Traits généraux de l’invention

, par  Leroi-Gourhan (André) , popularité : 3%

Dans l’énorme masse des documents de l’Histoire de l’Archéologie et de l’Ethnologie, il en est très peu dont on possède l’acte de naissance. Lorsqu’on déclare que le cheval domestique apparaît pour la première fois en Mésopotamie préhistorique, cela signifie simplement que le plus ancien document est tiré de ces régions, mais on a de bonnes raisons pour croire qu’il s’agit d’un emprunt. Il en est de même lorsqu’il s’agit de la poterie, de la métallurgie, du tissage ou de l’agriculture, mais avec cette aggravation que si l’on peut encore admettre que le cheval domestique soit la découverte d’un seul groupe, peut-être d’un seul homme, l’« invention » de la poterie, du tissage ou de l’agriculture est une abstraction mythique qui ne signifie rien, sinon qu’à une chose existante, on suppose un commencement.

Il est clair que si l’on tente de se représenter l’invention, c’est-à-dire l’origine du tissage, dans les faits connus, on n’obtient rien, sinon, dans des documents souvent contradictoires, l’impression générale d’une évolution à partir de formes relativement simples vers des formes techniques à meilleur rendement (non pas forcément plus compliquées), à travers une suite d’améliorations souvent minimes. Jusqu’à présent, toutes les grandes techniques font remonter le cours des siècles par des exemples qui trouvent tôt ou tard un précédent plus respectable, qui ont tous l’air depuis longtemps familiers au groupe qui les possède, et qui s’interrompent brusquement au Néolithique ou au Paléolithique sur des témoins déjà très bien constitués. Il serait absurde d’ailleurs de supposer que l’archéologie découvrira indéfiniment des précédents, mais il faudra encore des siècles de fouilles systématiques pour avancer avec une certaine vraisemblance que telle contrée a connue le métal avant toute autre ; encore est-ce là l’exemple le plus facile. La même incertitude frappe la Paléontologie : qu’elle se fixe sur l’insecte ou sur le mammifère, elle remonte le cours des périodes géologiques jusqu’à des limites voisines de celles que l’être envisagé n’a pas pu dépasser, mais c’est pour découvrir au plus profond du temps, des formes qui témoignent déjà d’une maturité appréciable.

Tout semble se passer pour nous comme si, abstraction faite des correspondances chronologiques entre les grands foyers de civilisation, matérielle, l’histoire humaine était divisée en périodes comparables à ces périodes où le paléontologue place, à quelques dizaines de millénaires près, l’apparition du reptile, celle du mammifère ou celle de l’oiseau. En Ethnologie, les débuts de ces périodes sont marqués par de grandes découvertes techniques : la pierre taillée, la pierre polie, l’agriculture, les métaux, le machinisme. Ces découvertes, prises de très haut, semblent avoir été faites par groupes simultanés, coupés de longues périodes de stagnation apparente : néolithique-agriculture-élevage, métallurgie-techniques semi-industrialisées, machinisme-techniques industrialisées. Nous avons précédemment dégagé que si une coupure doit être faite dans l’évolution technique de l’Homo sapiens, c’est entre le Paléolithique et toute la suite, le Néolithique étant une préface des métaux ; on comprend ainsi pourquoi la métallurgie et le machinisme ne font qu’amplifier en les portant à la semi-industrialisation, puis à l’industrialisation , les techniques déjà pleinement affirmées au Néolithique.

Le Paléolithique étant très mal connu, l’observation ne peut porter que sur cette courte période de quelques millénaires, qui nous sépare des hommes de la pierre polie : nous les trouvons en possession du travail des solides stables et du bois, de la volerie, de la vannerie et du tissage, de l’élevage et de l’agriculture, de la navigation, ce qui, à l’exception des métaux, leur donne le cadre technique de tous les grands groupes semi-industriels qui ont suivi. La recherche des plus grandes découvertes de l’humanité avant le xviie siècle se situe par conséquent d’emblée au-delà du champ de l’observation rigoureuse, sur la marge étroite qui sépare le Néolithique du Paléolithique. Cette. marge est pratiquement inconnue : on a découvert, surtout en Europe et à l’est de la Méditerranée, des étages intermédiaires qui ont reçu le nom général de Mésolithique. Ces couches contiennent des documents très remarquables ; mais, sauf pour les outils partiellement polis qui peuvent passer pour le témoignage d’un état où l’on est en train de développer le polissage (témoignage d’ailleurs précaire puisque polir le seul tranchant d’une herminette équivaut à la technique déjà pleinement acquise du polissage, le reste n’étant que le désir de faire des outils plus nets mais non plus efficaces), sauf pour le polissage partiel, l’archéologie se borne à constater que les sites qu’elle fouille possèdent ou ne possèdent pas encore les techniques du Néolithique. On ne trouve donc pas de formes de transition.

