Le problème de la liberté

mercredi 3 octobre 2012
par  Gille (Paul)

(Suite et fin)


IV. Liberté et Solidarité

Cette liberté, fruit du progrès, et objectif de la dignité humaine, n’est donc point le bon plaisir, l’arbitraire, l’égocentrisme, des individualistes. Ce n’est point la liberté absolue des métaphysiciens du libre-arbitre et de l’amoralisme. Il ne s’agit point de voir dans l’individu, dans le « moi », « le centre de l’univers », le principe et le but de la vie, cause première et fin dernière d’une activité absolument indépendante et purement égoïste.

Certes, tout n’est que besoin dans là nature de l’homme et ce sont nos besoins qui gouvernent notre vie. Mais est-ce à dire que tout ne soit que satisfaction personnelle, que manifestation égoïste, comme le veulent les forcenés du subjectivisme ?

Pour eux,-en effet, pour ces hédonistes nouveau style, le Moi prime tout. L’égoïsme est la loi de la vie Le plaisir en est le but final. Chacun pour soi. L’altruisme est une illusion, une duperie, dont l’homme conscient, l’homme « libre », se garde avec soin.

Autonomie, dans leur bouche, équivaut à autocratie. L’individu est souverain absolu. « La raison ?… La justice ?… La logique ?… me disait, il y a nombre d’années, l’un d’eux, connais pas !… Je ne connais que le parallélogramme des forces ! » Puis, après un moment, mystérieux, voulant encore, clairs une formule sibylline, préciser davantage son amoralisme et parachever « l’initiation » : « Est-ce que nous sommes des honnêtes gens ?… » [1]

La question ainsi prend de l’ampleur. C’est tout le problème moral qui se pose.

Examinons-la de plus près.

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« Il y a en nous une force [2] accumulée qui demande à se dépenser ; quand la dépense en est entravée par quelque obstacle, cette force devient désir ou aversion ; quand le désir est satisfait, il y a plaisir, quand il est contrarié, il y a peine ; mais il n’en résulte pas que l’activité emmagasinée se déploie uniquement en vue d’un plaisir, avec un plaisir pour motif ; la vie se déploie et s’exerce parce qu’elle est la vie. »

Ces quelques ligues de Guyau [3] mettent admirablement en lumière le sophisme hédoniste, qui est à la base de la théorie de l’égoïsme.

En réalité il s’agit d’un, phénomène physiologique, physique, et le phénomène psychologique de plaisir ou de douleur n’est qu’un état de conscience issu de l’état organique sous-jacent. Il ne saurait donc être question de recherche du plaisir, de finalité égoïste, essence de la vie.

Cette entité, le plaisir, n’existe du reste pas plus que cette autre entité, le Moi. Métaphysique que tout cela ! Métaphysique et simplisme. Ce qu’il y a, c’est l’autonomie naturelle de chaque organisme, vivant de sa vie propre et régi par ses besoins ; et c’est cette autonomie que d’aucuns confondent avec l’égoïsme. Ce à quoi tend tout être vivant, c’est à la satisfaction de ses besoins, satisfaction complexe, besoins multiples et divers, en opposition parfois et s’excluant l’un l’autre, mais dont le principal, la source, le besoin de vie, c’est-à-dire non pas simplement d’existence matérielle et de conservation, — à quoi on l’a réduit trop souvent, — mais de rayonnement (car c’est cela la vie) et d’expansion hors de soi.

Le fameux instinct de conservation n’est donc pas ce qu’en ont fait la plupart des savants et philosophes contemporains : le deus ex machina de notre activité, le fond irréductible de la vie. Métaphysique encore que cela ! Le suicide est un fait. Le sacrifice de l’existence est un fait. Et c’est un bien pauvre sire, celui qui est incapable d’envisager la mort avec sérénité !

Ainsi le besoin de se dépenser, de se donner, peu ou prou, grandement ou petitement, est le premier des besoins de l’homme, ce loyer d’énergie ; et le besoin d’entretien, de conservation, n’apparaît qu’en fonction de ce besoin primordial, fondamental, qui est la loi essentielle de la vie.

Ne vivre que pour soi est, dès lors, une utopie contre-nature, une chimère irréalisable et malsaine. L’indépendance cynique est une aberration. On ne se suffit pas à soi-même. On ne vit pas plus que pour soi qu’on ne vit que par soi. Mille liens, visibles et invisibles, nous rattachent au dehors, rayonnent autour de nous, vont du milieu à nous et de nous au milieu. Tout se tient dans l’univers, ce grand organisme. Et la solidarité est un fait avant d’être un principe.

