Carnets Une voix d’Amérique

, par  Samson (Jean-Paul) , popularité : 5%

Nous définissons plus loin, sous la rubrique « Périodiques », à propos d’un article de Preuves, la position de Témoins devant la lamentable tragédie de l’affaire Rosenberg. Et — indirectement — nous la précisons encore en publiant les pages d’André Prudhommeaux sur la peine de mort, pages qui prennent de ce fait une cinglante actualité.

Mais nous nous en voudrions de ne pas verser au dossier les propos tenus devant nous à Paris par un Américain.

C’était le dernier jour de la longue attente : on savait que, le lendemain, le premier magistrat des États-Unis aurait pris sa décision définitive.

Ce jour-là, le hasard nous faisait dîner dans un restaurant grec du quartier latin. Il y avait foule. Avisant un nouvel arrivé qui ne trouvait pas de place, d’un geste nous lui avons indiqué une chaise à notre table. Comme en s’asseyant il avait murmuré quelques mots de remerciement dans un français très pur mais légèrement teinté d’accent anglo-saxon, nous ne fûmes pas peu surpris de l’entendre ensuite commander son repas dans la langue maternelle du garçon, le grec moderne.

Aux quelques questions que notre curiosité ne put s’empêcher de poser alors à notre voisin, celui-ci, homme d’allures distinguées, de cette distinction presque ecclésiastique de certains grands intellectuels, répondit de très bonne grâce. Américain, il avait pendant un certain nombre d’années participé à des fouilles en Asie Mineure et en Grèce. Un savant, donc, un archéologue, et, un peu plus tard, comme nous évoquions un souvenir de Paestum ou de Sicile, nous avons constaté qu’il ne connaissait pas moins à fond la langue de Dante.

Si nous donnons ces précisions, ce n’est pas, on le devine, par goût du pittoresque, mais pour bien marquer qu’il ne s’agissait pas de l’Américain moyen, de l’homme de la rue qui avale les bobards de McCarthy entre l’abrutissement de son « job » et celui de la télévision. Ce qui suit n’en est que plus révélateur de l’abîme qui, malheureusement, existe entre la plus grande puissance du monde et ses amis d’Occident, — un abîme, hélas, plus grand que l’océan qui sépare l’ancien et le nouveau monde.

Nous l’avons dit, c’était la veille de la décision suprême. Savoir ce que pouvait bien penser un Américain cultivé était trop tentant. Nous le lui demandâmes.

Avouons-le, nous le lui avons demandé presque par superstition, pas seulement dans l’espoir — naïf — d’entendre une voix un peu raisonnable, mais comme pour avoir un « signe » avant-coureur de la grâce.

Ça n’a pas traîné.

Mais quoi, — peu importe au fond que notre interlocuteur de rencontre ait cru dur comme fer à la culpabilité des condamnés ; que même, dans sa cécité politique, il ait estimé inévitable leur exécution. Cela, c’était du conformisme, et il y en a de par tout le monde. Ce n’est pas le plus grave, — quoique le monde en soit ce qu’il est. Non, le plus grave, c’était la parfaite bonne conscience de ce conformisme-là, — le conformisme à la seconde puissance, pour ainsi dire, et comme on n’en a pas idée en Europe, qui se dégageait des propos du bonhomme. Que si, disait-il, les Rosenberg avaient dû si longtemps attendre pour être fixés (tu parles !), cela s’expliquait par les nombreuses, les multiples garanties offertes aux prévenus par la législation des États. Qu’il était, lui, infiniment triste qu’il se fût trouvé des Américains pour commettre une aussi grave trahison. Car, non, elle ne faisait pas le moindre doute. (Et nous entendions, nous, dans notre mémoire, le même ton affligé d’homme d’église de certain consul américain, jadis, nous exposant avec tous les attendrissements de la bonne foi méconnue qu’il ne manquait pas une seule preuve pour justifier l’assassinat légal de Sacco et Vanzetti, et que vraiment les Européens étaient des gens bien drôles de ne pas voir cela.) Puis, comme nous n’avions pas pu nous retenir de dire : « Soit, laissons de côté la question, au reste à nos yeux si confuse, de la culpabilité ; laissons de côté aussi, bien que ce soit raide, le supplice de l’attente ; laissons de côté également ce qui doit vous paraître de la sensiblerie européenne, ou plus exactement française, car c’est uniquement en France que les gens de toutes nuances se sont trouvés d’accord pour souhaiter le geste non seulement humain mais habile de la grâce, — oui, laissons de côté tout cela, mais ne pouvez-vous pas vous imaginer que si ces deux malheureux sont, comme ils le nient d’ailleurs, communistes ou communisants, et qu’ils aient eu des informations sur l’arme secrète, leur devoir — il faut bien en parler, puisque vous prétendez les juger moralement — était d’agir comme, probablement à tort, vous croyez qu’ils ont fait ? », — comme donc nous avions posé cette question-là, voici quelle fut la réponse : « Très difficile à imaginer, car notre église (nous devions apprendre plus tard qu’il s’agissait de l’Eglise anglicane d’Amérique) nous enjoint, de ne jamais mentir à l’autorité, de prier pour elle, quelle qu’elle soit. »

Nous ne savons pas si nous nous trompions, nous le voudrions bien, mais cet homme avec qui nous venions de parler, le pays d’où il venait, ce pays que nous nous peignons d’ordinaire sous les traits du modernisme à outrance, oui, tout d’un coup, ce pays neuf nous est apparu comme une espèce de moyen âge retardé.

Quelle différence, au fond, avec l’idolâtrie stalinienne ? — et comment, pour nous défendre de celle-ci, oser espérer, de l’autre côté, de jeter un pont, de faire naître un véritable dialogue ?

J. P. S.

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