La psychanalyse et l’initiation sexuelle de l’enfance

, par  Baudouin (Charles) , popularité : 4%
Quelle est la position de la psychanalyse à l’égard de l’initiation sexuelle de l’enfant ? Il nous a semblé que les lignes suivantes ― empruntées à l’intéressant ouvrage de Charles Baudoin : L’âme enfantine et la psychanalyse ― fournissaient la meilleure réponse à cette question.
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Selon Freud, « la curiosité sexuelle de l’enfant commence de bonne heure, parfois avant la 3e année [1] ». Et comme le dit Jones par une formule très simple, qu’il faudrait mettre en exergue de toute pédagogie : « L’enfant est plus intelligent qu’on le croit. » [2] Un garçon de 14 ans, obsédé sexuel, observé par Mme Sophie Morgenstern, dit lui-même, à son analyste, en parlant des souvenirs de sa plus petite enfance : « Les enfants observent beaucoup plus que les adultes ne croient. Beaucoup de choses se gravent dans la mémoire du petit enfant » [3]. Le sentiment de culpabilité qui frappe les curiosités interdites est sans doute pour beaucoup dans les inhibitions en vertu desquelles le développement intellectuel est loin de toujours répondre, par la suite, aux belles promesses de ce premier âge. Un premier point acquis, c’est qu’il faut à tout prix éviter de cultiver ce sentiment de culpabilité en répondant brusquement aux questions de l’enfant, en lui en faisant honte, en lui disant qu’« on ne parle pas de cela ». Un second point, c’est que s’il n’est pas possible de renseigner l’enfant sur tout ce qui touche à la vie sexuelle, il faudrait du moins « ne jamais lui mentir quel que soit son âge » [4]

Ce n’est pas une raison pour tomber dans l’exagération des explications prématurées. Mme Morgenstern [5] avoue avoir éprouvé un étonnement bien légitime lorsque lisant un travail de Miss Searl (La fuite dans la réalité), elle tomba sur un passage où l’auteur raconte tranquillement ceci : À un enfant de 3 ans, qui voulait absolument savoir le fonctionnement de son poêle électrique, elle crut devoir expliquer que ce n’était là que le désir de savoir « comment le pénis de son père travaille pendant la nuit dans sa mère ». Ces sortes d’exagération sont fâcheuses pour la psychanalyse. Mme Morgenstern, tout en admettant que la manie qu’ont les enfants de poser des questions sans fin dissimule toujours des curiosités sexuelles, estime sagement que « nous ne rendons aucun service à l’élucidation sexuelle de l’enfant, si nous lui donnons des détails sur la vie sexuelle qu’il ne nous demande pas encore à savoir et qu’il n’est pas encore capable d’assimiler ».

En général, il n’est opportun de parler à l’enfant que lorsqu’il questionne, et de répondre strictement à sa question. Cependant « lorsqu’un enfant, arrivé à l’âge de quatre ou cinq ans, ne pose pas spontanément de questions se rapportant aux choses sexuelles, on doit se méfier, car il y a alors tout lieu de soupçonner qu’il a réussi à comprendre, d’après l’attitude des parents, que c’est là un domaine qui lui est interdit d’approcher ; il convient alors de prendre des mesures plus actives, en y mettant, bien entendu, tout le tact nécessaire. » [6]

Jones estime d’ailleurs que l’éducation sexuelle trouve difficilement sa place à l’école, sinon pour autant qu’elle fait partie de l’enseignement de l’anatomie et de la physiologie. Un éducateur, selon lui, doit seulement être à même de fournir les explications individuelles nécessaires dans les rares cas qui peuvent se présenter. Pfister [7] estime qu’il appartient aux parents de répondre aux curiosités de l’enfant et de lui inspirer le respect des lois de la nature. Il rappelle en outre l’avertissement de Rank et de Sachs selon qui il faut éviter d’imposer d’emblée à l’enfant des connaissances sexuelles même saines.

L’expérience montre que les explications sont quelquefois difficilement assimilées par l’enfant ; il paraît les comprendre, mais préfère revenir à ses fantaisies, à ses histoires de choux ou de cigognes, à ses théories propres. Il y a à cela plusieurs raisons : d’abord une question de stade de développement intellectuel, que l’on rencontre, comme l’a montré Piaget à propos de toute explication en quelque domaine que ce soit (l’enfant répète des lèvres les explications de l’adulte, mais il a les siennes) ; ensuite, des facteurs affectifs. Nous avons déjà vu un cas où une fillette, par jalousie, refuse d’admettre que sa petite sœur ait vécu dans le corps de sa mère. Mais le tabou, la culpabilité, doit jouer un rôle de premier plan dans ce refus de comprendre ; et ce tabou est généralement cultivé par l’attitude des parents dans les premières années. Lorsque, ensuite, l’explication franche intervient, l’enfant qui a accepté le tabou tend à la refuser : et cela ne prouve pas nécessairement que l’explication vient trop tôt, mais peut-être qu’elle vient trop tard, après la constitution d’un tabou trop violent. J’ai vu un garçon, déjà grand — de 11 ans — Georgio, que, d’accord avec la mère, je dus entreprendre sur cette questions afin d’attaquer certains troubles — retard scolaire, distraction, énurésis, — qui semblaient n’être pas sans rapport avec les curiosités interdites. Quand je lui parlai, il devint plus distrait que jamais et me dit : « C’est drôle, depuis que vous me parlez de cela, c’est, comme si je ne comprenais pas, comme si je ne pouvais pas écouter », ce qui est une jolie expression du tabou. Il est certain que cet enfant était déjà plus informé qu’il ne le croyait lui-même, mais ce qu’il avait appris lui était venu de camarades, lui avait été présenté sous une forme répugnante, et avait renforcé le tabou, de sorte que cela avait été plus ou moins refoulé derrière des souvenirs-écrans : « Des camarades m’ont parlé d’un crapaud qui vit dans l’Amérique du Sud, et qui secrète un liquide blanchâtre ; mais je ne sais pas si c’est vrai ».

