Voudra-t-on nous comprendre ?

, par  Grave (Jean) , popularité : 3%

Au nom de la Revue, j’ai envoyé une circulaire à tous ceux de nos abonnés habitant une localité que nous pensions pouvoir être assez importante pour « recéler » au moins deux ou trois camarades.

J’ai le regret de dire que, à part trois ou quatre réponses, négatives du reste, personne ne s’est dérangé pour nous dire ce qu’il en pensait. La question, cependant, valait que l’on s’en occupât. Je laisserai de côté la vente de la Revue. On peut nous répondre que c’est à ceux qui l’ont mise au monde, sans qu’on les eu priât, de se débrouiller.

Ça n’est pas tout à fait vrai. La Revue, si elle est et doit rester l’œuvre de ceux qui la font, elle est, avant tout, une œuvre de propagande qui doit intéresser tous ceux qui partagent les idées qu’elle défend. Et nous ne saurions trop le répéter, si les camarades pensent que la Revue fait de la propagande, qu’il y ait quelque utilité qu’elle vive, ils doivent nous aider à la répandre.

Mais ce n’est pas ce point que je veux discuter. Comme je le notais dans la circulaire, la question de groupement dépassait la question de boutique. L’aide la Revue ne devait être qu’un premier pas pour aller plus loin, et faire mieux.

J’écrivais :

« Notre espoir est que ces groupes grandiront, et se développeront de façon à pouvoir, un jour, se mêler aux manifestations de la vie journalière, permettant aux anarchistes de prendre la place qui leur revient dans l’éducation de l’opinion publique. »

Rien que ce passage, à mon avis, aurait dû attirer l’attention des camarades, et les amener à étudier si, vraiment, il était tout à fait impossible de tenter d’organiser, sinon des groupements définitifs, du moins d’essayer d’en jeter les bases. J’aurais préféré des engueulades à un mutisme pareil.

Allons-nous retomber dans la même inertie qu’avant la guerre, quand les gens allongeaient leur pièce de cinq sous, de cent sous, de dix francs, et plus, selon leurs moyens ou leur générosité, mais croyant avoir fait tout ce qu’ils pouvaient par ce geste ?

Sans doute, si les T.N. ont pu tenir pendant plus de trente ans, si on englobe la période du Révolté et de la Révolte, c’est que ce concours financier et désintéressé des camarades ne leur manqua jamais. Nous serions donc mal venus de récriminer.

Cependant, il faut oser le dire, lorsqu’on, prétend avoir des idées, que l’on pense qu’il est urgent de les faire connaître, de les propager, il n’est pas suffisant de payer pour cette propagande. Il est des choses que l’argent ne peut remplacer, il faut savoir se remuer lorsque c’est nécessaire, et tâcher de mettre en pratique — dans la mesure que nous le permet l’état social actuel, bien entendu — quelques-unes des idées que l’on prétend professer.

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De notre côté, avons-nous fait tout ce qui était nécessaire pour donner plus de vie au mouvement ?? — Non. Mais notre excuse est que, absorbés par le souci constant de la lutte journalière, par la course au billet de 50 ou de 100 francs qui, régulièrement, chaque semaine, ou à peu près, manquait pour faire sortir le numéro, toute l’attention et l’énergie de la demi-douzaine que nous étions, s’usait dans cette lutte constamment renouvelée, ne laissant place à aucune autre besogne.

D’autre part, ceux qui, en dehors, essayèrent d’organiser ces groupements dont nous sentions la nécessité, sans pouvoir nous en occuper, ne les voyaient que sur le plan des organisations centralistes, ce qui était un danger. Nous eûmes à les combattre, en ayant soin d’indiquer notre façon de comprendre l’organisation répondant — il y a cinq ans j’aurais dit : — à notre « besoin » d’initiative. Aujourd’hui, je me contenterai de dire : à nos déclamations sur l’initiative.

Ces projets de centralisation tombèrent à plat, mais les idées d’organisation émises par notre groupe ne furent pas davantage comprises. Et les anarchistes restèrent toujours une poussière d’aspirations.

C’est pourquoi la situation révolutionnaire créée par l’agression allemande nous trouva impuissants à faire quoi que ce soit pour agir sur l’opinion publique. Et les anarchistes, effarés, la plupart s’en tenant aux formules, tirèrent les uns à hue ! les autres à dia ! et sont restés plus désorganisés, plus éparpillés, plus impuissants que jamais. Nous en sommes revenus à la période dû « demi-quarteron ». Toute notre propagande est à reprendre.

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Aujourd’hui, l’expérience nous a démontré le côté faible de notre propagande ; aujourd’hui, l’exemple des révolutions russe, hongroise, nous a démontré, ce que nous savions théoriquement déjà, qu’une révolution sociale ne peut réussir que si elle apporte avec elle une organisation économique sortie, du peuple ; et non en portant au pouvoir, à la dictature, des hommes qui, quelles que soient leurs bonnes intentions, quelle que soit leur valeur, resteront toujours impuissants à réaliser ce que la masse révolutionnaire n’aura pas su réaliser elle-même.

C’est pour parer à ce côté faible de notre propagande qu’à côté de la propagande théorique de la Revue, nous aurions voulu y ajouter la propagande pratique, essayer un commencement d’organisation qui, par la suite, aurait pu vivre sa propre vie, mener sa propre propagande.

