Les adhésions trompeuses

jeudi 4 octobre 2012

Le mouvement anarchiste italien avait démarré, après la libération de l’Italie du joug fasciste et de la présence nazie, sous des auspices extrêmement encourageantes. Dans les grandes villes du Nord, les anarchistes occupèrent des immeubles importants où ils pouvaient se réunir et établir des centres de propagande. Aux meetings accouraient des dizaines de milliers de personnes enthousiastes qui acclamaient les orateurs et leurs discours. Une partie des hommes de la résistance antifasciste écoutaient avec sympathie les formules révolutionnaires et teintées de romantisme qu’on lançait du haut des tribunes, et la presse trouvait un accueil favorable dans des secteurs importants de l’opinion publique non inféodée à des partis, ou qui cherchait son chemin.

Le temps est passé. Du recul des forces anarchistes témoigne le fait que de tous les immeubles occupés aucun n’est resté aux mains des anarchistes, et, surtout, que ceux-ci ne les ont pas remplacés. Dans l’ensemble, les adhérents sont relativement peu nombreux, et rien n’a été construit.

Pourtant, l’opinion publique conserve une sympathie réelle pour les anarchistes, et Umberto Marzocchi, un des meilleurs propagandistes de la péninsule, pouvait m’affirmer, il y a trois ans, que si un même jour les communistes, les socialistes ou les démocrates-chrétiens donnaient un meeting en même temps que les anarchistes, c’étaient ces derniers qui attiraient le plus de monde.

Pourtant, et cela est ce qui importe le plus à mon avis, cette sympathie ne se traduit pas par une adhésion réelle, une approbation traduite en actes à un idéal pour lequel il faut lutter, vers un but qu’il faut au plus tôt atteindre. Voilà qui prête à réflexion.

Pourquoi les nombreuses personnes qui applaudissent nos orateurs ou vont les écouter avec plaisir n’adhèrent-elles pas au mouvement anarchiste italien ? J’y vois deux explications se complétant.

La première, c’est que ce mouvement, tout en critique, tout en romantisme du dix-neuvième siècle, assez phraséologiste et littéraire, n’offre pas de solutions qui donnent une raison de luttes et de sacrifices. Se battre pour renverser la société sans qu’on ait, ni qu’on émette la moindre idée sur la façon d’en construire une autre n’attire pas les gens, qui font par là preuve d’intelligence. Et c’est ce vide absolu qui n’a pas même produit des livres comme Mon Communisme, de Sébastien Faure, ou Le Monde nouveau et Les Syndicats ouvriers et la Révolution sociale, de Pierre Besnard, ni la moindre brochure de caractère constructif, qui maintient les gens sur un terrain de sympathie passive, ou verbale.

Sur le terrain psychologique, l’explication valable me semble claire. Quel que soit le parti ou le courant social auquel appartient un individu, surtout latin, il y a chez lui un protestataire permanent. On dit que le Français est un « rouspéteur » né, qu’il n’est jamais content, et je suis absolument persuadé que même si on lui servait, gratuitement, dans une société où il n’aurait pas besoin de travailler, du poulet et d’autres mets à chaque repas, il protesterait parce que le plat lui semblerait ou trop chaud ou trop froid, ou pas assez cuit, ou pas assez salé. De l’Espagnol on dit qu’il est toujours anarchiste, et c’est en grande partie vrai, car même monarchiste, il est toujours en désaccord avec ce que fait le gouvernement, il proteste contre l’autorité imposée, et même celle qu’il a choisie.

Le protestataire coexiste chez l’homme avec le conformisme. Il vote et s’en repent. Il considère qu’un gouvernement est nécessaire, mais il est contre le gouvernement. Il ne conçoit pas la société sans structure étatiste, mais il peste contre la bureaucratie d’État.

Et les anarchistes expriment ce côté protestataire, interprètent ce mécontentement. Ce ne sont pas les partis politiques qui crieront contre les policiers, ni les partis gouvernementaux qui attaqueront le ministérialisme. Aussi, est-ce un plaisir pour le bon peuple italien d’entendre les anarchistes dire leurs quatre vérités à tous les partis qui sont au pouvoir, ou aspirent à y aller. La sympathie qui les entoure est celle-là : on applaudit les interprètes d’un mécontentement latent que l’on ne sait ni ne peut, en raison même de l’appartenance à un parti, exprimer. On se sent anarchiste à ces moments-là, on communie avec les protestataires de toujours.

En France aussi bien des gens se sentent anarchistes à certains moments, mais cet état d’esprit n’est que l’aspect négateur, l’abcès de fixation de leur critique. Il n’en sort pas une adhésion à l’anarchisme comme doctrine, et on refuse même d’y voir une doctrine, car alors on serait privé de cet exutoire qui ne permettrait plus de condenser, sous une forme expressive, les griefs accumulés.

