Lectures

Musil
mercredi 9 mai 2007
par  Samson (Jean-Paul)

Pour la première fois, il semble que le grand écrivain autrichien Robert Musil va enfin — onze ans après sa mort — cesser d’être à peu près ignoré du public, tant en pays de langue allemande, grâce à l’édition complète actuellement entreprise chez Rowohlt, qu’en Amérique, où les traductions récemment parues reçoivent l’accueil le plus enthousiaste. Quel injuste retard, si l’on songe qu’il s’agit d’un auteur dont l’œuvre principale, Der Mann ohne Eigenschaften, a fait dire à un excellent juge : « Il n’y a rien de mieux en langue allemande entre les deux guerres ». (Albert Dreyfus, « Regards sur Robert Musil » dans Lettres, Genève, 1945). — Hélas, cette heure de la réparation ne semble pas, en France, avoir déjà sonné. En attendant de contribuer pour notre part à combler une aussi déplorable lacune, nous pensons permis de reproduire ici un fragment de l’étude que nous avons nous-même publiée sur Musil dans le très beau numéro de Lettres jadis consacré à l’Autriche. Certes, le rapprochement, que l’on va lire, entre Musil et Valéry pourra paraître un peu osé. Mais, solide ou fragile, c’est du moins une espèce de perche à tendre au lecteur de langue française…

(À propos osé : le dit rapprochement Valéry-Musil ci-dessous suggéré implique la traduction naïve du titre Der Mann ohne Eigenschaften par L’Homme sans qualités. Or, dans le même article précédemment cité, Albert Dreyfus remarque au contraire : « Le mot Eigen (propre à l’homme) -schaft ne correspond ni à qualité ni à caractère (terme, faut-il ici préciser, choisi par Barbara Church pour les fragments parus dans Mesures en janvier 1935), plutôt à vertu… On devrait traduire Der Mann ohne Eigenschaften par L’Homme sans vertus, en pensant aux vertus qui lui sont personnelles. » Cela est fort subtilement nuancé. Mais qui ne voit en même temps que « vertu », dès lors, équivaut cependant à qualité, ou détermination ? Comme si souvent, c’est donc encore la version la plus simple qui, à notre humble avis, a peut-être les meilleures chances de ne pas trahir.)

Quelle signification… convient-il de dégager du thème principal de l’Eigenschaftslosigkeit, de l’indétermination, de l’absence de soi, thème qui… motive… le titre de tout l’ouvrage ?

Je ne crois pas qu’on ait jamais suggéré à cet égard un rapprochement qui, d’abord, peut surprendre, et cependant s’impose étrangement. Si étonnant que cela puisse paraître, il est indubitable, en effet, que la pensée du romancier Musil s’éclaire grandement dès qu’on s’avise d’en comparer la position fondamentale au cas, très différent en apparence et pourtant analogue à la racine, de Paul Valéry. Jusqu’au jour où, après quelques écrits de jeunesse, il commença de publier ses chefs-d’œuvre, le prestigieux auteur de l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci ne resta-t-il pas, lui aussi, tel le héros du roman musilien, comme à l’écart du monde et de soi, absorbé dans une méditation en apparence sans objet ? L’analogie, même, est si frappante que l’on peut se demander s’il n’y a pas là le symptôme d’un grand fait inhérent à la vie de l’esprit de notre époque. Plus se prolonge la paix armée qui précède les grandes guerres, moins les convictions, les croyances données semblent avoir de prise sur nombre d’intellectuels ; beaucoup sentent leur propre moi comme leur échapper à eux-mêmes. On flotte, on cherche la « gratuité », on est comme en vacances du réel. Chez les uns, ce sera une école de fuite : l’aventure pour l’aventure. Chez les plus exigeants, il s’agira tout au contraire de travailler à trouver ce qui en vaut vraiment la peine. De là, peut-être, chez deux esprits aigus comme Valéry et Musil — Valéry est né en 1871, Musil en 1880 — cette hésitation parallèle à découvrir leur être propre. Qu’on veuille bien relire, par exemple, ces quelques lignes de Valéry qui pourraient servir de commentaire à la position toute semblable de son cadet autrichien :

« Plus une conscience est “consciente”, plus son personnage, ses opinions, ses actes, ses caractères, ses sentiments lui apparaissent étranges — étrangers…

« Il faut bien que j’aie des opinions ; des habitudes, un nom, des affections, des répulsions, un système du monde, comme il faut bien que le mur de ma chambre ait une certaine couleur. Je suis à tout ce que je suis ce que la lumière est à cette couleur. Elle pourrait éclairer quoi que ce soit.