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Non, l’égoïsme n’a pas « droit de priorité dans notre nature », comme on l’a prétendu [4]. Non, la vie n’est pas, avant tout, « individuelle et, par conséquent, égoïste » [5]. Il est bien vrai que « si j’ai une carie, c’est moi qui ai mal aux dents » [6] ; mais ne voit-on pas qu’il ne s’agit pas ici de la vie, mais de la sensation, de la conscience, phénomène spécial, surajouté et volatil ?

C’est, en effet, avec la conscience, avec le sentiment de soi, que commence l’égoïsme. Et c’est ainsi réduit que le mot prend un sens réel, un sens positif et pratique, dégagé de toute métaphysique, de tout absolu.

Ce sens est relatif. Il désigne un rapport de personnes : de soi à soi ou de soi à autrui. De personnes : c’est-à-dire d’individus doués de conscience, de personnalité. Parlera-t-on de « l’égoïsme » d’un fibrome, par exemple, qui jouit pourtant d’une vie individualisée — mais non consciente et personnelle ? Parlera-t-on de l’égoïsme d’un arbre, si ce n’est par métaphore psychologique ?

La vie, phénomène énergétique universel, n’est pas d’abord individuelle : elle s’individualise, en se localisant, en se concentrant, en se particularisant ; puis, elle devient consciente et personnelle, et c’est ici seulement qu’apparaît l’égoïsme.

Mais cet égoïsme naturel n’est pas l’Égoïsme exclusif, l’Égoïsme absolu, dont on nous parlait. Il laisse place à autre chose. Il n’est pas toute la vie.

Il laisse place, d’abord, à l’action de la solidarité universelle. Celle-ci s’affirme chez tout être vivant. Nul être ne vit, ne peut vivre isolé, au sens absolu du mot. La vie est sociale par nature.

Cette nature sociale de la vie, cette action de la solidarité universelle, se manifeste partout : depuis la vie infime, en apparence, des atomes, jusqu’à « l’immense vie » des mondes. Partout l’instinct social, le vœu intime de la solidarité ; partout des affinités naturelles ; partout la socialité, latente d’abord, puis se dégageant peu à peu au fur et à mesure de l’épanouissement triomphant de la vie.

Cela nous mène loin de la mesquine « sociabilité », chère aux partisans de l’égoïsme et qui n’est qu’une forme hypocrite de celui-ci. La nature humaine nous apparaît non pas purement, radicalement, primitivement égoïste, mais faite à la fois de virtualités égoïstes et de virtualités altruistes que l’évolution naturelle des choses décèlera à leur heure. Le simplisme subjectiviste et égotiste s’évanouit et disparaît devant un naturalisme moniste qui réduit tout à la physique universelle et aux lois de l’énergie.

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Oui, ce qui est « primitif », ce n’est ni l’égoïsme ni l’altruisme, c’est la vie, la vie physique, impersonnelle, sociale, de l’énergie universelle. La loi primordiale, la loi naturelle de cette vie, c’est la loi d’économie, c’est l’eurythmie, c’est l’harmonie grandissante qui va de l’atome aux univers dans une communion grandiose. Et c’est avec raison que le poète [7] a pu dire :

Nous avons écouté, recueillis, le grand rythme
Qui meut les cœurs humains et les astres du ciel.

Cette eurythmie communicative, cette harmonie, à laquelle tend tout ce qui existe, c’est, aux yeux d’un réalisme scientifique, le bien lui-même, dans son essence. Et c’est ainsi que s’opère la conciliation de la liberté et de la solidarité dans un eudémonisme conscient, un eudémonisme social, qui n’a rien de commun avec l’hédonisme individualiste.

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Mais si la socialité est ainsi la loi de notre nature, d’où donc alors, nous dira-t-on, d’où donc tire son origine et sa force, comment a surgi, comment se maintient, sur quoi repose le régime individualiste, égoïste, le régime du « chacun pour soi » sous lequel nous vivons ? Comment a-t-il pu naître et se développer à l’encontre de notre nature ?