La France a vécu cette expérience, beaucoup plus intensément, à d’autres périodes. Particulièrement à la fin du siècle dernier, et au début de celui-ci, quand des écrivains, des artistes, des poètes, de bruyants bohèmes se crurent et se proclamèrent anarchistes. Paul Adam, Octave Mirbeau, Félix Fénéon, André Suarez, Laurent Tailhade, Paul Claudel, Aristide Briand, Georges Clemenceau même, et combien d’autres, étaient anarchistes, ou se sentaient anarchistes, frayaient avec les anarchistes, écrivaient dans leurs journaux, leur empruntaient des slogans. « Après tout, les anarchistes ont raison, les travailleurs n’ont pas de patrie », écrivait Clemenceau. Et, Tailhade, dans la Ballade Solness,

Anarchie, ô ! porteuse de flambeau !

Puis, plus ou moins vite, chacun est allé d’un côté ou de l’autre, et l’anarchie a perdu ses apologistes. Apologistes du reste d’autant plus dangereux qu’ils contribuèrent à centrer l’esprit des anarchistes sur les aspects esthético-terroristes et outranciers qu’ils trouvaient dans la nouvelle doctrine et le mouvement nouveau. L’anarchie débordait sur l’art, et Tailhade, déjà nommé, voyait un geste esthétique (« qu’importe les victimes, si le geste est beau »), dans les bombes jetées par Émile Henri sur des personnes auxquelles on ne pouvait pas reprocher de crimes particuliers, simplement comme geste de protestation. Tandis que Malatesta, héros authentique et non-littérateur, écrivait que ce geste avait été « stupide et criminel ».

Une protestation : voilà ce que tant de gens virent alors uniquement dans l’anarchisme. Mais adhérer aux doctrines de Kropotkine, de Bakounine et de Proudhon, à l’idéal d’une société où tout le monde travaillerait, où la production et la distribution seraient organisées par les syndicats ouvriers et les coopératives, et qui fonctionnerait sans gouvernement et sans État, était beaucoup plus invraisemblable que devenir capitaliste, académicien ou politicien. Les faits l’ont prouvé.

Quoique moins nombreux, il est encore des gens qui sont ainsi. Les anarchistes et les libertaires sont toujours l’instrument de leur protestation contre les entraves, ou certaines entraves sociales, protestation qu’ils n’osent proférer eux-mêmes. Ils se réjouissent que d’autres s’en chargent, les regardent avec sympathie, les applaudissent, et plus les protestataires hurlent, plus ils sont contents. Aussi se récrient-ils si, par exemple, quelqu’un propose d’abandonner le mot « anarchie ». Ceux qui reflètent leur mécontentement auraient ainsi moins d’allure, feraient moins de bruit. « Hurlez, hurlez, bravo, bravo, cela me fait tant de plaisir ! Mais si vous abandonnez une dénomination qui hurle déjà par elle-même, cela perd son charme. Si vous défendez une doctrine d’ordre social, de mesure et d’équilibre, ce que je cherche uniquement en vous — la protestation permanente — ne s’y trouvera plus. Il faut absolument que quelqu’un crie à ma place, fasse entendre des accents de démolisseur et de sauvage contre les empiétements de la civilisation. C’est cela le beau côté de l’anarchie ! »

La déformation systématique de la personnalité et de la pensée de Bakounine par certains d’entre eux (entre autres Fritz Brupbacher, dont certains jugements sur Bakounine relèvent d’autant plus de la pathologie que Brupbacher était psychiatre) qui ont eu besoin, qui ont besoin de faire du grand penseur et du grand lutteur un monstre apocalyptique, relève de cette tournure mentale. Et naturellement, tous ces individus, ces psychopathes, qui exultent que d’autres expriment leur mécontentement parce qu’ils n’osent pas l’exprimer eux-mêmes se refusent à voir l’organisateur, le constructeur du présent et de l’avenir, le panconstructeur, si l’on connaît sa philosophie, que fut Bakounine.

* * * *


L’adhésion apparente d’une partie du peuple italien, négateur, par esprit d’artiste, et par humanisme, des structures rigides tant classiques que politiques, rappelle celle des écrivains et des artistes français de cette époque-là. Et l’on pourrait dire que celle de tant d’éléments qui sont passés dans l’anarchisme avait un même caractère. Protestation parce qu’on aime la liberté, parce qu’on a la haine du gouvernement, parce qu’on est ennemi des impôts, parce qu’on refuse les normes classiques et qu’on aime avoir le champ libre pour toutes les improvisations, parce qu’on ne veut pas de réglementation, et que l’on aime chanter et vivre sans loi, sans codes, sans entraves.

Mais au-delà, rien. Quand il s’agit de trouver une solution au problème social, on adhère à un parti, à un mouvement organique, qui s’efforce de réaliser quelque chose de concret, de construire. Et après avoir applaudi les orateurs anarchistes, on va, le lendemain, à la section socialiste, républicaine ou — je pense à l’Italie — démocrate-chrétienne.

Il convient donc de ne pas s’abuser sur la sympathie manifestée par certains publics, ou certaines individualités, selon les pays ou les époques. Il faut chercher à savoir à quoi ces gens adhèrent. Aussi, pour éviter de désagréables surprises, et pour assurer ce que l’on peut conquérir, convient-il de laisser de côté le romantisme et la littérature, et de mettre une sourdine à l’aspect purement critique de notre propagande. C’est un peu pour cela que nous préférons nous appeler socialistes libertaires. C’est moins brillant, mais plus sûr.

