Le bolchevisme et l’Islam

mercredi 3 octobre 2012
par  Reclus (Paul)

À propos d'une lettre d'Algérie

Voici d’abord les principaux passages d’une lettre de notre ami R…, d’Alger :

… Oui, la démagogie bolcheviste déteint sur tout, envahit tout c’est le nouveau credo. D’aucuns l’admettent, espérant être de ceux qui donneront les ordres, les dicteront, puisque dictature il y aura, et d’autres s’y résignent parce que, disent-ils, c’est le stade forcé par où nous devons passer pour arriver au système social que nous concevons. Les uns et les autres s’abusent, en travaillant à forger les chaînes qui nous lieront tous pendant des lustres.

Un hebdomadaire socialiste ne nous mâche pas les mots : « Il faut une dictature de fer, destinée à écraser les mécontents ; les bourgeois récalcitrants et les anarchistes intransigeants qui, mettant la satisfaction de leur esprit et indépendance absolue au-dessus de l’harmonie sociale, crieront à l’écrasement de l’individu… de l’individu anarchiste ou bourgeois. »

Le mal qui pourrait résulter du triomphe du bolchévisme en Algérie serait énorme, étant donné les éléments composant la population de ce pays qui, malgré quatre-vingt-dix ans d’occupation française, est quand même resté foncièrement musulman. Il est vrai que l’effort tenté par l’administration pour libérer les Arabes de la servitude économique et religieuse a été si infime qu’on peut l’assimiler rien ; quant à celui tenté par quelques particuliers, ses traces sont peu apparentes, en raison de leur petit nombre et de leurs moyens limités. On peut dire, sans exagération, que l’indigène du bled est resté tel que les premiers Français l’ont trouvé, en 1830 : ignorant, naïf, crédule et brutal, astucieux aussi, avec en plus, ancrée dans le cœur, la haine plus vivace, plus ardente de l’Européen en général, du Français en particulier, du « Roumi » en un mot.

Ils s’exploitent et se volent entre eux tout aussi bien que les Européens ; sur ce chapitre, les uns et les autres n’ont rien à se reprocher. Ils se tuent pour des vétilles ; toutes leurs querelles, tous leurs plus infimes différends, pour peu qu’ils surgissent à quelques kilomètres des agglomérations, se vident à la matraque on au couteau. Ces hommes, restés primitifs, ont la force, comme argument définitif, en grande vénération.

Qu’une révolution éclate et se propage en Algérie, et nous verrons les chefs religieux appeler aux armes, au nom d’Allah, tous les sectateurs de Mahomet, se souciant du socialisme, du bolchevisme, de l’anarchisme comme de leur première gandourah. Et nos bolchevistes algériens comptent sur les travailleurs algériens pour établir leur dictature ! Ils s’abusent singulièrement, et jouent avec le feu… Convier l’élément indigène à nos luttes sociales, c’est commettre une lourde faute, étant donné son état actuel d’ignorance et de fanatisme. L’aide que les Arabes apporteraient à la dictature du prolétariat n’aboutirait qu’à ramener l’Algérie à l’état économique et social qu’elle avait avant 1830. En aucun cas, ce ne peut être un progrès.

L’émir Kaled, petit-fils d’Abd-el-Kader, ancien officier de l’armée française, vient de briguer tous les mandats politiques auxquels sa qualité de sujet musulman lui permettait de prétendre au titre indigène, et partout il a été élu à une majorité écrasante, sa candidature ayant été soutenue dans toutes les mosquées. Les concurrents ont pu obtenir l’annulation de ces élections, mais les succès électoraux de ce personnage, qui peut n’être, en somme, qu’un fumiste ambitieux plutôt qu’un imitateur de son aïeul, sont un signe des temps.

Du socialisme, les Arabes, à part quelques rares exceptions, n’ont cure. Quelques-uns connaissent le mot, on peut dire que tous ignorent la chose. Leur programme se borne à attendre l’occasion propice pour chasser les chrétiens de ce pays et leur reprendre les terres. Or, si certains absolus peuvent appeler cela de la justice, pour ma part, je ne le pense pas. À mon avis, la justice consisterait à reprendre toute l’œuvre de colonisation, dont la masse n’a pas profité. D’abord, les faire sortir de leur crasse en leur donnant des habitations saines et confortables selon leurs mœurs et leurs goûts. Puis fonder des écoles nombreuses, où ils apprendraient à discerner ce qu’il y a de juste et ce qu’il y a d’inepte dans les préceptes du Coran, leur code civil et religieux. Leur apprendre surtout à respecter la femme, qui n’est toujours, à leurs yeux, qu’une esclave, tour à tour bête de somme et jouet, destinée à agrémenter leurs nuits, que l’on pare, que l’on adule ou que l’on frappe et répudie, tour à tour, selon le caprice du moment et l’humeur du maitre.

Mais, de ce rôle éducatif, nul ne se soucie, à part quelques rares personnalités, dont l’effort individuel, par ce fait forcément limité, est noyé dans l’indifférence générale et parfois l’hostilité du voisin. La masse indigène est taillable et corvéable à merci ; c’est la matière humaine avec laquelle est faite la plus grande partie de la splendeur actuelle de l’Algérie. Mais quelques-uns de ses membres — et ils sont plus nombreux qu’on ne le supposent, émergent et arrivent à des situations industrielles, commerciales ou agricoles prépondérantes ; ils deviennent pour la plupart les plus féroces exploiteurs de leurs coreligionnaires.

