Le progrès moral

, par  Pierrot (Marc) , popularité : 3%

L’amollissement des mœurs

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Car il faut bien dire que la civilisation comportant une richesse relative attire les convoitises des barbares environnants : Égyptiens, obligés de se défendre contre les pillards du désert ou de la Nubie ; Chaldéens, contre les nomades de l’Ouest et les montagnards de l’Est et du Nord, etc.

On a vanté le tempérament belliqueux et les vertus guerrières des gens de la montagne. Parlons d’abord du tempérament belliqueux ; nous verrons un peu plus loin ce qu’il faut penser de leurs vertus guerrières.

Les montagnards, la plupart des montagnards, vivent assez misérablement, n’ayant que quelques pauvres troupeaux de moutons ou de chèvres. D’où la tentation de descendre dans les plaines cultivées voisines, juste après la récolte, pour piller ce que les laboureurs ont tiré de la terre après un labeur acharné : Monténégrins, tombant périodiquement sur leurs frères serbes [1] du sandjak de Novi-Bazar ou essayant un coup de main sur Scutari d’Albanie ; Albanais, descendant dans la plaine de Kosovo et partout où il y a à prendre ; montagnards Kurdes, venant dépouiller des Arméniens cultivateurs ― comme autrefois les Assyriens descendant dans la Chaldée, envahie plus tard par les Mèdes, puis par les Perses — comme les Écossais des hautes terres (Highlanders), faisant des incursions dans la plaine, etc.

Aujourd’hui encore, les montagnards de la bordure orientale de l’Afghanistan essayent des coups de main vers les plaines l’Indus, et fournissent au gouvernement anglais le prétexte de faire pression sur le gouvernement de Kaboul [2]. Et l’actualité met en vedette les montagnards rifains au Maroc et les montagnards druses en Syrie [3].

Ces montagnards sont divisés en clans, presque toujours hostiles les uns aux autres, tout au moins se jalousant fort. Je l’ai vu en Albanie, on le voyait autrefois en Écosse. La montagne ne permet guère une autorité centralisée, et il est extrêmement rare, et c’est en tout cas temporaire, que les clans reconnaissent l’autorité unique d’un chef de guerre. Les chefs de clans sont indépendants. C’est une sorte de régime féodal avec des pasteurs guerriers. Il y a peu ou pas d’esclaves, car il n’y a pas de travail rémunérateur à leur faire exécuter. Les travailleurs à dépouiller sont hors du territoire. Les expéditions sont des coups de main, isolés et rapides, opérés par un ou plusieurs clans.

On peut mettre sur le même pied montagnards et nomades, quoique ces derniers aient plus rarement acquis une réputation guerrière. Je pense que c’est parce que, leur coup fait, ils se dérobent par la fuite et tirent leur impunité de leur mobilité. Les montagnards s’enfuient aussi et se dérobent dans les repaires à peu près inaccessibles de leurs montagnes, sans routes et sans accès ; mais ils y sont parfois acculés et alors obligés de se défendre farouchement.

Les conditions générales qui déterminent les expéditions guerrières des uns et des autres, et aussi des peuplades pratiquant la piraterie sur mer, sont les mêmes : d’abord la médiocrité de l’existence à côté de populations à vie meilleure, puis le sentiment de l’impunité à cause des conditions d’habitat (soit repaires inaccessibles, soit protection des larges espaces du désert ou de la mer).

Les uns et les autres procèdent également de la même façon, par surprise, par coup de main. Le plus souvent, ils ne sont pas assez forts pour attaquer les civilisés en face [4]. Ils ne tiennent pas à faire de la bravoure, ils cherchent tout simplement à tirer profit de leur expédition. L’attaque brusquée en pleine paix apparente leur sert merveilleusement. Les civilisés ont eu, de tout temps, à se défendre contre des incursions inattendues, alors que la population était en plein travail.

Assaillir par surprise des gens au travail et se retirer en hâte ne prouve pas un courage supérieur à celui des adversaires. Pas plus que l’attaque brusquée d’un apache sur un passant au coin d’une rue ne signifie une supériorité morale.

