Correspondance de Marcel Berthet

mercredi 9 mai 2007
par  Berthet (Marcel)

Dans une lettre chaleureusement fraternelle datée du 12 juin, Marcel Berthet (Menton), que nous n’avions pas le plaisir de connaître jusqu’ici, nous écrit entre autres :

Par Contre-Courant, j’ai appris l’existence de votre revue « Témoins » et curieux à plus d’un titre (revue paraissant en Suisse, — pays où je suis né et ai vécu plus de vingt-cinq ans, — attrait de votre signature, déjà connue par Les Humbles…, etc.), d’en prendre connaissance, je me suis hâté d’en commander un exemplaire… …(J)’ai été surtout très heureux d’y trouver des pages de Fritz Brupbacher et la promesse d’autres écrits de ce « socialiste » dont la pensée et la vie sont à mes yeux, avec celles de Victor Serge…, parmi les plus belles du mouvement prolétarien de ce siècle.

Il y a quelques années, j’avais commencé à traduire, — pour mon plaisir personnel et l’édification éventuelle de quelques amis, — certaines pages de ce livre posthume de Fritz Brupbacher, Der Sinn des Lebens (Le sens de la vie). Un surcroît de travail d’abord, un état déficient et la maladie ensuite, et quelques difficultés de traduire sans trahir certaines pages de ce livre, m’ont arrêté dans cette entreprise après une vingtaine de chapitres divers… En commençant cette traduction, j’avais consigné quelques notes concernant mes rencontres spirituelles avec Fritz Brupbacher ; à titre documentaire, je me permets de les joindre à ma lettre, elles vous feront comprendre tout le plaisir et la satisfaction que j’éprouve en retrouvant dans votre revue des textes de ce militant et penseur admirable. Quoi pourrait témoigner plus de mes sentiments à l’égard de sa pensée que le fait qu’ici au Sana où je n’ai apporté qu’une demi-douzaine de bouquins, Der Sinn des Lebens est là, sur ma table de chevet ?

Marcel Berthet est trop modeste. Loin de présenter un intérêt seulement documentaire, ses « notes », outre les remarques terminales, si pertinentes, sur l’un des cas les plus lamentables et les plus décourageants des procès de Moscou, rendent en effet au mieux l’un des aspects fondamentaux de la pensée brupbachérienne, puisqu’il s’agit des problèmes posés à la fois par l’exemple de Bakounine et par l’oubli où la grande masse de nos contemporains l’ont laissé tomber. Voici ce texte :

Fritz Brupbacher, militant et penseur socialiste

Du docteur Fritz Brupbacher, en fait, je sais très peu de chose. Je pourrais en connaître beaucoup. Lorsque, entre ma dix-huitième et ma vingtième années, je militais dans la Jeunesse socialiste de Zurich, il m’arriva fréquemment de croiser le Dr Brupbacher, car nous habitions à quelques centaines de mètres l’un de l’autre. Je le connaissais alors de vue et de réputation. Sur son physique, mes souvenirs restent assez imprécis, je crois me rappeler sa grosse tête au masque quelque peu tourmenté ; ses yeux, me semble-t-il, étaient clairs et pénétrants. Dans le même temps, j’assistai également à une de ses conférences destinées à la jeunesse prolétarienne et traitant de la question sexuelle. Mais jamais je n’ai eu de contact direct avec lui et — à mon grand regret d’aujourd’hui — jamais je n’ai su (ou osé) profiter des occasions qui m’étaient offertes de faire sa connaissance autrement que par ses écrits. C’est pourtant à cette époque que je rencontrai pour la première fois sa pensée politique, qui eut toujours sur mon développement social une grande influence. En effet, les éditions Rieder venaient de publier la célèbre Confession de Michel Bakounine dont le texte français était dû à la plume de l’épouse de Fritz Brupbacher — Paulette Brupbacher — et l’introduction au Dr Brupbacher lui-même. Combien de fois n’ai-je pas relu alors (et maintenant encore) certains passages de cette introduction ! Brupbacher passait encore pour communiste-bolchéviste, la lecture de ces pages ne pouvaient laisser aucun doute sur le grand divorce entre sa pensée et le stalinisme [1] À Zurich, dans les milieux de jeunesse il était fort aimé, il y avait plus de réticence à son égard de la part des militants socialistes ; estimé par la gauche, il se voyait plus ou moins honni de la droite et des gens en place. La bourgeoisie, elle, le haïssait (il était d’une vieille famille de la bourgeoisie zurichoise).
Près de quinze ans se sont passés depuis le temps où mes pas croisaient ceux du Dr Brupbacher au coin de la Kasernenstrasse et du Sihlbrücke ; depuis des années, le Dr Brupbacher n’est plus, mais, dans ma bibliothèque, trois livres [2] marquent trois rencontres spirituelles, trois livres perpétuent la pensée toujours vivante de ce grand, de ce vrai socialiste dont les actes ne démentirent jamais l’idéal :

1932 — Introduction à la « Confession » de Bakounine.
1939 — Lettre à J. P. Samson.
1946 — Der Sinn des Lebens (livre posthume).