Le problème de civilisation et de colonisation est donc infiniment complexe, et ce ne sont pas les enfantines méthodes bolchévistes — méthodes de dictature vieilles comme le temps, affublées d’un nom nouveau — qui le résoudront. Il faut y apporter de l’étude, de la persévérance, de la patience, afin de modifier non seulement les désuètes conceptions de vie des colonisés, mais aussi les non moins périmées conceptions des colonisateurs.

La conclusion de notre ami est la nôtre. Nous ajouterons qu’il faut surtout de la bonté, beaucoup de bonté et encore de la bonté. Sur cent Arabes, quatre-vingt-dix-neuf (ou 999 sur 1.000 ou plus encore) subiront le « Roumi » s’il est autoritaire, se moqueront de lui s’il ne sait pas faire appel à la force. Mais un sur cent peut-être (ou un sur mille, on moins, encore) sera touché par une action fraternelle, comprendra l’exemple, recherchera la cause et deviendra à son tour un petit centre de propagande de mœurs nouvelles. En particulier, lui seul, musulman, pourra parler à ses frères des inepties du Coran (et de ses beautés) tandis que les mêmes paroles seraient sacrilèges dans la bouche d’un étranger.

* * * *


La question traitée dans cette lettre agite en ce moment nombre de peuples, des Indes au Soudan. Sous la forme que lui donne le Gouvernement russe : « L’Asie aux Asiatiques », rien ne semble plus logique et plus simple ; et c’est parfait comme manière d’embêter les puissances occidentales ; mais à vrai dire, c’est de la politique, de la plus vulgaire politique. Ce qui nous intéresse ce ne sont pas les atouts russes ou anglais sur l’échiquier des Gouvernements, c’est l’humanité dans son ensemble et dans ses parties et alors il faut aller sincèrement au fond des choses.

Écartons d’abord le problème religieux dans l’Afrique du Nord. Mon opinion personnelle est que depuis cent ans la lutte sur ce terrain a perdu de son acuité. En réalité, ce ne sont pas des chrétiens qui ont envahi l’Algérie, ce sont des Français sans opinions religieuses et on peut dire, je crois, qu’il y a eu un minimum de persécution sur ce chapitre. Un agitateur du Sud, un Bon-Amena a pu soulever des populations au nom d’Allah, parce qu’elles n’avaient pas été en contact avec les envahisseurs, mais dix ans de mélange ont suffit pour convaincre le musulman de moyenne intelligence que sa liberté religieuse est entière. Certes il y a eu les Pères Blancs et d’autres missionnaires, mais le résultat de leurs quelques tentatives de prosélytisme été si négatif que cela disparaît dans la masse du contact. Et même les Pères Blancs ! Lisez l’histoire du Père De Foucault, a vous m’en direz des nouvelles [1].

Le médecin a fait plus de bien que le prêtre n’a fait de mal. L’animosité de l’indigène vis-à-vis du « Roumi » a certes la religion dans ses origines, mais elle a surtout la question terrienne comme levain actif ; la question terrienne forme le nœud de la question sociale.

En abordant le problème fondamental nous constaterons que :

1° Lénine se rencontre avec Wilson pour reconnaître le droit des peuples à s’organiser eux-mêmes selon leurs mœurs et coutumes ;

2° Le traité de paix a exigé des nouvelles nations, Pologne et autres, le respect des droits des minorités ;

3° Nous, révolutionnaires, disons : « Travailleurs de tous pays, unissez-vous contre vos exploiteurs. »

Autrement dit, nos sympathies (et rarement aide plus efficace) accompagne de nombreux groupements humains dans leur lutte contre les Gouvernements correspondants. Irlandais contre Londres, juifs roumains contre Bucarest, Géorgiens contre Moscou, Arméniens contre Constantinople, Syriens contre Paris, Fellahines contre Le Caire, Nègres des États-Unis contre Washington, etc…

Et, alors, j’ajoute : Deux cents millions de femmes musulmanes et hindoues contre un nombre équivalent de seigneurs et maîtres — et encore : Si le cas m’intéresse de l’Arabe dépossédé par le Français il y a 100 ans, le cas m’intéresse également du Berbère dépossédé par l’Arabe il y a 1.200 ans.

Nous reprendrons cette grave question dans les numéros suivants et apporterons des documents. Ce mois-ci, je termine par quelques affirmations :

1° Seule la conquête étrangère donne une idée d’unité à ces peuples ;

2° Pour mauvais que soit la majorité des éléments européens, il y a une petite minorité de colons, de fonctionnaires, de militaires même dont le rôle éducateur est primordial. Il ne s’agit pas seulement de l’Afrique du Nord, mais de tous les pays où cohabitent des races diverses.

3° L’Inde aux Hindous, le Maroc aux Marocains ne serviraient actuellement qu’a une couche indigène toute prête a exploiter ses compatriotes bien plus durement que ne le fit jamais le colon d’Europe et surtout profiterait à une bande de politiciens indigènes, c’est-à-dire à ce qu’il y a de moins recommandables dans ces groupements humains.

Paul Reclus.

[1Voir La Revue de Paris, 15 Septembre 1919. — Deux Algériens.