Après la grande halte Chronique de toujours

, par  Bailly (Aimé) , popularité : 3%

Il ne s’agit point que de s’amuser ou de chercher à se confiner dans le bonheur, il nous faut bien mettre la main à la pâte, c’est-à-dire travailler ardemment si nous tenons vraiment à obtenir de bons résultats.

Si nous savons porter en nous les matériaux les meilleurs, nous savons très bien aussi que le « fond » sur lequel nous nous pouvons peut très bien nous jouer toutes sortes de tours.

C’est ce qui fait que nous ne manquons jamais d’être sur nos gardes afin de bien veiller au grain…

Quiconque n’a pas essayé de s’aventurer à ses risques et périls sur les « grands chemins de l’existence libertaire », ne connaîtra jamais l’angoisse et la joie des surprises, la malveillance et la perfidie des attaques sournoises.

« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage » (Joachim du Bellay).

Mais comme nous avons « ça » dans le sang, nous autres les irréductibles, nous n’avons donc plus qu’a nous coltiner avec tout ce qui nous fait obstruction, afin d’arriver à solutionner en nous la question traitant des antinomies entre l’individu et la société.

Si nous n’avons nullement la prétention de nier l’une, en revanche nous tenons par-dessus tout à bien faire respecter l’autre.

« J’irai où ma propre nature me conduira. Cela me contrarie de choisir un autre guide. » (Emily Bronte).

Mais avant tout, il faut bien se dire que ne s’embarque pas qui veut sur la houle tumultueuse des accidents en perpétuel mouvement !

Combien de désirs ardents, violents ont succombé avant même d’avoir pu goûter au délice de la satisfaction…

C’est que les côtes sont tout ce qu’il y a de pénibles à monter et que, sans l’aide de cette persistance qui nous vient du tréfonds de nous-mêmes, c’est l’échec qui nous attend.

Mais, comme nous avons bien mesuré la distance et que, la volonté de puissance aidant, nous savons pouvoir trouver en nous ce qui est nécessaire, indispensable à cette ascension surprenante, nous arrivons à franchir bien des obstacles sans que jamais la lassitude ne s’en vienne nous tracasser.

C’est qu’il faut se mettre dans la tête que nous avons entrepris ce voyage seul et qu’aucune entité n’est là pour nous prêter la main…

Ayant pleinement conscience de notre solitude, nous n’avons jamais peur de ce grand vide que nous apercevons aux approches du « but ».

Chaque fois que la béatitude des conformistes bêlants — et tout ce qui en résulte — s’en vient masquer notre horizon, nous ne manquons point de faire appel à ce souvenir vivace et protecteur qui nous rappelle qu’ : « Il est des créateurs qui les regardent avec dégoût, avec haine, prêts à tout pour ne pas leur ressembler. Ce sont les forcenés, les fous, rêveurs, saints ou criminels. En eux la vraie condition, la vraie destinée de l’homme se découvre. Âmes vivantes, en face des âmes mortes. Ils refusent cet engourdissement abject, tels les gargouillements d’un ventre satisfait. Ils veillent, et les petites habitudes de l’homme sont des remparts trop frêles pour offusquer à leurs yeux l’infini redoutable qui les enceint. À chaque instant, le caractère inexplicable et oppressant de l’existence humaine leur est présent, à la manière d’une angoisse et éloigne d’eux tout repos. » (Gaétan Picou Univers de Julien Green, « Terre des Hommes », n° du 2 mars 1946.)

Désireux d’aller jusqu’au fin fond des ténèbres pour y confronter les marques les plus secrètes de l’espérance et de la désespérance humaines, nous apporterons là toutes nos trouvailles afin que les curieux puissent en profiter :

Je suis là, tout seul avec moi-même, en dehors le temps présent et par delà tous les sous-hommes.

La magie rongeuse de l’heure qui m’accable et me tient sous son joug, n’est point une forme de la peur : c’est tout simplement le reflet vivace et puissant de la véhémence d’un tempérament qui ne peut dire son « tout » en ce moment de déséquilibre universel.