Introduction à la « Confession » de Michel Bakounine

Avant de procéder à une analyse biographique sommaire de Bakounine et de replacer dans son climat l’élaboration de cette Confession, Fritz Brupbacher s’arrête à quelques considérations politico-philosophiques. Tout d’abord, constatant que le nom de Michel Bakounine est inconnu de la plupart de nos contemporains et que des quelques-uns qui le connaissent, beaucoup ne se souviennent de lui que pour le haïr, il écrit : « Quelques-uns, pourtant, l’aiment avec ferveur » [3]. Pourquoi donc Bakounine, qui fut un grand nom de l’époque quarante-huitarde, plus grand même et plus populaire que celui de Marx, est-il maintenant si oublié, alors que celui de Marx est universellement connu ? Pour Brupbacher, l’explication est psychologique :

« Le souvenir de Bakounine a disparu dans la mesure où ont disparu dans le prolétariat certaines tendances psychologiques. Disons-le dès maintenant : à mesure que s’est développée la grande industrie a disparu dans le prolétariat l’aspiration à la liberté, à la personnalité ; — les tendances libertaires et anarchistes du bakounisme sont allées s’effaçant et, en même temps, le souvenir de Bakounine. » [4]

L’évolution de la société sous l’influence de la grande industrie a amené l’homme à perdre la notion de la liberté. « La grande industrie ayant tué la volonté d’être libre, l’esclavage a engendré chez le prolétaire la volonté de puissance » [5]. La volonté de puissance s’oppose à la volonté d’être libre ; le libertaire devient donc pour son adversaire un ennemi mortel, il faut le combattre, il faut l’anéantir. « À la phase antiautoritaire du socialisme a succédé un socialisme autoritaire, qui, sous cette forme, a vaincu en Russie la féodalité et la société bourgeoise ». « Quiconque aspire à la liberté devient un contre-révolutionnaire et mérite la haine et la calomnie. Bakounine étant l’antiautoritaire par excellence, il mérite par excellence la calomnie et la haine » [6].

« Ainsi calomnié par le prolétariat contemporain [7], oublié par une bourgeoisie qui a cessé d’être révolutionnaire, Bakounine doit se contenter d’être aimé de ceux qui, encore qu’à distance et après bien des péripéties effectuées à travers la psychologie des différentes classes, pressentent la venue d’un temps où le luxe de la liberté recommencera d’être considéré comme l’un des plus grands biens de l’humanité [8] ».

Dans ce bref avant-propos, nous sentons bien toute la pensée d’un Fritz Brupbacher qui vient de se libérer d’une observance devenue irrespirable pour son humanisme et son socialisme ; nous sentons bien que, pour lui, il n’était plus possible de vivre dans le parti communiste, et cela malgré les attaches sentimentales qui pouvaient encore de retenir dans le parti de la Révolution Russe. Ce qu’il écrit dans la pleine maturité de son esprit, nous le retrouvons plus développé tout au long de ce livre posthume qu’est Le sens de la vie (Der Sinn des Lebens).

Cette perte du sens de la liberté, de la volonté de liberté, du prolétariat contemporain et de l’homme moderne préoccupe particulièrement Fritz Brupbacher dans son Introduction à la Confession de Bakounine, il y revient à plusieurs reprises, mais chaque fois avec la certitude [9] qu’un temps viendra ou le sentiment de liberté reprendra ses droits : « Aussi Bakounine redeviendra-t-il actuel le jour où l’homme commencera à trouver insupportable le despotisme bourgeois et le despotisme prolétarien » [10]. Et plus loin encore : « Mais dès que l’abondance des vivres et d’autres raisons encore [11] feront réapparaître des individualités, la lutte reprendra entre le principe de perinde ad cadaver et la volonté d’être soi-même et d’être libre. Or, ce moment viendra, et notre époque médiévale — car avons-nous autre chose qu’un autre Moyen Âge ? — devra faire place à une nouvelle Renaissance, c’est-à-dire à une nouvelle culture. » [12]

Entre celui [13] qui a écrit : « Il n’y a rien de vivant et d’humain en dehors de la liberté, et un socialisme qui la rejetterait de son sein ou qui ne l’accepterait pas comme unique principe créateur et comme base nous mènerait tout droit à l’esclavage et à la bestialité », et celui qui régla sa vie sur ce précepte qu’il nous lègue : « Nous voulons que chaque jour soit un jour de lutte pour un morceau de pain supplémentaire et une parcelle de liberté de plus » [14], la parenté est certaine ; le jeune homme que j’étais lorsque Brupbacher me révéla Bakounine ne pouvait manquer d’être marqué de cet idéal de liberté.

