Le problème de la liberté

mercredi 3 octobre 2012
par  Gille (Paul)

(Suite)


 

III. Physiologie du Progrès

Cette autonomie foncière et ce <i<pouvoir que nous avons reconnus à chaque organisme, à chaque individu (au sens le plus large du mot), voilà la source, voilà le germe de la liberté. C’est déjà la liberté à l’état, pour ainsi dire, embryonnaire. Il ne s’agit plus que d’un développement, d’une intégration. Quel est ce développement ? Quelle sera cette intégration ? C’est ce qui nous reste, maintenant à examiner.

Progrès ? — Il n’y a pas de progrès, a-t-on dit. Eadem sed aliter. Il n’y, a que des changements de forme, des transformations, des métamorphoses, mais rien de neuf, rien de nouveau, pas « d’avance », dans la nature éternellement identique à elle-même, dans te Grand Tout toujours le même, en somme, sous les apparences. Pas de progrès réel, pas de marche en avant véritable : semper eadem !

Nous avons vu ce que cela vaut. Nous avons vu comment la porte ouverte sur l’infini est une porte ouverte à l’innovation et au progrès. Nous avons vu comment se poursuit, dans la nature incommensurable, le travail sans fin de la création éternelle, engendrant sans cesse, pour chaque réalité, un avenir nouveau.

Mais ce qui est vrai, c’est qu’il faut se garder de l’illusion du progrès absolu, de la représentation simpliste d’une évolution unitaire, embrassant dans un seul mouvement toute la réalité.

C’est ainsi que, substituant une métaphore et une image métaphysique à la réalité des choses, on nous parle, avec une foule de théoriciens, obscurs ou illustres, de trajectoire cyclique, elliptique, parabolique, spiraloïde… que sais-je encore ? C’est ainsi qu’avec Spencer on schématise le progrès comme un mouvement divergent par la multiplication des effets.

À ces conceptions balistiques, fatalistes, issues du simplisme et de l’absolutisme, une saine notion de la complexité irréductible de la nature et de la vie universelle oppose une conception organique, de développement, de croissance, une conception énergétique, qui laisse, dans chaque progrès, un rôle à l’initiative novatrice.

Oui, pas de progrès de la nature, de progrès absolu ! Pas de « devenir éternel », englobant tous les phénomènes dans un mouvement unique !

Mais développement, — donc phénomène particulier, concret, relatif, —développement spontané et autonome d’énergie organisée, voilà comment se présente, voilà en quoi consiste, à nos yeux, tout progrès véritables cosmique ou terrestre.

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Accumulation de potentiel, tel est dès lors le caractère fondamental de toute évolution progressive. Accumulation, organisation, développement. Ainsi va le monde en progrès. L’atome, ainsi, se formé, pour engendrer les corps ; puis, de même, la vie planétaire s’organise et se perfectionné ; la conscience, enfin, fleur du progrès, se constitue, surgit, se développe pour s’épanouir, suivant le même processus.

De ce processus une loi se dégage : loi de coordination croissante… E. Pluribus unum. Les antagonismes s’effacent ; le synthèses s’opèrent ; l’harmonie grandit. Le cosmos s’organise par échelons : l’atome matériel, — la cellule vivante, — la collectivité sociale, marquent les étapes de cette coordination universelle.

Dans cette unité, c’est la variété : variété croissante dans l’unité croissante. Ainsi pourrait être formulée la loi suprême, la loi synthétique du progrès. Dans les organismes inférieurs, comme le dit von Baër, tout est dans tout, et l’organisme monte en grade à mesure que s’opère la division du travail. C’est la loi de différenciation. Mais cette loi de différenciation est inséparable de sa complémentaire, la loi de synergie, de coordination organique, que nous venons de mettre en lumière et qu’il ne faut pas perdre de vue si l’on veut rester fidèle à la réalité.

Ces deux lois sont corrélatives ; elles se conditionnent mutuellement. En isolant l’une d’elles, en s’attachant exclusivement à une vérité partielle pour en faire sa loi d’hétérogénéité croissante, Spencer a faussé sa conception des faits naturels. La réalité ne correspond pas à sa thèse [1]]. Différenciation, oui ; — hétérogénéité, non ; — voilà ce que nous dit la nature, voilà ce qu’elle nous montre dans ses organismes, ses mondes, de plus en plus unifiés, de plus en plus coordonnés et cohérents, de plus en plus solidarisés, au fur et à mesure de leur différenciation même.

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Comment se présente, en ce qui concerne l’homme et la collectivité humaine, ce processus d’accroissement, d’accumulation, ce développement, qui est, nous venons de le voir, l’essence de tout progrès ? En quoi consiste-t-il ? À quoi aboutit-il ? Quelle est, en un mot, sa physiologie particulière ? Tels sont donc, à la vérité, les ternies précis du problème.

