À travers le Monde

Allemagne
mercredi 3 octobre 2012

De notre correspondant particulier

Comparées aux élections pour la Constituante, les nouvelles élections ne montrent aucun changement réel dans les forces en présence. La proportion des voix bourgeoises, en face de celles des socialistes, c’est-à-dire des ouvriers, est restée environ la même. La social-démocratie majoritaire, malgré son affaiblissement important, est restée le parti le plus fort. Ce qu’il a perdu de voix est allé, pour la plus grande partie, aux socialistes indépendants, qui sont devenus, par ordre d’importance, le deuxième Parti du Reichstag. La caractéristique de ces élections est le nombre important des abstentions, et une accentuation aussi bien vers la droite que vers la gauche. Les indépendants comptent aujourd’hui les quatre cinquièmes des sièges possédés par les majoritaires, contre un dixième autrefois. L’accentuation de la droite se fait sentir par une forte rétrogradation du parti démocratique qui, en face du parti national-allemand (autrefois « conservateur »), et du parti populaire (autrefois « national-libéral »), a perdu toute importance. Les raisons de ces abstentions et de cette accentuation vers la droite et la gauche sont, au fond, les mêmes : désespoir en face de a faillite de ce gouvernement centraliste, qui n’a su maîtriser les difficultés énormes suscitées par l’effondrement militaire et la débâcle économique.

Que signifient ces élections pour le développement politique à venir ? Leur signification se manifestera en premier lieu pour la formation du cabinet. Les majoritaires sont résolus de ne pas prendre part à un cabinet dans lequel sont représentés les partis de la droite ; ils ne veulent pas non plus reconstituer la vieille combinaison (démocrates, centre catholique et social-démocrates). Jusqu’à présent, ils sont restés fidèles à cette décision, et s’ils continuent dans cette voie — ce qui est probable — cela peut avoir des conséquences importantes sur la situation politique. La cause de cette orientation se trouve dans les pertes énormes subies aux élections, et ce malgré les nombreux éléments de compromission que ce parti renferme. D’ailleurs, les élections ont infusé un sang nouveau au parti. Les décisions en question du Parti majoritaire ont été prises presque unanimement. Maintenant qu’une combinaison socialiste a échoué, à cause du refus des indépendants d’en faire partie, les majoritaires n’ont guère d’autre ressource que de rester, avec les indépendants, dans l’opposition. Cela signifie, en réalité, un revirement vers la gauche. Les partis bourgeois, qui ont suscité tant de difficultés aux social-démocrates opportunistes et majoritaires dans le gouvernement, ne seront pas contents de ce fait, et ils se repentiront de leur tactique imbécile, qui a été la cause de ce mouvement vers la gauche. Un cabinet bourgeois n’aura qu’une base précaire, car une partie des démocrates, véritables, bien que bourgeois, ainsi que les représentants des intérêts des travailleurs que compte le centre, seront, dans des questions critiques, enclins de voter avec la forte opposition socialiste. Un tel ministère durera d’autant moins que le pays traverse de grandes difficultés économiques. Jusqu’à la nouvelle moisson, on aura de la peine à se nourrir, et même après, ce ne sera qu’un court répit, mais nullement une amélioration de la situation alimentaire. Les difficultés, qui découlent de la baisse de l’argent, etc., commencent seulement à se faire sentir d’une façon plus aiguë. On prévoit de grandes grèves, et les mesures du gouvernement dans la voie des secours de chômage, qui nécessitent naturellement de fortes dépenses, ne peuvent guère aboutir. On a le sentiment de se trouver à la veille de grands événements économiques et politiques, c’est-à-dire toujours au commencement de la Révolution, car une année et demie n’est pas beaucoup, pour une Révolution. Un cabinet bourgeois, loin de remédier à une telle situation, provoquera, au contraire, un conflit des forces en dehors du Parlement. Le résultat des élections sera donc plutôt d’amener des décisions dans la rue que dans le Parlement. Il est difficile de savoir si les social-démocrates se réjouissent de ce résultat, car les indépendants ont, sur le terrain, de la politique et de l’administration, des idées confuses. Autant nous apprécions leur tempérament révolutionnaire, aussi peu claires et solides sont leurs conceptions théoriques. Nous craignons qu’ils aient les mêmes penchants centralistes et jacobins que les majoritaires. Pour cette raison, il est difficile de dire si les élections amèneront un progrès. Tout au plus pourraient-elles contribuer à un éclaircissement de la situation, par l’accentuation des contrastes entre les camps bourgeois et socialistes.

B.K.