Haute école XII. Le langage finaliste

, par  Devaldès (Manuel) , popularité : 6%

Chaque fois qu’il m’arrive de constater qu’un écrivain, et surtout un scientiste, a employé, pour s’exprimer, un langage finaliste, il descend d’un degré dans mon estime. Je me dis : « Pense-t-il réellement ainsi ? Si oui, quel dommage ! Une infériorité que j’ignorais. » Ou bien je me demande : « Veut-il, lui aussi, nous bourrer le crane ? » Ou encore : « Est-il assez négligent pour ne pas soigner son style ? L’effet qu’aura son dire sur le lecteur lui est-il indifférent ? Pourtant un penseur honnête doit avoir le souci de n’induire personne en erreur, même par mégarde. S’il veillait à ce que sa statue ne se lézarde pas, il s’exprimerait autrement. »

On rit encore de Bernardin de Saint-Pierre, ce prince du finalisme, affirmant gravement dans ses Harmonies de la Nature que si le melon a des côtes c’est que « Dieu a voulu que cette cucurbitacée se débitât facilement pour être mangée en famille. »

C’est lui qui, dans le même ouvrage, nous révélait ces intentions altruistes de la nature :

« C’est pour faire apercevoir de loin les fruits des végétaux dans leur maturité que la nature les fait contraster alors de couleur avec les feuilles qui les ombragent.

« … La nature oppose pareillement, sur la mer, l’écume blanche des flots à la couleur noire des rochers, pour annoncer de loin aux matelots le danger des écueils. »

Pour notre divertissement, je citerai quelques âneries finalistes recueillies au hasard de mes lectures et dont certaines sont peut-être moins comiques, mais aussi plus nocives que celles de ce grand classique français qu’est le naïf auteur de Paul et Virginie

* * * *


À tout seigneur… Commençons par Bergson.

Voici quelques phrases extraites des Deux Sources de la Morale et de la Religion :

« La nature a probablement voulu, en règle générale, que la femme concentrât sur l’enfant et enfermât dans des limites assez étroites le meilleur de sa sensibilité » (p41, n.1).

« On prétend qu’il existe chez la femme des mécanismes spéciaux d’oubli pour les douleurs de l’accouchement : un souvenir trop complet l’empêcherait de recommencer. Quelque mécanisme de ce genre semble vraiment fonctionner pour les horreurs de la guerre, surtout chez les peuples jeunes. La nature a pris de ce côté d’autres précautions encore. Elle a interposé entre les étrangers et nous un voile habilement tissé d’ignorances, de préventions et de préjugés ». [la nature voulant la guerre entre les peuples] (p. 308).

« La maîtrise d’une langue étrangère, en rendant possible une imprégnation de l’esprit par la littérature et la civilisation correspondantes peut faire tomber d’un seul coup la prévention voulue par la nature contre l’étranger en général » (p. 309).

Volonté et conscience de la fin poursuivie sont exprimées ici. Voilà le processus nature déifié, transformé en être supérieur voulant et conscient. Et de quel machiavélisme on le doue !

Comme on voit bien que « philosophe » a perdu sa signification étymologique !

* * * *


Chez le « philosophe » Bergson nous trouvons l’expression d’un finalisme naïf et sincère. Nous sommes en présence de sa vraie façon de penser. Mais avec d’autres, la manière finaliste de s’exprimer, noyée dans une œuvre en général scientifiquement conçue et formulée, n’est que la manifestation d’un relâchement littéraire, d’une lacune dans l’effort de se dire. C’est le cas de Freud, par exemple. Dans Trois Essais sur la Théorie de la Sexualité, il écrit (p. 90) :

« Il faut que l’enfant ait éprouvé la satisfaction (obtenue par l’excitation de telle ou telle zone érogène) auparavant pour qu’il désire la répéter et nous devons admettre que la nature a fait en sorte que la connaissance d’une telle satisfaction ne soit pas laissée au hasard. Nous connaissons, en ce qui concerne la région bucco-labiale, les moyens dont se sert la nature pour arriver à ses fins : cette partie du corps sert en même temps à la préhension des aliments. »

Or l’auteur de ces phrases lui-même avoue qu’elles ont une tournure finaliste regrettable et il éprouve le besoin de s’en excuser. Page 208, note 48, il dit : « Il est difficile d’éviter, dans les explications biologiques, de ne céder à aucune conception finaliste. » Peut-être, et encore j’en doute, mais non impossible : une attention soutenue et un vocabulaire approprié permettent à tout non-finaliste un langage adéquat à sa pensée.