C’est que l’aberration métaphysique est venue, succédant à la théologie et au droit divin, égarer notre esprit et fausser notre jugement, dévoyer notre sens de la justice et dénaturer notre vie, par la conception autoritaire, simpliste, malsaine, déformatrice, d’un Moi imaginaire, absolu, absolument libre de ses actes et maître de ses œuvres. C’est, en effet, sur l’illusion de la responsabilité individuelle absolue qu’est bâtie toute notre prétendue société actuelle ; c’est sur cette illusion qu’est fondée toute l’organisation juridique et économique qui nous enserre et nous contraint. Mais, l’illusion dissipée et ses conséquences abolies, la nature reprendra ses droits… Travaillons donc à éliminer radicalement le numéraire et l’État, produits de cette « maudite métaphysique », et nous deviendrons tout naturellement des hommes sains, des hommes normaux, aptes à un altruisme et à un égoïsme également physiologiques.

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L’égoïsme et l’altruisme ; ainsi, ne sont pas les seuls éléments de la psychologie morale de l’homme. La raison, la raison impersonnelle, y joue aussi son rôle. C’est elle, la raison philosophique, qui, différenciant l’homme des animaux supérieurs, balbutiant d’abord, hantée par l’hallucination théologique, puis déroutée, comme aujourd’hui, par le verbalisme métaphysique, majeure enfin et s’attachant à un réalisme qui unit le bon sens à la science, c’est elle qui, en déterminant le juste et l’honnête détermine l’équilibre des deux tendances fondamentales de la vie.

Car il n’y a pas de société humaine, il n’y a pas de vie sociale supérieure, sans honnêteté. Le scepticisme individualiste n’y fera rien : l’amoralisme, la canaillerie et le machiavélisme, érigés en principes occultes de vie, peuvent triompher passagèrement, mais jamais une vie sociale durable, jamais une vie sociale véritable, n’en sortira. Celle-ci n’existe et ne prend force que par l’honnêteté, par la confiance fondée et réciproque, par la solidarité sincère qui en résulte.

La conception de l’honnêteté peut, sans doute, évoluer, se perfectionner, se hausser, en, s’amplifiant, jusqu’à la conception de l’intégrité humaine, mais elle reste, avec l’idée de justice et de droit, dont elle est la sœur jumelle, le principe organique et le nœud vital de toute association humaine, de toute solidarité consentie.

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Le rapport social, en effet, norme des rapports humains, est fondé sur le droit et la justice, et non pas sur la force matérielle, despotique. L’assentiment, le consentement, explicite ou tacite, le consensus, sans lequel il n’y a qu’un agglomérat mécanique, sans liberté ni spontanéité, est la base naturelle, la condition sine qua non, l’élément essentiel de toute société. Qui dit société dit accord.

Mais cet accord naturel, organique, ce concert d’affinités, n’a rien de commun avec un contrat conventionnel, arbitraire. Sa psychologie est toute différente. Bien que libre et spontané, il sort de la logique profonde des choses et non du libre-arbitre et du bon plaisir des individus. Il a un substratum logique, qui est le droit. Le droit, au fond, de même que la justice, qui est le droit réalisé, c’est la logique sociale, la logique de l’association. Toute société est, par nature, une agglomération juridique.

Dans la horde primitive, déjà, existe un vague et trouble sentiment du droit, base indispensable de l’acquiescement collectif. Mais c’est surtout dans une société plus humaine qu’apparaît, avec une raison rudimentaire, le caractère juridique de la vie en commun. La conception raisonnée des rapports humains marche de pair avec la conception raisonnée du monde, dont elle fait partie intégrante. Le développement juridique suit organiquement, logiquement, le développement philosophique. Et à mesure qu’au cours des siècles la raison s’élève, se perfectionne et se fortifie, la notion du droit, du juste, va en s’épurant, en se purifiant, en se dépouillant progressivement du matérialisme grossier et brutal, du fétichisme et de l’arbitraire, qui marquent son état barbare, comme un legs de la période pré-humaine et de la psychologie animale. La conscience du droit naturel, de la logique naturelle des choses, se dégage peu à peu ; le lien social se dématérialise de plus en plus. Partie des notions frustes communes aux animaux, aux primitifs et aux enfants, la conscience humaine, en se développant, en s’affinant, en s’élargissant, arrive, d’étape en étape, aux idées universelles, aux idées justes, rationnelles et scientifiques, qui échappent à l’arbitraire de l’égoïsme comme à la fatalité mécanique et à l’arbitraire de la Force. C’est la fin de la solidarité grégaire et du grégarisme sous toutes ses formes. Mais c’est l’aube de la solidarité humaine, de la solidarité consciente, raisonnée et volontaire de tous les hommes, unis dans un même idéal de justice et d’amour.