Le phénomène caractéristique du développement humain, c’est le développement du savoir. Le progrès humain peut se définir comme le progrès du savoir collectif : la science qui grandit, c’est l’humanité qui avance ; c’est l’homme qui s’éloigne de plus en plus de l’anthropoïde primitif, pour se rapprocher de l’homo sapiens, de l’être conscient et libre qui « triomphe de la nature en obéissant à ses lois ».

Mais cette évolution de l’humanité vers la science et la plénitude dit pouvoir n’est que la continuation, par des moyens accrus, de l’évolution zoologique qui, partant de l’inconscience et de l’impulsivité, arrive, chez les espèces supérieures, à la conscience claire et à la spontanéité personnelle. Le même développement de la connaissance, de la conscience, — et, par suite, de la volonté et de la puissance d’action, — se poursuit à travers toute l’échelle de la vie animale.

Le facteur essentiel, le point de départ, la base, de cette évolution, c’est la mémoire. « Fonction générale de la matière organisée », ainsi que l’écrivait Ewald Hering dès 1870, « c’est à la mémoire que nous devons presque tout ce que nous sommes et ce que nous avons ». L’être vivant, du plus élémentaire au plus perfectionné, est un accumulateur. Sans accumulation mnémonique des impressions, pas de conscience, aussi rudimentaire soit-elle ; pas d’images, mêmes fuyantes ; pas de raison, même embryonnaire ; pas de volonté, même diffuse. Toute la psychogénie est sous la dépendance de cet élément primordial. Le fait de conscience le plus simple, le plus trouble, le plus vague, est un complexus de rapports, qui suppose la mémoire organique. Bien plus : la vie végétative, elle-même, n’a-t-elle pas pour base le phénomène d’intussusception, qui est, comme Haeckel, en accord avec Hering, le signale très justement dans ses Essais de Psychologie cellulaire, une forme de mémoire larvée, un aspect grossier dit phénomène général d’accumulation vitale ?

Quelle que soit l’explication de ce phénomène biologique fondamental, — qu’on invoque, avec Haeckel, « la structure moléculaire des combinaisons carbonées », ou qu’on ait recours aux propriétés des combinaisons endothermiques de l’azote, combinaisons endothermique qui, ainsi que l’observe Berthelot, jouent un rôle majeur dans les phénomènes de la vie, qu’on attribue ou non, avec Letourneau et d’autres, la mémoire spéciale du système nerveux au phosphore accumulateur de lumière, — il n’en reste pas moins que le fait est là et que « sans l’hypothèse d’une mémoire inconsciente de la matière vivante, les plus importantes fonctions de la vie sont en somme inexplicables » [2]. Peut-il même être question d’hypothèse, quand il s’agit d’un fait, — abstraction faite du nom qu’on lui donne, — d’un fait évident, certain, le fait d’accumulation organique, à la fois physique et psychique ?

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La conscience a donc pour condition essentielle la mémoire. Mais la mémoire cérébrale, il faut le remarquer dès l’abord, ne collectionne et ne collationne que des abstractions. Elle ne retient pas la réalité concrète. Celle-ci nous échappe. Nous ne percevons, nous ne retenons, que des qualités, des propriétés abstraites d’objets concrets, objets dont nous ne saisissons pas, ainsi, tout l’être réel et que nous ne connaissons, sous un vocable donné, que comme des sommes d’abstractions, plus ou moins étendues, mais toujours incomplètes, toujours inadéquates à la réalité entière.

Ainsi, par exemple, ce que nous appelons le soufre est-il bien toujours identiquement et absolument de même corps ? Rien ne le prouve, et maints chimistes ne se font pas faute d’en douter. Pouvons-nous, en effet, affirmer autre chose que la concordance de telles et telles propriétés, plus ou moins nombreuses, mais abstraites, que nous connaissons seules ?

Que de fois, d’autre part, ne nous arrive-t-il pas de prendre un sosie pour son semblable, et plus souvent encore de faire confusion entre deux animaux de même espèce ? Pourquoi ? Parce que notre connaissance et notre mémoire cérébrale ne portent que sur des caractères abstraits et qu’il peut se faire que précisément ces abstractions concordent.

La mémoire cérébrale, comme la connaissance, opère donc sur l’abstrait. Elle s’alimente d’abstractions. Elle extrait, des objets concrets, des éléments qu’elle coordonne et organise, et c’est par là que la conscience qu’elle conditionne échappe à la conscience qu’elle conditionne, échappe à la tyrannie des objets matériels, à l’absolutisme du monde extérieur, et à la fatalité.

Il ne s’agit pas ici, notons-le bien, d’abstractions métaphysiques. Il s’agit de <i<perceptions réelles. Il s’agit d’impressions du dehors, d’impressions d’origine objective, concrète, mais passées au crible de notre organisme, perçues subjectivement suivant notre organisation psychique et notre nature propre, traduites par nous suivant notre norme intime, suivant notre autonomie naturelle. Et, sans verser dans le subjectivisme pur des successeurs de Kant, on peut se dire, avec Élie Reclus, que les siècles n’ont pas épuisé la profondeur de cette parole du philosophe grec : L’homme est la mesure de toutes choses.

