Économie et politicaillerie

vendredi 5 octobre 2012
par  Leval (Gaston)

Il n’y a pas d’autre alternative, pour qui prétend intervenir dans une période de transformation de la société [1], que de le faire du point de vue économique ou du point de vue politique. Plus je médite sur cette question, plus cette évidence m’apparaît claire, fatale, indiscutable. Et m’apparaît aussi clair et indiscutable le fait que l’immense majorité des révolutionnaires, qu’ils se réclament du communisme autoritaire, du syndicalisme, de l’anarchisme sont aussi ignorants les uns que les autres en matière économique.

Depuis longtemps déjà, j’insiste sur le fait que c’est l’école libertaire qui a, quoi qu’en disent tant de jugements hâtifs, apporté, par ses penseurs et ses théoriciens, le plus de suggestions valables, de directives utiles — ce qui ne devrait pas empêcher de continuer un effort créateur indispensable — sur ces questions ardues et complexes. Que la vanité et la nullité intellectuelle de ceux qui se réclament d’eux les aient fait, et les fassent ignorer encore, ces efforts que j’ai résumés dans un numéro spécial récemment paru de la revue Autogestion n’y change rien. Elles montrent tout simplement que ce travail constructif n’est pas chose aisée, et qu’il est plus facile de proclamer à tout bout de champ l’imminence de la révolution et de l’écroulement de la société que de se préparer honnêtement et sérieusement à être des constructeurs de la société nouvelle.

Paresse ? Irresponsabilité ? Incompréhension ? Certainement ! Il est facile de déclamer, de vaticiner sur la révolution à renfort de grandes phrases. Il l’est beaucoup moins d’étudier la géographie économique, les structures industrielles et agricoles, l’importance des échanges internationaux, le problème des régions interdépendantes, des nouveaux modes d’organisation, et cela non pas seulement en imagination, mais sur la base de recherches concrètes, d’une culture spécialisée. En un mot, de devenir des économistes surclassant ou au moins égalant, ceux de la bourgeoisie et du capitalisme [2].

On nous dira que l’économie socialisée de l’avenir (si tant est que cet avenir puisse se réaliser) n’a rien à voir avec celle de la société actuelle, et qu’il nous est impossible de la prévoir. Il s’agit là de misérables sophismes auxquels ont eu recours les Karl Kautski et autres marxistes. Car, au fond, dans l’ensemble, la production, dans une société socialisée, ne se différencierait guère par son volume et ses caractéristiques fondamentales, de ce qu’elle est dans la société actuelle. Il faudrait continuer à fournir du blé, de la viande, les légumes, tout ce que l’agriculture fournit de nos jours. Il faudrait aussi assurer le fonctionnement des industries, et leur apport, pour les vêtements, poux les machines, les produits chimiques, les meubles, les maisons, les moyens de transport, etc. Il faudrait encore maintenir, en l’améliorant, le fonctionnement des établissements sanitaires.

Certes, il y aurait bien des modifications. Par exemple, une diminution de la production des articles de luxe, ou dits « de Paris », et un déplacement de la main-d’œuvre occupée dans ces industries à d’autres travaux [3]. Mais dans l’ensemble, on peut dire qu’à quatre-vingt-dix pour cent, la production continuerait d’être la même. Le grand problème serait de savoir l’organiser avec des méthodes nouvelles, des structures sociales inédites. Et plus encore, peut-être, de savoir procéder à la répartition selon des critères égalitaires et une organisation adéquate.

Or, que fait-on pour prévoir cette organisation ? À peu près rien. Pour connaître ses caractéristiques aujourd’hui même, afin de mieux prévoir celles de demain ? À peu près rien. On se gargarise de considérations théoriques sans connaissances de base. Nous voyons des publicistes, des définisseurs qui ne savent pas ce qu’est un atelier ou une fabrique écrire sur l’autogestion dans les ateliers et les fabriques, et nous la décrire comme une panacée, mais avoir de cette autogestion des critères différents, à l’élaboration desquels procède la « folle du logis », c’est-à-dire l’imagination que chacun laisse aller au gré de sa fantaisie ou de son esprit baroque. Des révolutionnaires sérieux et responsables devraient procéder à des études spécialisées et méthodiques, qui proposeraient aux travailleurs des solutions viables que dans l’ensemble ils ne peuvent trouver par eux-mêmes, surtout quand il s’agit de la coordination indispensable des activités économiques. Mais il n’en est rien.