V. Conclusion

La Force morale et la Liberté


Nous assistons à la naissance d’une philosophie nouvelle, philosophie purement scientifique, expurgée enfin de toute métaphysique, de tout absolutisme. Au vieux simplisme matérialiste, au vieux simplisme spiritualiste, se substitue jeu à peu, un naturalisme intégral, synthétique, exempt de vaine ontologie, un énergétisme logique, aussi étranger au fatalisme mécanique ou idéologique qu’au fameux Libre Arbitre.

Cette conception énergétique du monde ne laisse place à aucune Force absolue, à aucune autorité. Mais elle laisse place au développement de la force morale, au développement de l’énergie psychique et du potentiel cérébral.

Dès lors, plus de fétichisme de la Force ! plus de culte d’une autorité, brutale ou sournoise, dominant et régissant le monde ! L’autorité des lois naturelles ? Mais la loi naturelle n’existe pas en soi ; la loi naturelle n’est pas une entité impérative. Elle ne commande pas. Elle n’est que la logique naturelle des choses constatée comme un fait universel par la raison de l’homme. Ne nous laissons pas prendre à la duperie des mots et ne confondons point loi naturelle et législation humaine [8].

La force irrésistible des motifs ?… Mais les motifs existent-ils en eux-mêmes ? Peuvent-ils avoir une force effective intrinsèque, qui soit indépendante de nous ? Que signifient cette métaphysique et ce verbiage scolastique ? Que signifie toute cette logomachie du motif le plus fort, le plus fort en soi ? Y a-t-il l autre chose qu’une prophétie rétrospective et un sophisme verbal ?

Ainsi, le déterminisme fataliste cède à un examen attentif. Et nous voyons s’affirmer, sur ses ruines, l’autonomie naturelle des foyers d’énergie.

C’est la base de la force morale, de la force libératrice dont l’accroissement est la mesure du progrès humain, la mesure du développement de la raison. La raison, en effet, crée dans l’homme, dans la collectivité humaine, ces forces nouvelles : le savoir scientifique et la conscience du droit. Avec elles grandit la force morale, le potentiel humain. Avec elles grandit la liberté.

Mais la liberté ainsi conçue, la liberté saine et bienfaisante, ce n’est pas, disons-le nous bien, le bon plaisir et l’arbitraire d’un chacun. Ce n’est pas l’anomie. Ce n’est pas l’autorité personnelle substituée à l’autorité extérieure. C’est le bannissement de toute autorité. C’est l’affranchissement de toute superstition, de tout fétichisme, de tout absolutisme. C’est l’autonomie de plus en plus complète de chaque individu, s’astreignant lui-même, de son propre jugement, la discipline logique, que lui assigne sa raison.

Tel est le cours de l’histoire. Telle est l’évolution naturelle de l’esprit humain. L’illusion autoritaire se dissipe peu à peu à l’épreuve de l’expérience grandissante et de la raison qui se fortifie. Et tandis qu’à chaque étape croissent le pouvoir autonome et la force morale des hommes, le symbole intellectuel qui es unit organiquement dans l’effort commun échappe de plus en plus au fétichisme primitif, s’élève et s’idéalise de plus en plus, en s’ajustant à la réalité et en étendant son domaine, jusqu’à se confondre avec l science et la raison universelle.

Ainsi s’effectue le grand œuvre de l’intégration humaine. Ainsi s’approche la mue suprême, la grande mue libératrice. Ainsi s’établira enfin sur cette terre, dans le rayonnement de la science et du bon sens, le règne de la juste raison et de l’intégrale liberté.

Paul Gille.

[1On connaît la fameuse exclamation qui termine le Ventre de Paris : « Quels gredins, les honnêtes gens ! » D’où l’amphibologie et la « double détente » du mot, — très réservé, s’il n’y avait ce qui précède.

[2Il ne s’agit évidemment pas d’une force-entité ». (Cf. De Lanessan, la Morale naturelle, page 33) « Il y a en nous de l’énergie accumulée… » eût été plus exact.

[3 Esquisse d’une Morale sens obligation ni sanction, page 90.

[4 Le Dantec, L’Égoïsme seule base de toute société, page 3.

[5 Id. page 6.

[6 Id. page 6.

[7Maurice Magre.

[8Cf. Huxley, Premières notions sur les sciences, pages 16 sqq.