Il est difficile de se garder contre des attaques imprévues. Les expéditions punitives n’ont pas toujours de succès, surtout quand il s’agit de nomades insaisissables. On connaît l’échec de l’expédition de Darius contre les Scythes. Les Romains connurent aussi pas mal d’ennuis quand ils eurent affaire à des ennemis très mobiles (Numides, Parthes, etc.). Les Touaregs, pilleurs de caravanes, et les Maures de l’Ouest saharien ont pu résister très longtemps à l’expansion de la domination française.

Les grands empires d’autrefois pensèrent résoudre le problème de la sécurité générale en édifiant des barrières fortifiées. La grande muraille de Chine suffit longtemps à protéger l’empire du Milieu contre les incursions des barbares mongols. Les Romains établirent des fortifications semblables dans la plaine danubienne (mur de Trajan) et aussi an nord de la Grande-Bretagne contre les attaques des Calédoniens (mur d’Adrien).

Le plus souvent en effet, une simple muraille suffisait à arrêter les pillards incapables de faire un siège, incapables de pénétrer dans un bourg fortifié autrement que par surprise. Aux époques troublées, chaque village se resserre et s’entoure d’une enceinte. En Albanie, chaque maison est une forteresse.

La défense la plus difficile à assurer était celle des côtes des pays continentaux contre les descentes inopinées des pirates. Sans remonter aux Crétois, aux Phéniciens et aux Grecs qui, ayant débuté comme corsaires, finirent par s’emparer de l’empire des mers et en faire la police eux-mêmes, les incursions des Normands, des Sarrazins, des Barbaresques inquiétèrent longtemps les côtes européennes. La course des corsaires barbaresques durait encore au début du xixe siècle, dans le bassin occidental de la Méditerranée, et fut une des causes de la conquête de l’Algérie.

Les expéditions punitives obligent les « barbares » à fournir des otages et à se tenir tranquilles pendant quelque temps, ou bien asservissent complètement le pays. C’est justement en les asservissant ou en y recrutant des troupes que les empires civilisés les éduquent dans l’art de la guerre ; ils leur font connaître leur armement, leur manière de combattre, les moyens de faire un siège ; ils leur imposent un chef commun, un chef tributaire, un chef responsable de tranquillité. Mais ce chef unique (ou un rival) devient facilement un chef de guerre, si les occasions deviennent favorables. N’ayant rien à perdre et tout à gagner, les barbares, éduqués dans l’art de la guerre, pourront faire une guerre de conquête contre un empire en déliquescence. Je dirai plus loin les conditions habituelles de cette déliquescence.

La conquête faite, les barbares s’assimilent à la civilisation convoitée. Les Chaldéens ont successivement absorbé leurs vainqueurs Assyriens, Mèdes, Perses, et l’administration babylonienne a été adoptée par tous les conquérants, même par les Grecs.

De toute façon, par contrainte ou par assimilation, le brigandage a presque partout disparu, sauf en Orient où il est sur son déclin, et dans quelques pays exotiques. Il était autrefois beaucoup plus répandu.

Je ne veux pas dire que le brigandage fût le monopole des montagnards et des nomades. La montagne fut souvent le dernier asile de l’indépendance des peuples envahis, tout au moins d’une partie de la population fuyant le brigandage des conquérants. Les hommes les plus énergiques, les révoltés, se réfugiaient dans la montagne où ils vivaient en outlaws. Dans les montagnes des Balkans, les haïdouks, qu’on appellera plus tard les comitadjis, firent en enfants perdus une lutte continuelle contre l’oppression turque et contre celle des gros propriétaires musulmans, spoliateurs des biens des vaincus — lutte qui ne fut pas toujours sans excès et sans fripouilleries.

Je ne veux pas dire non plus que les civilisés eussent toujours raison contre les barbares. La formation des empires a été faite d’iniquités. Mais ce ne sont pas les civilisés eux-mêmes, les travailleurs civilisés, qui ont jamais eu intérêt à faire la guerre, et à fonder des empires. Sans doute, des gouvernements de marchands, des oligarchies de mercantis (Phéniciens, Carthaginois, Vénitiens, etc., etc.). Ont-ils entrepris des expéditions guerrières pour s’assurer soit des marchés de matières premières, soit des débouchés, et conquérir des monopoles commerciaux aux dépens des autres peuples. Ce sont les ancêtres des gouvernements capitalistes modernes (se disputant des zones d’influence et exerçant le brigandage colonial). Mais y a-t-il solidarité entre ces oligarchies financières et le peuple des travailleurs qu’elles gouvernent, cela est une autre question, qui n’a aucun rapport avec le sujet des articles en cours.

