune dictature de parti.

Le pourrissement de la situation politique — tous les autres secteurs politiques, y compris les groupements anarchistes ayant été éliminés — et économique — la misère, déjà terrible pendant la guerre, augmentait de plus en plus — provoquèrent des grèves fin février et début de mars. Le pouvoir appelé soviétique ferma quarante usines, en représailles contre les travailleurs. Autres grèves, nouvelle intensification de la répression. Informés, les Kronstadiens envoient des délégations pour examiner la situation. Celles-ci reviennent, disent la gravité des faits, révèlent que des milliers d’ouvriers sont dans les prisons. Alors, des réunions ont lieu, les équipages et la population civile célèbrent des assemblées, rédigent une Résolution exigeant la fin des persécutions, des élections libres de soviets libres, la suppression des multiples abus. Mais à Petrograd, situé en face de Kronstadt, les autorités arrêtent les délégations, se refusent à tout pourparler, font venir des spécialistes de la répression (élèves officiers qui constituent déjà une classe à part, membres des différentes tchéka, officiers tzaristes ralliés à l’armée rouge, dont Toutkachevski, qui dirigera les opérations, et sera un génie militaire, que Staline fera fusiller au moment des « purges », régiments bachkirs, mongols, lettons [2]. Les efforts pour parlementer sont vains. Et ce sont les forces de répression qui tirent les premières.

La lutte fut terrible. Des chiffres publiés, il ressort que Trotsky, qui prétendit par la suite se laver les mains de toute responsabilité, massa environ 100.000 hommes : les attaquants furent vêtus d’un suaire blanc qui leur permettait, surtout la nuit, d’avancer sur la neige et la glace sans être décelés. Infanterie, artillerie, aviation donnèrent à plein. L’héroïsme des Kronstadiens que l’hiver desservait, et dont les munitions s’épuisaient, causa des pertes énormes aux attaquants. Bien des régiments refusèrent de marcher ; on fusillait — et cela à plusieurs reprises — un homme sur cinq. Des communistes se rallièrent aux insurgés. Mais force resta à l’État. Et ce furent les représailles systématiques. Pendant des mois et des mois, on fusilla, par paquets, les prisonniers.

En même temps que les chefs bolcheviques ordonnaient l’attaque armée, ils propageaient les pires calomnies contre les insurgés, les accusant d’être soudoyés par des agents français, des instruments de l’ancien régime, etc. Toutes choses auxquelles ils nous ont habitués du reste.

Mais tandis que, très souvent, les protestations vigoureuses arrachent aux gouvernants despotiques des concessions de caractère libéral, c’est le contraire qui se produisit. Lénine, Trotsky, Zinovieff et consorts ont fait preuve d’un despotisme qui, dans l’histoire, préfigurera celui de Staline.


[1« Locaux », pour éviter que le centralisme n’inspire une dictature. On conçoit que les bolcheviques ne pouvaient admettre cette conception.

[2Les procédés consistant à choisir des régiments venus de loin, pour être sûr de leur fidélité, et parce qu’on pouvait mieux les tromper, furent appliqués savamment. On n’envoya pas de troupes de la région de Petrograd, qui savaient trop bien que les Kronstadiens n’étaient pas des contre-révolutionnaires.