* * * *


Voici un autre fait curieux et qui montre combien l’écrivain traitant de sujets où la nature est en cause doit surveiller son langage : toute une série d’expressions finalistes de l’auteur de l’Origine des Espèces sont relevées par M. Marcel Prenant dans son Darwin (pp. 137-143).

Je détache quelques-uns — les plus courts — des passages cités par lui :

« La fructification est le principal but de l’acte fécondant… Les fleurs sont donc construites de façon à atteindre deux buts qui jusqu’à un certain point sont antagonistes ».

« La nature abhorre la perpétuelle autofécondation », (Ici, nous avons en outre une personnification de la nature douée de sentiment.)

« Nous pouvons admettre en toute confiance que cette modification a été effectuée en vue d’assurer la fécondation croisée. »

Darwin a été critiqué à ce point de vue de son vivant et rappelé à la raison, parfois avec ironie, même par des adversaires finalistes, tel le due d’Argyll. Dans sa biographie de son père, le fils du naturaliste, Francis Darwin, a expliqué que c’étaient là de simples lapsus.

Darwin lui-même a déclaré telles ces expressions. Écrivant à A. de Candolle le 2 janvier 1881 il dit : « En lisant vos remarques sur le mot but dans votre Phytographie, j’ai fait vœu de ne plus m’en servir ; mais il n’est pas facile de se guérir d’une habitude vicieuse. Il est difficile aussi, pour qui explique l’usage d’une structure, d’éviter le mol but. Dans le chapitre « Sélection naturelle » de l’Origine des Espèces, il dit également : « Il est de même très difficile d’éviter toujours de personnifier le mot de nature » ; mais ensuite il explique ce qu’il entend par ce vocable, et son explication est bien d’un matérialisme et d’un mécaniste.

Prenons un exemple, cependant, et nous verrons qu’il n’est nullement difficile de ne pas tomber dans le verbiage coutumier à ceux que Voltaire appelait des « cause-finaliers ».

Darwin écrit :

« Le labelle développé prend la forme d’un nectaire allongé, afin d’attirer les Lépidoptères, et nous ferons voir tout à l’heure que, probablement, le nectar est placé ainsi à dessein, qu’il ne peut être absorbé que lentement, dans le but de laisser à la substance visqueuse le temps de devenir sèche et dure. »

Or, dans un langage scientifique châtié, on s’exprimerait autrement, sans effort, en se bornant à considérer les faits et en les considérant non comme l’effet d’« intentions » d’une nature personnifiée, déifiée, mais comme celui d’un concours de diverses causes physico-chimiques efficientes. Rien, d’ailleurs, n’empêcherait que l’on recherchât et énonçât ces causes mais ce n’est pas indispensable. On dirait donc :

« Le labelle développé prend la forme d’un nectaire allongé, ce qui attire les Lépidoptères qui y viennent puiser ; le nectar, ainsi placé ne pouvant être absorbé que lentement, sa substance visqueuse a le temps de devenir sèche et dure. »

Ainsi le passage en question ne serait plus entaché d’un finalisme insensé et ridicule.

Mais comment un scientiste véritable peut-il se laisser aller à de pareilles négligences ? Il n’est en aucun cas de justification à l’emploi d’une locution finaliste, ― non plus qu’aucune difficulté à l’éviter — à plus forte raison lorsqu’on est bien convaincu, ainsi que l’était Darwin, de l’irréalité du « dessein » que des visionnaires découvrent dans les états et les transformations des êtres et des choses de l’univers, lesquels sont simplement dus aux mouvements et combinaisons de la matière.

* * * *


Et maintenant, à titre de mot de la fin, une petite trouvaille qui ne manque pas de saveur.

Déconseillant certaines opérations chirurgicales au pied, le professeur E. Juvara écrit :

« Ces opérations touchent à l’intégrité de la tête métatarsienne, si judicieusement construite. » (Revue de chirurgicale, mai 1932.)

Judicieusement, judicieux jugement : ainsi la Nature (avec une capitale, évidemment !), à moins que ce ne soit notre vieux fantoche « Dieu » lui-même, fait preuve de jugement en construisant la tête des os du métatarse.

Manuel Devaldès