C’est ainsi que la conscience, autonome, crée progressivement la liberté.

Expérimentalement, peu à peu, elle accumule les abstractions, les données, les vérités, de plus en plus synthétiques, de plus en plus générales, pour s’élever finalement, dans l’humanité, jusqu’aux vérités universelles qui donnent à l’homme la clef des phénomènes et le pouvoir scientifique.

C’est indéniablement par la voie de l’expérience, c’est par la méthode expérimentale, reconnue ou non, volontaire ou non, que s’opère, au cours de l’histoire zoologique et humaine, — ce progrès, ce développement, de la conscience libératrice. Mais trop souvent à notre époque — et c’est là l’erreur — on a confondu méthode expérimentale et méthode objective. On a méconnu la part qui revient à l’initiative de l’esprit. On a méconnu l’action initiatrice de tout ce qui constitue le génie. Génie obscur encore, embryonnaire mais croissant, de la série animale, génie de plus en plus triomphant de l’homme, c’est lui qui donne les intuitions que l’expérience éprouve et vérifie. L’imagination, tant décriée par les « objectivistes », l’imagination créatrice, reste au premier plan. Elle joue, parmi les facteurs de la science et du progrès de la conscience, le rôle d’un élément essentiel, d’un élément central, d’un élément moteur. Elle crée les hypothèses, les hypothèses nécessaires et fécondes. L’expérience, à proprement parler, n’est qu’une épreuve éliminatoire. Elle confronte, elle élague. Elle ajuste, par d’observation, les idées à la réalité extérieure. Mais c’est, avant tout, par la logique du sens intime que se forment ces idées, ces intuitions, que le contrôle objectif élimine ou fortifie.

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La logique, en effet, voilà le fond éternel et universel des choses. Voilà l’essence de l’univers, la raison dernière, des phénomènes. Non pas la logique pure, 1absolue, métaphysique, d’un Hegel ; mais la logique protéiforme de la nature, la logique inhérente à la physique universelle et dont les lois naturelles ne sont que l’expression particulière.

Fondement de la raison comme du sens intime, elle est le fondement de la liberté. C’est elle qui, dans un crescendo grandiose, qui va de l’intuition à la science par le développement expérimental de la raison, engendre, au sein de l’humanité, une force nouvelle. C’est le verbe, organe logique par excellence, qui, au cours des siècles, à travers l’histoire et la préhistoire, crée, organise peu à peu, par la parole d’abord, par l’écriture ensuite, par l’imprimerie enfin, la sapience et la liberté. Sans lui, pas de progrès humain : c’est lui qui permet de noter les rapports objectifs des phénomènes ; c’est grâce à lui, c’est par lui, que les vérités générales, que les vérités universelles, les lois naturelles, les idées rationnelles, se dégagent, se formulent, se communiquent, se retiennent ; c’est par lui que la science, le savoir accumulé, à la fois collectif et synthétique, se constitue et grandit, bannissant, d’étape en étape, la superstition et l’absolutisme, accroissant le libre pouvoir de l’homme, éliminant progressivement l’autorité, et de la conception de la nature, et de la vie humaine.

Ainsi l’an-archie [3], la vie débarrassée de toute l’autorité, l’épanouissement de la liberté plénière, est au terme de l’intégration humaine et du développement de la conscience. Mais ne confondons point. Comme il y a « fagots et fagots », il y a anarchie et anarchie. Il y a an-archie et anarchie. L’anarchie rationnelle, pour employer l’heureuse formule d’Émile Digeon [4], l’an-archie novatrice, n’a rien de commun avec le règne du bon plaisir individualiste, ni avec l’apachisme multiforme qui en est l’aboutissement logique. Cela, c’est la pseudo-société actuelle. C’est l’anarchie d’aujourd’hui, cette, anarchie désordonnée que les socialistes, que Colins, qu’Auguste Comte, ont si magistralement signalée et caractérisée sous ses divers aspects. Cet autoritarisme du moi, cet absolutisme égoïste, principe du monde bourgeois, individualiste, est la négation de l’an-archie à laquelle nous tendons. Celle-ci, quoi qu’on en puisse penser et dire dans les cénacles, les gazettes et les prétoires, celle-ci ne va pas sans discipline. Mais cette discipline éliminatrice de l’arbitraire, c’est celle de la raison impersonnelle, de la raison Parfaite qui fait l’homme accompli. Ou autorité, ou raison ; tel est le dilemme qui se pose perpétuellement dans la pratique de la vie et des rapports humains. Tel est aussi le conflit millénaire, dont l’enjeu est la liberté.

(À suivre)

Paul Gille.

[1Voir, notamment, les critiques de G. Tarde. (Darwinisme naturel et Darwinisme social.)

[2Ernest Haeckel. Essais de Psychologie cellulaire, page 44.

[3Orthographe primitive du mot, dans son sens anti-autoritaire, Cf. Kropotkine, Paroles d’un Révolté, page 99.

[4Émile Digeon, Des droits et devoirs en anarchie rationnelle.