Dois-je m’étendre un peu plus sur les fausses adhésions ? Oui, en fin de compte, mais je ne me référerai pas, maintenant, aux lyriques, aux romantiques, aux esthètes irresponsables.

Il y a un certain temps, je me suis adressé à un homme très connu dans le milieu anarchiste — très réduit — de la localité où il habite, lui demandant s’il acceptait de s’intéresser au Mouvement socialiste libertaire qu’alors nous essayions de constituer. Il me répondit négativement, parce que, écrivait-il, le mot anarchie « gueule » plus fort, et frappe davantage l’esprit des gens.

C’était son droit de penser ainsi, et d’agir en conséquence. Mais en fait d’action, ou tout simplement d’attitude, nous sommes loin de compte par rapport à ce qu’on pouvait attendre de ce camarade extra-extrémiste. Car il est franc-maçon, ce qui pour moi n’est pas contradictoire avec l’anarchisme, à condition qu’on appartienne à la branche de la franc-maçonnerie dont les principes sont compatibles avec les nôtres, dont la position anticléricale intransigeante est toujours utile, et rend de grands services. Mais non : ce camarade appartient à une branche où l’on jure sur la Bible lors de l’admission, et qui est en lutte ouverte avec la branche, plus importante, dont j’ai parlé précédemment, parce que celle-ci refuse d’adopter une position religieuse et d’admettre que la Bible soit un livre « pieux ». Comme ce camarade ne fait pratiquement que de très courtes apparitions dans le mouvement anarchiste, mais milite en permanence dans la franc-maçonnerie réactionnaire, on peut apprécier la valeur de son anarchisme intransigeant.

Ceci est un exemple. On en trouverait d’innombrables. Et je ne sais dans quelle mesure on ne peut pas appliquer ici le principe de la loi des compensations psychologiques, selon lequel l’apparence ou la verbosité s’efforcent de contrebalancer le manque de réalité de fond qui caractérise certains êtres.

Dans ma vie militante, j’ai, depuis soixante ans, connu d’innombrables individus qui adoptaient les positions verbales les plus intransigeantes, et auprès desquels j’ai, maintes fois, fait figure de faux anarchiste ou faux révolutionnaire, parce que j’étais plus pondéré dans mes jugements. J’ai même essuyé, très souvent, des attaques personnelles virulentes, non seulement d’individu à individu, mais encore dans la presse. Or, je ne pourrais pas compter tous ceux qui, après avoir crié si fort et fait tant de tapage, se sont, depuis quarante ans, trente, vingt, dix ou cinq ans, retirés sous leur tente, pour vivre comme des petits bourgeois, des ouvriers nantis, des fonctionnaires encroûtés, ou sont passés a un parti politique quelconque, parlementariste et réactionnaire.

Vers 1950 j’écrivis, dans le Bulletin interne de la Fédération anarchiste, un article proposant de changer le nom de cette organisation pour celui de Fédération libertaire. Il y eut des réponses favorables et défavorables. Parmi ces dernières, les deux plus marquantes provenaient d’un collaborateur qui signait ses articles Michel, et d’un autre qui signait Gaston. Tous deux avaient une valeur certaine et écrivaient beaucoup à l’époque. Tous deux s’indignaient de mon initiative, le deuxième prenant même la défense des illégalistes professionnels. Eh bien ! moins de deux ans après, on n’entendait plus parler ni de l’un ni de l’autre. Michel s’est complètement éclipsé, et Gaston est entré au parti socialiste.

Combien d’individus ai-je ainsi rencontrés, qui s’indignaient d’une position ou d’une proposition que l’équilibre mental conseillait à tout individu sensé, et qui n’ont été que des oiseaux de passage, ou des jeunes qui venaient jeter leur gourme dans l’anarchisme avant d’aller ailleurs !


Dans le numéro suivant (190, juillet 1972) l’encadré suivant revenait sur cet article, il m’a paru plus utile de le publier directement à la suite du texte :

Excuses à un camarade

Dans le numéro de juin, j’ai dans un article intitulé Les adhésions trompeuses fait allusion à un camarade qui tout en faisant partie d’une famille maçonnique située à droite, et où le nouveau venu doit jurer sur la Bible, n’en continuait pas moins à être partisan du mot « anarchie ». Et je signalais ce fait comme un exemple de contradictions dans lesquelles tombent très souvent ceux qui se montrent d’une intransigeance verbale que démentent les faits.

Ce camarade vient de m’écrire en m’accusant de mauvaise foi, car il a, depuis longtemps, changé de famille maçonnique. J’ignorais ce changement. Quoique je ne l’aie pas nominé, car j’ai en horreur les disputes et les conflits individuels, je rectifie donc le jugement que j’avais porté, et prie ce camarade d’accepter mes excuses.

C’est du reste la première fois qu’un tel cas m’arrive.

Gaston Leval