Primitivement, ce sont les chefs de gouvernement qui font la guerre pour avoir de nouveaux tributaires et augmenter leur trésor personnel. Ils s’attaquent de préférence à d’autres peuples civilisés, ils cherchent à s’emparer de territoires riches, déjà mis en valeur. Les expéditions contre les montagnards ou les nomades n’ont jamais été que pour assurer la tranquillité des confins ou la sécurité des passages. Mais les populations civilisées elles-mêmes, dont les chefs se couvraient de gloire et de richesses, n’ont jamais fait la guerre par plaisir, sauf quelques jeunes gens poussés par le goût des aventures et l’appel du butin. Elles avaient tout à perdre et rien à gagner. C’est sans doute ce qui a fait dire que le bien-être comporte l’amollissement des mœurs.

(À suivre)

M. Pierrot

[1Je dis Serbes, quoiqu’alors assujettis à la Turquie.

[2Comme les incursions des pillards Kroumirs, montagnards en bordure de la frontière algérienne, servirent de prétexte an gouvernement français pour faire la conquête de la Tunisie.

[3La richesse minière du Riff est probablement la cause de la guerre actuelle. Auparavant, il n’y avait que des razzias locales de tribus à tribus. Les Rifains, trop pauvres, allaient faire la moisson en Algérie comme ouvriers agricoles. La découverte de gisements minéraux importants amena la formation de nombreuses sociétés capitalistes « d’étude » : groupe Mannesmann, groupe Gardiner, groupe Pedraza, etc., de nationalités différentes. Un des derniers syndicats constitués, un syndicat américain, devait exploiter, d’accord avec Abd el Krim, un secteur de 80 kilomètres de côte, à l’est et à l’ouest d’Alhucemas, s’étendant jusqu’aux limites de la zone française. Abd el Krim eût fourni la main-d’œuvre à bon marché et eût encaissé des redevances intéressantes. Le gouvernement espagnol a toujours refusé de reconnaître les arrangements entre les capitalistes étrangers et les cheiks rifains. La rivalité entre les financiers, les uns soutenus par le gouvernement espagnol, et leurs concurrents qui avaient lié partie avec Abd el Krim, a donc prolongé les hostilités, jusqu’à ce que le triomphe et la cupidité du chef rifain aient poussé son ambition à s’emparer de tout le Maroc. Du côté français, il y eut sans doute quelque maladresse de la résidence, qui, en avançant les postes à la ligne frontière, ligne géographique coupant en deux des tribus indépendantes paraissait faire pression sur les Rifains (au profit de qui ?).

Il est amusant de voir les communistes bolchevistes, qui se déclarent avant tout anti démocrates, représenter les Rifains comme de sincères républicains et leur chef de guerre comme un chef démocrate.

Dans le djebel druse, pays en partie sans eau et sans arbre, les habitants complètent leurs maigres ressources par des expéditions de pillage que les Turcs n’avaient jamais pu réprimer. Mais il faut dire que c’est l’autoritarisme du résident local, un capitaine français, qui a été la cause, l’occasion ou le prétexte à la révolte générale.

Toujours est-il que comme dans le Riff, les hostilités locales ont été le point de départ d’un mouvement général d’indépendance.

[4Les indigènes des colonies n’ont pas d’autre moyen de se défendre contre les armées européennes. Quand celles-ci ont subi des désastres retentissants, c’est toujours par surprise et attaque brusquée (Anglais au Soudan, Italiens en Abyssinie, Espagnols au Maroc, Français en Algérie et au Tonkin, etc.). Au fond, la surprise, c’est-à-dire assaillir l’ennemi sur son point faible, est le fondement de toute stratégie. Quand les héros d’Homère se battent, quand les gentils chevaliers du moyen âge se provoquent en combats loyaux, comme au fameux combat des Trente en 1351, ce n’est plus de la guerre, c’est plutôt une sorte de sport. (Je ne parle pas des misérables soldats de pied.) Aussi, Bayard estimait-il que l’usage des armes à feu faussait le franc-jeu.