(En marge du sujet qui nous préoccupe ici, je relèverai en outre, dans cette Introduction à la Confession de Michel Bakounine cette remarque faite par Radek à Fritz Brupbacher en 1921 lors de la publication à Moscou de la Confession ; je crois intéressant de le faire, car ce même Radek — seize ans plus tard, le 29 janvier 1937, dans sa dernière déclaration devant le Tribunal Militaire de la Cour suprême de l’URSS, commençait ainsi : « Citoyens juges ! Du moment que j’ai reconnu avoir trahi la patrie, toute possibilité de défense est exclue. Il n’est pas d’arguments au moyen desquels un homme mûr qui n’est pas dépourvu de conscience, pourrait justifier la trahison de la patrie. Je ne peux non plus prétendre à des circonstances atténuantes… » (Le procès du Centre antisoviétique trotskiste, — compte rendu sténographique des débats). Voici ce que rapporte Fritz Brupbacher : « Il (Radek) me dit en substance : Bakounine était en prison ; il voulait naturellement en sortir et il avait alors évidemment le droit d’adopter le style le plus conforme à cet objectif ». [15]

Nice, 1947, Marcel Berthet.


[1De doute sur ce divorce, le texte en question en laissait si peu que le quotidien communiste zurichois Der Kämpfer en publia de longs extraits en leader, les intitulant « Fritz Brupbacher s’exclut lui-même du parti ».

[2Léger lapsus : le second des textes auxquels pense Berthet, la Lettre à J. P. Samson n’est pas un volume mais une simple missive publiée par Les Humbles et dans laquelle Brupbacher, tout en m’approuvant d’avoir reproché sans aménité à leur directeur Maurice Wullens de publier les tristes élucubrations du fasciste et antisémiste Van den Broek (une espèce de sous-Céline), donnait une profonde analyse de l’esprit nazi chez les prolétaires d’Allemagne et soulignait les analogies apparentant l’une à l’autre les structures hitlérienne et stalinienne quant aux privilèges accordés par les deux régimes aux bien-pensants de la classe ouvrière. (S.)

[3Michel Bakounine, Confession (Rieder, Paris, 1932), Introduction par Fritz Brupbacher.

[4Idem.

[5Idem.

[6Idem.

[7Bien avant, Marx, préfigurant les exploits des procès moscovites et le rôle du procureur Vichinsky, avait parfaitement compris le truc, lorsque, pour se débarrasser des autoritaires et zigouiller du même coup la Première Internationale, il obtenait du Congrès de La Haye (1872), sur la base d’un rapport mensonger fabriqué par ses agents, l’exclusion de Bakounine et la scission avec la Fédération jurassienne. (S)

[8Michel Bakounine, Confession (Rieder, Paris, 1932), Introduction par Fritz Brupbacher.

[9Tout à fait exact pour l’époque de la rédaction de ladite Introduction. Moi-même, lorsque je l’ai traduite en français après avoir révisé le manuscrit de Paulette Brupbacher en vue de l’édition chez Rieder (édition dont les derniers exemplaires furent, très logiquement, détruits par les nazis pendant l’occupation), — je me suis souvent entretenu de ce point avec Brupbacher, et il faisait alors encore confiance à un retour possible du sens de la liberté. Par la suite, il semble bien que ce qui était encore, avant [19]33 une manière de certitude ait fait place, chez lui, à une vue plus sombre de l’avenir. Mais sans qu’il en déduisit jamais la velléité d’abdiquer, bien au contraire. (S.)

[10Michel Bakounine, Confession (Rieder, Paris, 1932), Introduction par Fritz Brupbacher.

[11Les événements d’Allemagne orientale et de Berlin-Est montrent, en 1953, que le manque de vivres peut jouer exactement le même rôle. (S.)

[12Idem.

[13Michel Bakounine

[14Fritz Brupbacher, Der Sinn des Lebens (Éditions Oprecht, Zurich 1945).

[15Michel Bakounine, Confession (Rieder, Paris, 1932), Introduction par Fritz Brupbacher.