Comment pourrait-il en être autrement ? Le début du xixe siècle ne connaissait pas de formes qui fussent des embryons matériellement. utilisables de la locomotive, de l’automobile ou de l’avion. On en découvre les principes mécaniques épars dans vingt applications, connues depuis plusieurs siècles (c’est là le phénomène qui explique l’invention) mais, le propre de l’invention est de ses matérialiser en quelque sorte instantanément. Si l’on imagine au cxxe siècle des archéologues qui n’auraient pas d’autres moyens de recherche que ceux dont nous disposons pour le Néolithique, ils seraient obligés de constater que, au-dessus d’une couche épaisse d’épées, de pistolets, de carrosses hippomobiles, apparaît subitement, instantanément, un prodigieux amoncellement de carcasses d’avions, de locomotives, de postes radiophoniques et de boîtes de conserves. Sans doute ne pressentiraient-ils pas les antécédents de tous ces objets dans les couches plus profondes et seraient-ils tentés de placer au xxe siècle une coupure, une révolution. brutale à la manière de celles imaginées par Buffon et les premiers paléontologues, peut-être l’arrivée massive, du fond d’un centre inconnu que leur fantaisie pourrait leur faire placer au pôle nord, d’une vague d’envahisseurs portant dans leurs bagages les instruments d’une civilisation nouvelle. On peut espérer que les archéologues du cxxe siècle seront mieux armés que nous dans la recherche, mais l’expérience que nos quatre dernières générations ont vécue peut utilement se projeter sur le passé. Elle invite à croire qu’a certains moments de leur vie matérielle, des groupes humains progressivement enrichis par l’accumulation des légers dépassements que permettent tous les outils d’un certain état technique, entrent dans une période intense d’associations qui les projettent littéralement dans un groupe technique nouveau. Ces crises collectives d’invention ont forcément des résultats politiques importants ; le Néolithique et le début des métaux semblent uniformément correspondre à une période de guerres de civilisation, mondiales dans la mesure où plusieurs mondes cohérents s’inscrivaient dans la superficie eurasiatique : on voit de nouveaux crânes un peu partout. Nous manquons de recul pour juger notre propre période, mais deux guerres mondiales s’y inscrivent déjà. Il ne faut pourtant pas s’exagérer l’importance de ces phénomènes politiques, la présence simultanée de crânes et d’objets nouveaux tend à faire prendre l’ensemble comme un brassage complet ; mais l’expérience tend à dégager que les grandes masses humaines changent plus rapidement de groupe technique que de milieu intérieur et de crâne : aussi serions-nous tentés ici de voir dans ces grandioses manifestations migratoires une conséquence véritablement secondaire du très réel bouleversement technique.

Le phénomène d’invention apparaît dans ce qui précède, caractérisé par de longues périodes de petites inventions (réellement petites ou sans conséquences générales) entrecoupées de courtes phases qui instaurent un état technique nouveau. Sur ce plan, l’Évolution paraît avoir pour conséquences la Mutation. S’il s’agit d’un phénomène très général, on doit, en l’analysant, retrouver à la fois ses phases dans le détail de chaque observation et son insertion naturelle dans tout le système de l’Évolution technique. En d’autres termes, les deux aspects d’Évolution lente et minutieuse et de Mutation instantanée doivent réapparaître dans chaque technique et chaque groupe humain, de même que l’observation partielle des seuls phénomènes d’invention doit attirer tout un réseau d’adhérences dans le milieu intérieur et les emprunts.

André Leroi-Gourhan
Milieu et techniques
Albin Michel, 1945.