La philosophie de l’égoïsme

, par  Walker (James L.) , popularité : 5%

II

Il est temps maintenant de donner une définition de l’Égoïsme. Il convient de recourir aux dictionnaires pour y trouver l’explication du sens de la plupart des mots — mais en ce qui concerne les arts, les sciences, la philosophie, i1 y a quelques termes principaux qui sont compris d’une façon plus précise que la notion générale de la multitude de définitions données par le dictionnaire pour un mot donné. Le dictionnaire est semblable à une carte géographique, indiquant la situation d’un pays par rapport à tous les autres. La définition du dictionnaire est objective, elle ne serre pas de près l’analyse. Son langage est populaire, comme, lorsqu’il s’agit de couleurs, on parle du blanc et du noir. Et tout cela suffit. Le peuple a besoin de renseignements paraissant véritables, qui lui serviront dans un but pratique, et ne nécessitant une large extension de ces informations que dans les bornes modérées, il se satisfera donc des brefs aperçus ou des explications limitées que lui dispensèrent des hommes experts en matière de classification linguistique générale… Les soi-disant synonymes ont une signification graduée, mais les argumentateurs cèdent facilement à la tentation de donner une importance égale à deux termes, parfois avec l’intention de noircir l’un en lui attribuant un sens péjoratif qui appartient à l’autre. Dans la discussion, l’auditeur est habituellement capable de comprendre immédiatement si l’orateur, à condition qu’il soit sincère, est bien ou mal disposé à l’égard d’un objet, simplement en observant les termes dont il se sert en parlant de son existence. Nous trouvons rarement des sentences réunies en quantité sans qu’elles comportent un jugement moral. D’un point de vue égoïste, de tels jugements pourraient se traduire par la représentation d’un mendiant exaltant la charité.

La définition du spécialiste, d’autre part, est semblable à une carte géographique qui indique la frontière entre deux pays, mais ne cherche pas à indiquer autre chose. Pour le navigateur la terre est ce qui sous son bateau, n’est pas eau. Pour l’économiste politique un lac et une mine de charbon sont également de la terre. Ces deux spécialistes sont inspirés par deux différentes séries d’idées, c’est-à-dire considèrent diversement les aspects différents de l’objet.

Le mieux que l’on puisse dire de la définition que la dictionnaire de Webster donne de l’Égoïsme est que le lecteur au courant du sens donne à ce terme tel qu’il est employé dans la philosophie pratique depuis nombre de lustres — peut en retrouver l’idée à la façon dont on découvre un diamant dans une boite à ordures. « Habitude de… juger de toutes choses par rapport à ses intérêts ou à sa propre importance », voici la définition qui se rapproche le plus de celle fournie par Webster [1].

Dans quel sens l’individu et ses intérêts pourraient-ils être autrement que d’importance vitale pour lui ? Seulement en ce sens que pour éliminer l’Égoïsme, ses intérêts, ne doivent pas être interprétés comme incluant son intérêt intellectuel et sentimental dans les objets, autrui y compris. Mais l’Égoïste prendra la liberté de demander comment on peut assumer de juger de quoi que ce soit si on n’y trouve pas un intérêt quelconque. Supposons qu’un nouveau lexicographe insère dans son dictionnaire une définition semblable à celle-ci :

Égoïsme, Principe de la personnalité ; doctrine de l’individualité ; intérêt personnel ; amour de soi.

Je commenterai cette définition en disant que « doctrine de l’individualité » est une expression plus heureuse que le simple mot « individualité », car on emploie ordinairement ce vocable pour donner l’idée de particularités de caractère distinctes, notables. L’« intérêt personnel » s’entend spécialement de l’intérêt pécunier et tout autre du même genre, étranger à la réciprocité qui découle des plaisirs procurés par la camaraderie ou de ceux que produit la satisfaction intellectuelle. « L’amour de soi », ordinairement ne songer qu’à sa propre satisfaction sans tenir compte des sentiments des autres.

Toutes ces définitions expliquent l’Égoïsme, mais dans des sens spéciaux. Le mot anglais selfish — égoïste « soi-iste » — à cause de sa terminaison en ish, évoque, par exemple toute une série de qualificatifs péjoratifs, terminés également en ish, et qui peuvent se traduire par : adonné « à la fourberie » (knavish), « au vol » (thievish) ― « à la sottise (foolish) — « à la sottise » (foolish) ― « à la malpropreté » physique ou morale, pour ne pas dire plus (mawkish) ― livresque (bookish), monacal (monkish), papiste (popish). De sorte que lorsque quelqu’un agit de façon à susciter du dégoût chez autrui, on qualifie son action d’« égoïste », non pas tant parce qu’elle est une manifestation de son « moi », mais pour la stigmatiser en l’affublant d’une expression comportant mépris et aversion.

Jusqu’ici, l’instinct du langage apparaît correct, quelque erroné que puisse être le jugement populaire concernant certaines actions qualifiées égoïstes. Faute d’y avoir songé, certains auteurs ont mis au compte de l’opposition au principe de l’individualité, le jugement populaire, dans son enter, tel qu’il se manifeste dans sa réprobation de l’égoïsme.

Il y a certainement beaucoup de vrai en cela. C’est le principe de la personnalité et l’égoïsme du plus grand nombre qui, naturellement, s’élève contre l’égoïsme des autres et le principe de la personnalité chez autrui. L’égoïste prétend que son pâturage sera plus vert et plus riche dans la mesure où, en ce qui concerne ses désirs particuliers, autrui se conformera à la prédication de l’altruisme et de l’abnégation de soi ― lesquels termes, le génie de égoïsme affirme astucieusement être synonymes chaque fois qu’ils servent ses fins. L’abnégation de soi, dans son sens absolu est évidemment une folie, tandis que l’altruisme peut être de l’égoïsme dépouillé de tout caractère le rendant antipathique à autrui, (autrement dit l’in-égoïsme de l’ego). Il s’agit là d’une analyse nouvelle et je ne prétends pas que ceux qui se servent du mot altruiste ou de l’expression « dépourvu d’égoïsme » soient conscients de la valeur de la terminaison iste ou du préfixe in ; si je me réfère aux définitions du dictionnaire de Webster concernant le personnalisme et l’amour de soi, c’est simplement pour insister sur leur emploi courant

(à suivre)

James L. Walker
traduction E. Armand

[1Le Nouveau Petit Larousse illustré définit ainsi l’Égoïsme : « vice de celui qui rapporte tout à soi ». Le Cassel’s English Dictionary donne une définition plus longue : « Amour passionné ou excessive opinion de soi ; habitude de référer tout à soi, et de juger et d’estimer toute chose par rapport à ses intérêts ou à son importance. El Nuevo Diccionario de la lengua castellana (Miguel Tore y Gomez) explique Simplement : « Amour excessif de Soi-même », etc., etc, (Note du traducteur).