La grande masse des travailleurs communistes croit être en possession de réponses valables parce que le programme du parti promet l’organisation de la société nouvelle par l’État. L’existence d’un programme étatiste lui semble répondre à tous les besoins, résoudre tous les problèmes. En vérité, nous sommes là devant une illusion et des promesses qui ne sont que littérature.

L’expérience bolchevique nous le prouve. En fait, Lénine, Trotsky et consorts furent capables d’improviser des solutions « politiques », et en cela ils furent des maîtres, mais non des solutions économiques. Dès 1918, ils surent établir, dans les usines, les cellules du parti, une police à leurs ordres, qui surveillaient, dénonçaient, empêchaient les réunions et les protestations des travailleurs, imposaient leur dictature selon les instructions venues d’en haut. Ils agirent pour cela avec une maestria inégalable. Ils surent empêcher les travailleurs de prendre en main la production. Mais ils ne surent pas organiser cette production. D’où la chute verticale des rendements dans toutes les industries. Et il fallut que Staline ait recours aux ingénieurs américains et allemands pour remettre les choses en marche.

Ainsi, nous ne sortons pas du dilemme posé au début de cet article. Il est relativement facile de jouer un rôle politique aux résultats tangibles (ce qui ne signifie pas qu’ils soient bons) pendant la période dite transitoire, dans le marémagnum d’une situation où la plupart des choses échappent à une organisation d’ensemble dûment contrôlée. Un tel rôle, parce qu’il n’a rien à voir avec la production, se remplit pour cela hors des organismes producteurs (et s’il s’y installe, c’est pour tout y paralyser, tout fausser). Il est politique, le seul qui soit à la portée de ceux qui prétendent intervenir pour orienter la révolution, ou la transformation sociale. Et il n’implique qu’une activité bureaucratique, et en général, parasitaire. Ne nous faisons pas d’illusions : ces bureaucrates et ces parasites en puissance existent dès maintenant. Tous ces « révolutionnaires » qui s’agitent, trotskystes de différents credo, maoïstes, guévaristes, titistes, et même certains de ceux se réclamant de l’anarchisme, puisqu’en réalité ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’il faudrait faire pour organiser l’économie, déploieraient des activités de caractère politique ; bureaucratique et parasitaire.

Car ils se prendraient très au sérieux, et prétendraient — ils prétendent déjà — orienter la restructuration de la société. Et comme, pour la plupart, ainsi que nous le voyons aujourd’hui, ils auraient une certaine culture générale, ils s’érigeraient en théoriciens et en guides ; cela donnerait lieu à la formation d’une pléthore de discoureurs qui ne sauraient pas manier une lime, se servir d’un marteau et d’un burin, ni conduire un tracteur, mais qui prétendraient orienter la révolution, ou la transformation sociale.

Cela, qui serait le plus facile, se manifesterait surtout par la création de nombreux bureaux d’où l’on émettrait des mots d’ordre, ce qui serait le plus facile. Tous ces gens que nous voyons aujourd’hui pontifier, endoctriner, vaticiner sur la meilleure façon de s’y prendre pour reconstruire la société, ne pourraient qu’être la cinquième, ou la sixième roue d’un carrosse, et prétendraient inspirer la reconstruction des usines ou le travail des champs depuis les bureaux où ils se seraient installés. Et ils se heurteraient à la résistance des travailleurs qui, comme ils l’ont bien montré pendant les événements de mai 1968, n’ont pas la moindre intention de se laisser influencer par les privilégiés de la culture — mis à part ceux qui sont déjà gagnés par l’esprit du parti communiste. Lors des événements, il leur semblait qu’il leur suffisait de se présenter dans les usines et de dire aux ouvriers : « Débrayez, et vive la Révolution ! » pour être suivis par eux. Il n’en fut rien. Les travailleurs manuels voient dans ces intellectuels une classe à part, qui n’a rien de commun avec eux, et se refusent à se laisser influencer par elle.