Mais en disant que nous n’avons pas reçu d’autres réponses que les trois ou quatre négatives en question, je me trompe, un de nos anciens abonnés m’a écrit, je ne dirais pas une lettre d’engueulades, mais un réquisitoire de toutes mes fautes :

« D’avoir, anarchiste, cru à la guerre, à la défense, d’avoir écrit contre les bolchevistes », etc…

Cru à la guerre ! — Non. Mon opinion, n’a pas varié là-dessus. La guerre est toujours détestable. Mais j’ai cru que devant le péril allemand, puisque incapables d’empêcher la guerre, il ne restait aux peuples menacés qu’à se défendre, oui : c’est encore mon opinion, quelles que soient les désillusions que nous aient apportées, les clauses de la paix.

Écrit « contre » les bolchevistes, non. Écrit que leurs méthodes ne sont pas les nôtres, que, comme révolution véritablement économique leur révolution est ratée, oui. Nous ne savons pas beaucoup sur eux, mais ce que nous savons nous autorise à tirer cette conclusion.

Mais ces reproches, ne constituent qu’un détail. Le plus grave est ce que mon correspondant ajoute, vu que ce n’est pas un état d’esprit qui lui est particulier, mais semble s’être abattu sur nombre de nos camarades, sur les braillards, ce qui n’a pas la moindre importance, mais aussi sur des camarades que, jusqu’ici, j’avais cru très pondérés

Il ajoute : « Pour moi, je suis attelé avec les socialistes, les syndicalistes, les coopérateurs, avec le diable, je jugeais nécessaire, utile sa collaboration. Avec tous les fonds dont je dispose, je soutiens, à Alger, le journal socialiste, Demain. Et je crois que c’est le seul travail nécessaire : décrasser les cerveaux en leur parlant le langage qu’ils comprennent ; être tout prêt le jour de la Révolution. Quant à l’organisation future, le jour d’un mouvement, elle sera toute prête. Nous sommes des vieux. Regarde les jeunes. Examine le peu de foi qu’ils ont, dans le passé, et tu verras qu’ils feront table rase, et qu’ils seront tout prêts à prendre la succession… »

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Cette lettre nous démontre comment on se berce facilement avec des phrases toutes faite. Et que, pour beaucoup, l’enseignement des faits est une leçon perdue.

Ce sont les mêmes phrases, les mêmes affirmations qui, il y a quarante ans, accueillaient ceux qui voulaient discuter ce qui serait à faire — ou possible de faire — en temps de révolution.

« Démolissons ! et l’organisation sortira toute prête au jour de la Révolution » !

Et une situation révolutionnaire est surgie tout à coup ; les anarchistes n’ont su que faire devant les événements, se contentant de rabâcher de vieilles formules qui, devant les événements à résoudre, n’avaient qu’un tort, mais suffisant : celui de ne pas avoir prévu ceux-ci.

« L’organisation future ? Elle sera prête le jour d’un mouvement » ! Et c’est ce qui, sous nos yeux, a manqué aux révolutions qui se tentent, ou se sont tenté, en Russie, en Hongrie, en Allemagne. Quand et aurons-nous fini de prendre nos espoirs pour des réalités ?

« Nous devons nous unir avec les socialistes, les syndicalistes, avec le diable si son concours peut nous être utile. »

Avec le diable ! c’est peut-être aller un peu loin. Laissons le diable de côté. Mais il y a des alliances qui ne se font pas. C’est bien mon avis que les anarchistes ne doivent pas s’entêter à vouloir, seuls, transformer la société. Il est temps qu’ils comprennent qu’il n’y arriveront qu’en l’attaquant en détail, et en tâchant de réunir sur certains points judicieusement choisis tous ceux qui veulent la disparition ou la transformation des abus pris comme points d’attaque.

J’ai tenté, sans succès, d’expliquer cela bien avant, la guerre. Aujourd’hui que les faits m’ont donné raison, je vais tenter, de le reprendre.

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Nous devons nous associer avec ceux qui veulent une transformation sociale, c’est entendu. Mais il y a, cependant, la manière. Celle du camarade signataire de la lettre n’est pas la bonne. Sa manière est celle du déserteur qui passe, armes et bagages, à l’ennemi. Ce n’est pas une méthode capable d’assurer le triomphe des idées que l’on prétend professer.

Si un programme de réformation sociale est assez vague, assez neutre pour avoir l’air de réclamer beaucoup, mais, en réalité, ne signifié rien faute de précision, il ne pourra rassembler assez d’adhérents qu’à condition de ne jamais tenter de rien réaliser de ce programme. Du jour où il voudrait passer aux réalisations, ça serait la guerre dans son sein.

Ce n’est pas à des partis que nous devons nous associer, mais aux individus qui, je le répète, pensent absolument comme nous sur tel point bien défini.

Il peut y avoir autant de groupements, autant d’associations qu’il se trouve d’idées à réaliser, chaque groupe pourra, ainsi, mener la campagne qu’il a choisie. Rien ne dit que, en cours de route, ils n’aient pas l’occasion de prêter la main.

Voilà comment je comprends l’association avec ceux qui, sans penser, comme nous sur toutes choses, ont, cependant, des points sur lesquels nous pouvons nous entendre.

Et lorsque, dans toutes les directions de l’activité humaine, se seront créés des groupes capables de faire face aux besoins sociaux en période révolutionnaire, nous pourrons alors espérer de voir, enfin, surgir une vraie révolution sociale.

C’est une idée à développer. Je tâcherai de le faire dans de prochains articles.

J. Grave.