« — Comment vous appelez-vous ?
« — Je ne sais pas.
« — Votre âge ?… je ne sais pas. Votre lieu de naissance ? sais pas. Profession ? sais pas… C’est bien : vous êtes moi-même. » [1]

Plus absolus (c’est leur part de romantisme) que le Descartes de la morale provisoire, Musil et Valéry, dans le commun « attentisme de la personne » par quoi pourrait se définir leur position première, dédaignent délibérément ce qui est seulement humain — mais en vertu d’une expectative féconde, d’une quête des valeurs vraies…

Poursuivant sur un terrain moins central, mais non moins significatif, notre confrontation, nous écrivions aussi :

Signalons toutefois, dès maintenant, chez Valéry et Musil, un second trait commun… Musil et Valéry, on vient de le voir, mettent en doute le moi ; mais par une démarche de pensée toute semblable et presque ingénue sous ses apparences averties, l’un et l’autre transposent également ce doute, et alors pour n’en plus sortir, dans le domaine des réalités collectives, de l’histoire. Peut-être y a-t-il là, chez tous les deux, un effet de la formation mathématicienne, qui incline tant d’esprits modelés par elle à ne voir dans les sciences morales qu’un ensemble de conjectures ? Mais surtout, à l’époque où Valéry et, plus tard, Musil ont médité sur les sciences exactes, celles-ci entraient ou se débattaient dans la plus profonde des crises. Après le bel optimisme du dix-neuvième siècle dans sa première moitié, l’explication scientifique se heurte à des problèmes inattendus, qui mettent en cause les notions les plus fondamentales. Si bien que la méfiance envers soi-même paraît dès lors le devoir premier de l’esprit. Or, c’est bien le souci de ce devoir-là qui a dicté à Valéry les pages célèbres où il proclame son scepticisme historique, son refus de l’histoire. Et si, pour en revenir à Musil, celui-ci ne nie pas l’histoire de façon aussi radicale, du moins la considère-t-il comme une espèce d’accident : « Si l’homme, écrit-il, a surtout pour caractéristique de manifester des opinions, il en résulte que, ne se manifestant jamais tout entier ni durablement, il s’y reprendra sans cesse de mille façons toujours variées ; et de là vient qu’il a une histoire. Si donc il en a une, ce n’est que par faiblesse, me semble-t-il ; bien que les historiens, évidemment, tiennent la faculté de faire, de produire de l’histoire, pour un mérite tout particulier ! »

Ainsi, le scepticisme créateur qui, chez l’un et chez l’autre, dans l’attention rigoureuse prêtée aux jeux de la pensée pure comme aux fatalités des sentiments humains, donne sa valeur insigne à leur commun « attentisme personnel », paraît, sur ce terrain, faire place à une critique uniquement dissolvante. Quand Valéry, quand Musil parlent d’histoire, toute l’acuité de leur regard n’empêche point qu’ils semblent tous deux frappés d’une cécité paradoxale. On a envie de dire qu’ils n’ont pas le sens de ce qui bouge :

… Cruel Zénon ! Zénon d’Elée,
M’as-tu frappé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas ?

Avions-nous pleinement raison d’ajouter alors que, en présence d’une telle fin de non-recevoir, « l’on en vient à penser que l’intelligence… tend, de nos jours, à démissionner devant la réalité du devenir ? » Guère, à vrai dire, si le sens de cette réalité du devenir, l’acceptation de l’histoire comme donnée devait inévitablement impliquer soumission de l’homme à ce que « réalistes » et marxistes dénomment de concert la nécessité historique. Chez Musil, en tout cas, il n’y a point démission quand il prend le parti de ne se point encombrer de l’histoire, mais la volonté — également créatrice d’histoire — de restituer les vraies valeurs qui sont l’homme. L’esprit pur n’est pas son affaire — heureusement. Si abstrait, et quelquefois ratiocinant que puisse paraître son livre, c’est le sens de la vie qu’il voudrait trouver et nous rendre. Et nous voici revenus aux problèmes que nous essayions de poser ici même il y a trois mois à propos de l’actuelle démarche « religieuse » de la pensée de Silone. Déjà, dans cette même ancienne étude sur l’auteur de L’Homme sans qualités, nous écrivions :

Si Musil recherche avec une telle intensité la vérité psychologique et intellectuelle, c’est qu’il y a en lui le besoin beaucoup plus profond encore, et dont il voudrait que des connaissances claires et distinctes pussent apporter la satisfaction de posséder une vérité éthique, une règle non seulement de pensée mais de vie. Faut-il dire une croyance ?… Il est exact que Musil, intellectuellement irréligieux, semble, en de certaines périodes tout au moins, avoir comme religieusement ressenti l’urgence des grands problèmes qui le hantaient. Et dans cette phrase (d’un des personnages féminins du roman) où résonne à ne s’y point tromper la voix même de l’auteur : « Je suis tout ensemble pleine et vide d’amour », il y a, n’en doutons point, l’écho d’une nostalgie. Si l’œuvre de Musil avait pu trouver son achèvement (le dernier volume de L’Homme sans qualités, paru à titre posthume, est resté en partie à l’état d’ébauche), elle nous donnerait — peut-être — sur cette question centrale, une réponse. Dans l’état où le livre se présente à nous, il paraît en tout cas permis de supposer que, s’il y a bien eu chez Musil nostalgie de la croyance, la rigueur qu’il s’imposait l’eût fort probablement amené à continuer de rêver le rêve qui définit sa vie — le rêve, voudrait-on dire, que la pensée purement rationnelle et toute de précision puisse enfin, poussée jusqu’au bout de la précision même, tenir lieu à l’esprit clair de l’équilibre que d’autres âmes ont trouvé, ou trouvent dans la foi. Or, un tel rêve n’est pas celui de la religion : c’est le rêve de quelque sagesse.

J. P. S.


[1Choses tues.