Le mépris de l’Histoire

jeudi 4 octobre 2012

Un camarade qui n’est plus jeune, mais qui exerce une certaine influence sur des jeunes, nous disait récemment :

« Tout ce qui s’est passé hier, ce qu’ont écrit nos écrivains, Proudhon, Kropotkine et les autres n’a plus de valeur, et ne compte pas. Le passé est mort. Tout part d’aujourd’hui, tout naît avec nous. Avec les jeunes qui créent les idées nouvelles et des mouvements nouveaux. »

Ce n’est pas la première fois que l’on a tenu ce langage, ce n’est pas la dernière fois qu’on le tiendra, Rien n’est nouveau sous le soleil, particulièrement dans les divagations ; humaines ! Il y a toujours eu des novateurs, des contempteurs du passé, qui n’ont pas tardé à faire figure de véritables momies, aux yeux de ceux qui ont besoin de diminuer autrui pour se grandir à leurs yeux.

Car cette attitude est, à notre avis, d’abord dictée par la vanité de ceux qui croient qu’il n’est que de se proclamer supérieur pour l’être en réalité. Il semble que l’on soit très « à la page » parce qu’on méprise les leçons du passé, l’expérience des individus et des siècles, et l’on prétend apporter des solutions à de très graves problèmes en rejetant les matériaux accumulés au cours de recherches qui étaient, et qui sont le fruit d’efforts d’une multitude de générations.

C’est pourquoi nous avons répondu à ce camarade qui croyait sans doute se rajeunir en adoptant cette attitude, et en nous disant que l’on devait apprendre par la pratique de l’actualité, qui seule était valable :

« C’est comme si tu faisais apprendre la médecine à un étudiant en lui confiant des malades pour qu’il apprenne en les soignant. Il apprendra surtout à les faire mourir. »

Telle est, en tout cas, l’attitude de ces soi-disant théoriciens… révolutionnaires. Elle se rattache, sans doute, aux enseignements de Mao, qui a fait détruire tous les livres — de philosophie, de science, d’art, de littérature édités avant le petit livre rouge, et est par là même parvenu à s’ériger en maître de la Chine, où il espère remplacer Confucius et Bouddha. Il est déjà un Dieu vivant pour les masses de son pays qu’il a fanatisées si habilement.

Mise à part la vanité, qui inspire ces mauvais bergers intellectuels, nous considérons que le refus des leçons d’hier, du savoir accumulé par des générations d’esprits inquiets, de chercheurs, de penseurs, et même par la sagesse ou le savoir populaire implique une indigence mentale qui ferait pitié si elle n’était pas le fruit d’une écœurante petitesse d’esprit. Quiconque a étudié l’histoire (politique, sociale, religieuse, humaine, histoire des sciences, de l’art, de l’économie, etc.) sait combien il a appris, recueilli, emmagasiné tant des efforts que des erreurs et des réussites et des faux pas accumulés au long des millénaires. L’histoire de la liberté, des luttes livrées pour la conquérir, ou du moins pour en conquérir quelques parcelles, n’est-elle pas à la fois passionnante et pleine d’enseignements ? L’histoire de la tyrannie, aussi. L’histoire de la civilisation, de l’agriculture, des techniques, des rapports humains, de la découverte du globe, et aussi, hélas, de l’esclavage, des progrès et des régressions de civilisations… L’histoire du totalitarisme qui s’est implanté sous nos yeux, depuis cinquante ans, n’est-il pas utile de bien la connaître, ne serait-ce pour ne pas retomber dans le piège de la « dictature du prolétariat » ? Et y aurait-il eu tant de gens se fourvoyant sur ce chemin de malheur si l’on avait mieux connu l’histoire de l’État en soi, de sa soif inextinguible d’expansion et de domination ?

Ignorer tous ces faits du passé, c’est marcher en aveugle au milieu des gouffres et des abîmes… et fréquemment y tomber. Nous apprenons, nous avons à apprendre de toute l’expérience humaine. Les découvertes que font aujourd’hui les physiciens, les chimistes, les biologistes, tous ceux dont les disciplines intellectuelles contribuent au progrès scientifique de l’humanité est un chaînon ajoutant à la longue suite des chaînons qui ont été forgés depuis que les pauvres bipèdes humains commencèrent à réfléchir et à accumuler des observations. On n’explore pas le cosmos en partant de zéro, mais des différentes plates-formes établies depuis que les pâtres de la Chaldée observaient le ciel, on ne développe pas les mathématiques en méprisant l’algèbre, et les savants les plus authentiques considèrent que la connaissance de l’histoire de la science est indispensable à celle de la science elle-même, si l’on veut vraiment la comprendre.

Ces petits bonshommes qui méprisent les génies, vont-ils, s’ils s’occupent d’astronomie, balayer négligemment Kepler, Copernic, Galilée, Newton, Einstein ? Recréer une astronomie nouvelle, des mathématiques nouvelles, inventer des télescopes qui déplaceront ceux permettant aujourd’hui d’explorer le cosmos à des milliards d’années ? Non. On sait qu’ils en sont incapables. Renoncer au télescope géant — fruit d’innombrables travaux qui les ont précédés, c’est renoncer à tout savoir en matière astronomique, comme renoncer au microscope électronique c’est renoncer à tout savoir sur la composition de la matière. Ces novateurs nous mèneraient au néant.

Ils sont, à ce sujet, en train de faire un mal très réel aux jeunes que leur bagout et leurs prétentions influencent, en ce qui concerne les problèmes sociologiques, les questions sociales. Sont-ce eux qui, les premiers, ont combattu l’inégalité, l’exploitation de l’homme par l’homme ? Non : cela remonte, pour le moins, à Platon. Sont-ce eux qui ont imaginé et recommandé une société égalitaire ? Pas davantage. Et de deux choses une : ou bien ils jettent par-dessus bord ce qui doit leur paraître « périmé », puisque ce sont des inventions du passé, ou bien ils doivent reprendre à leur compte ces idées généreuses et projeter leur application dans l’avenir.

Nous devons apprendre, apprendre toujours ; et plus nous serons instruits de ce qui s’est passé avant nous, mieux notre action en sera orientée, plus nous éviterons les erreurs. L’ignorance n’a jamais été un guide valable pour ceux qui veulent agir. En sociologie, l’histoire est toujours présente, et nous devons recueillir l’héritage, l’apport que nous ont légués nos devanciers afin de pouvoir aller plus loin. Sinon, il sera impossible de prendre de nouveaux élans. On ne peut s’appuyer sur le vide pour gagner de nouvelles hauteurs. Ceux qui ont un minimum de bon sens, la sincérité et la modestie nécessaires pour la réalisation des grands buts le comprendront. Les autres…