Ce n’est point l’ombre d’un parti, d’un clan, d’une coterie qui rage de ne point pouvoir se mesurer avec le soleil triomphant, mais la noble et gaillarde révélation individualiste qui étouffe de ne pas pouvoir trouver le terrain sur lequel lui serait profitable de grandir et de s’épanouir.

Ce ne sont pas seulement les maux et les tortures endurés par mon pauvre sac de peau qui s’en viennent constamment figurer sur le palmarès de cette croisade tragique et inoubliable, mais toutes les misères côtoyées et les détresses rencontrées qui s’installent à demeure dans mon cerveau et qui frappent sans arrêt à la porte de ce Cœur qui fut tant de fois ulcéré en raison de toutes les blessures reçues pendant son épopée sensitive.

Ce n’est ni un « pisseur de copie », pas plus qu’un journaleux ou un relieur qui se prostitue afin de gagner la forte somme en cherchant à procurer la petite secousse à ses lecteurs, mais un participant, un membre de cette légion de damnés qui, grâce à la canaille, furent suppliciés au cours d’une expérience sans précédent peut-être dans l’Histoire.

Si seulement une telle monstruosité pouvait servir de leçon à tous ces millions et millions d’êtres en déroute !… Mais hélas ! l’Oubli est si fort et compte pour tant dans la vie d’un pauvre homme, qu’il viendra une heure où tout sera effacé dans la cervelle légère de ces nouveaux esclaves…

C’est pourquoi naîtra, et est déjà tout ce qu’il y a de forte, une décadence qui porte en elle le germe de cette décomposition qui est en train de couvrir le monde entier.

Le souci est aussi une forme de l’intelligence, encore que cette forme soit exclusivement passive ; la sottise n’a point de soucis, a dit Goethe.

Cette pensée d’hier est toujours valable aujourd’hui et elle le sera demain et aussi éternellement.

Il n’y a que ceux qui sont « marqués » par je ne sais quelle prédestination, c’est-à-dire dont l’existence est tumultueusement exceptionnelle, qui sont incapables de ne point se souvenir et de choisir cette inquiétude et ces tourments qui les font, c’est vrai, grands et magnifiques dans leur malheur et leur détresse.

Oui, demain saura tout de même parler avec connaissance et respect de cette Grandeur et de cette Noblesse naturelles !… Ce ne sont certainement pas tous les valets de plume à la solde du journalisme embourbé dans la fange, les littérateurs de « haute volée » et fournisseurs d’émotions calibrées et sériées, qui se chargeront de ce grand œuvre.

Ceux-ci et ceux-là sont bien trop dépourvus des simples facultés essentielles qui permettent à l’Homme véritable de sentir, donc de penser et d’agir en conséquence. Ils continueront, comme par le passé, a gâcher et de l’encre et du papier en produisant à flots et leurs mensonges et leurs insanités.

Les caboches sont tellement gangrénées et les cœurs incapables de s’ouvrir à la tendresse authentique que je suis certain que tous ces scribouilleurs sans conviction ; ces nouveaux chevaliers du pire des mercantilismes et de la corruption généralisée qui sont encore et toujours au service de Mammon et de Plutus — auront la partie belle…

Nous en avons assez entendu pour aujourd’hui, mais comme notre raison n’est pas prête de cesser d’être en éveil, nous nous remettrons à l’écoute quand il le faudra.

C’est au contact de ces « voix » relevant de l’efficacité que nous tirerons ces leçons dont nous nous promettons bien de profiter.

Comme toute peine mérite salaire, c’est en fouillant à même le trésor des actions sortant de l’ordinaire que nous deviendrons de ces artisans qui sont à même d’apporter un peu de raison, de beauté et de fraternité à notre pauvre humanité en pleine déconfiture.

Donner un sens exaltant à sa vie, c’est-à-dire vouloir se sortir de ce statique qui sied si bien aux multitudes, voilà vers quoi tendent ceux qui ont senti tressaillir en eux les bouleversements précipités.

S’il n’est pas toujours aisé de bien trouver sa route en raison de l’ignorance de son déterminisme, il est louable de ne point se lasser et de sans cesse entreprendre de ces expériences qui valent tout de même la peine d’être tentées.

A. Bailly