D’autre part, des différents courants « politiques » existants ne tarderaient pas, comme il est arrivé dans toute révolution, à entrer en conflit entre eux, et comme toujours ce serait les moins scrupuleux, les plus assoiffés de pouvoir qui l’emporteraient. À ce sujet, signalons qu’il nous semble d’un ridicule achevé de voir les anarchistes, qui ne sont que quelques centaines en France, se poser en réalisateurs triomphants de la révolution libertaire, comme si les autres courants n’existaient pas [4], comme si le molosse communiste n’était pas prêt à leur tordre le cou dès le premier moment. À ce sujet, qu’il nous soit permis de préciser que, pendant la révolution espagnole, l’œuvre constructive qui a été réalisée le fut surtout par l’organisation syndicale, par la C.N.T. et les syndicats de la C.N.T. La F.A.I., c’est-à-dire l’organisation spécifiquement anarchiste, s’est contentée de jouer un rôle subalterne, qui n’a rien ajouté aux réalisations constructives de notre mouvement. Les résolutions prises dans les assemblées syndicales n’ont pas été le fruit des discussions interminables auxquelles, du reste, il est arrivé à l’auteur de ces lignes de prendre part. Car même quand ces résolutions étaient intéressantes, et justifiées, elles ne portaient pas sur le monde syndical à la tête duquel se trouvaient des libertaires non politisés. Et nous employons le mot « politisés » parce que, dans un sens, il s’agissait bien de politique, quoique non gouvernementale, mais de politique tout de même. Non de construction directement entreprise et accomplie.

Nous revenons à notre affirmation première : l’activité ne peut être que politique, même si elle se fait au nom de l’anarchie, ou économique, il n’y a pas d’autre alternative. Les dix tendances révolutionnaires qui ont pris part à des manifestations récentes, y compris celle constituée par l’Organisation Révolutionnaire Anarchiste, sont autant de pépinières de futurs personnages qui seraient une plaie pour l’œuvre de transformation sociale. Ceux qui veulent vraiment jouer un rôle utile, constructif et fécond sont ceux qui étudient les données des problèmes et quels problèmes ! — à résoudre. Se tirer d’embarras en disant, pour éluder les responsabilités, que « les ouvriers, le prolétariat », feront ceci ou cela, en jouant aux petits directeurs de conscience, en dirigeant du dehors, en se plaçant au-dessus des travailleurs, en vertu de la supériorité théorique que l’on s’attribue, c’est non seulement faire preuve d’une pédanterie insigne, c’est se préparer à jouer les dictateurs ou les potiches, même au nom de l’anarchie.

Il faut étudier, étudier, étudier, sans tricher, apprendre, réellement, sérieusement et s’approcher des travailleurs, quand on n’en est pas un, avec des idées claires, des solutions valables, des propositions basées sur la connaissance des choses. Alors on pourra s’insérer dans le monde du travail, et parler utilement de l’organisation de la production. Sinon, que l’on soit ouvrier ou pas, on ne jouera qu’un rôle de marionnettes, et l’on n’aboutira qu’à des échecs.

Gaston Leval

[1Je me situe ici dans l’hypothèse d’une prise de possession des moyens de production comme en juin 1936. Non d’une révolution triomphante impossible, et à laquelle je considère qu’il faut renoncer définitivement.

[2Citons un fait (on en pourrait citer beaucoup d’autres). Il existe en ce moment, en France, environ 800.000 établissements industriels. Le plus grand nombre de ces établissements ont à leur tête, un patron. Et l’expérience m’a montré que, généralement, un patron est un organisateur. Ce serait donc des centaines de milliers d’organisateurs qu’il faudrait remplacer du jour au lendemain. Les petits théoriciens, qui généralement ne savent pas ce qu’est le travail, surtout le travail producteur des biens de consommation, ne soupçonnent pas que les facultés de coordination des activités convergentes ne se trouvent pas chez la plupart des travailleurs, et que seuls n’en ont des notions que ceux qui ont été préparés de longue date par la création d’un état d’esprit que l’on trouvait en Espagne, dans le mouvement et les syndicats libertaires, mais que l’on ne trouve pas en France, ni dans les autres pays d’Europe.

[3Questions que l’auteur avait posées pour l’Espagne et dès 1931, dans son livre « Problèmes économiques la Révolution espagnole ».

[4On oublie trop que les trotskystes, indépendamment de leurs oppositions et de leurs luttes intestines prétendraient, s’inspirant de Lénine et de leur maître à penser de ce que ces deux derniers ont fait après la « révolution » d’octobre. Qu’ils imposeraient leur dictature, et traiteraient en contre-révolutionnaires ceux qui prétendraient appliquer un autre programme que le leur. Se rappeler de Kronstadt et du comportement de Trotsky envers les révolutionnaires ukrainiens.