En tout état de cause, il semble que l’on n’ait qu’à gagner en ne faisant jamais aucun mystère de la différence anatomique des sexes, en évitant tous les sous-entendus à ce sujet, et en informant l’enfant, même très jeune, du rôle de la mère. Les questions sur le rôle du père sont en général beaucoup plus tardives.

Le docteur Ch. Odier [8] estime que l’initiation complète au problème de la génération doit se tenir prête entre 9 et 12 ans. Il estime que les parents ne sont pas les plus qualifiés pour s’en charger. Un médecin doué de tact, un psychanalyste assumerait ce rôtie avec plus d’efficacité. À partir de la puberté, c’est bien tard ; l’explication est moins facile qu’avant, car elle risque de provoquer une excitation génésique qui n’a pas lieu chez l’enfant plus jeune. À la vérité, dans actuel des habitudes, on arrive presque toujours trop tard, et après que l’entant a été informé par des voies moins pures.

Craindra-t-on que l’explication franche, en prévenant les accidents que nous avons vus, n’empêche aussi ces transferts heureux de la curiosité sur d’autres branches du savoir ? À la vérité, ces transferts demeureront inévitables, car les réponses les plus sincères ne satisferont jamais la curiosité de l’enfant. L’on sait que tout fait intellectuel ne se conçoit qu’en fonction de l’activité. « Comprendre, dit Janet, c’est savoir fabriquer », et nous rencontrons plus loin un petit garçon qui voudrait être fille parce qu’une fille « fabrique » des enfants. L’expérience montre que les explications trop, théoriques sur la sexualité, les comparaisons avec les pistils et les étamines, etc., ne répondent pas à la curiosité de l’enfant il : faut que l’explication, sous peine d’être inutile, fasse une place au plaisir, à la caresse, à la joie de l’amour [9] ― et c’est bien là le point le plus délicat. Ce qu’il y a derrière toute curiosité, ce n’est pas seulement le désir de savoir, mais le désir de faire ; derrière la curiosité sexuelle de l’enfant. il y a incontestablement le désir de participer à la vie sexuelle de l’adulte. Et comme cela est en tout points impossible, un élément d’insatisfaction demeurera très suffisant pour provoquer des transferts et des sublimations. Au contraire, lorsque l’on n’a pas répondu à la curiosité de l’enfant, c’est alors qu’il risquera le plus de succomber, — pour s’informer. — à des expériences sexuelles précoces et perverses.

De même qu’on ne peut pas satisfaire absolument la curiosité de l’enfant, il semble bien qu’on ne puisse pas d’avantage lever entièrement le tabou et la culpabilité qui affectent cette curiosité et comme d’autres tabous, doivent bien faire partie du primitif, être plus ou moins innés, héréditaires. Mais ce qu’on est en droit de proposer, c’est d’alléger, au lieu de cultiver comme on le fait, le sentiment de culpabilité qui peut, en s’aggravant, entrainer les pires conséquences… [10]

Charles Baudouin

[1Freud : Introduction à la psychanalyse, p.341.

[2Jones : traité de psychanalyse cap xxxvii.

[3S. Morgenstern : La psychanalyse infantile…, p. 71.

[4Jone : v.k. p. 818.

[5S. Morgenstern : v. k. cit., p.86.

[6E. Jones : traité de Psychanalyse p. 819.

[7O. Pfister : La psychanalyse au service de l’éducateur, p. 174.

[8Ch. Odier : Curiosité morbide.

[9Vid. Ferenzi, DieAnpassung der Famille an dar Kind. Mme Marie Bonaparte (de la prophylaxie infantile des névroses, p.48, insiste à son tour sur ce point. L’explication qui passe sous silence l’élément plaisir ébranlera encore et toujours, la confiance de l’enfant dans ses parents. Elle ajoute : « Et la discussion franche de l’onanisme infantile avec l’enfant, si de tels éducateurs s’y hasardaient, en serait troublée. — Pourquoi me cachent-ils, penserait l’enfant, quand il s’agit d’eux-mêmes, ce dont, moi, je dois parler lorsqu’il s’agit de moi ? »

[10 L’âme infantile et la psychanalyse, Ed. Delachaux et Niestlé, Neuchâtel et Paris, 1931.