Parmi ce qui se publie

La félicité du pauvre
dimanche 23 septembre 2012
par  Lacaze-Duthiers (Gérard de)

Jacques Sautarel : La félicité du pauvre. (Ed. Montmartre-Paris, 12 fr.). ― Les lecteurs de l’en dehors connaissent Jacques Sautarel, l’auteur de la Philosophie du Déterminisme, ouvrage que je qualifierai de classique, publié il y aura bientôt trente ans, dans la fameuse collection sociologique de Stock, qui comptait Parmi ses collaborateurs Kropotkine, Malato, etc… L’an-archie, « porteuse de flambeaux », comme disait Laurent Tailhade, était belle alors. Sautarel se sentit attiré vers elle, et depuis cette époque il n’a cessé de lutter pour un idéal de vie meilleure. Tandis que certains de ses camarades se contentaient de « rêver »,Sautarel, lui, ne rêvait pas. C’est dans le présent même qu’il plaçait le bonheur, c’est pour les hommes d’aujourd’hui, non pour ceux de demain, qu’il écrivait, qu’il bataillait. La Cité Future était trop lointaine pour satisfaire cet amoureux de réalités.

L’auteur de la Philosophie du Déterminisme ne se grisait pas de belles paroles. Il était poète, sans doute, mais à sa manière. Poète réaliste, aimant la vie et voulant la « vivre en beauté » il n’attendait rien du « Grand Soir », mais de sa seule volonté. Nous le retrouvons, tel qu’il était alors, tel qu’il n’a jamais cessé d’être, dans son dernier livre : La Félicité du Pauvre. C’est sa vie même, mouvementée, tourmentée, que nous suivons pas à pas dans cette « confession ». L’auteur s’y est mis tout entier, avec ses rêves, ses sentiments, ses espoirs, ses illusions et ses désillusions. Beau livre, parce que sincère, et qui n’a d’un roman que le nom, si l’on entend par roman une fable imaginée de toutes pièces. Jaques Sautarel n’a pas eu besoin d’imaginer une « histoire » pour nous intéresser. Il n’a eu qu’à raconter sa vie sans chercher à y changer quoi que ce soit, ne se donnant pas pour un « héros » ni pour un parangon de vertu. Tel passage de son livre provoquerait des cris d’horreur et de réprobation de la part d’un certain public habitué aux publications édifiantes chères à M. l’abbé Bethléem. Ainsi, lorsque Sautarel nous déclare sans ambages qu’il a voulu « violer sa fille », quel père de famille ne frémirait pas d’indignation ! Mais voilà, Sautarel a le courage de ses opinions (courage que n’ont pas les bourgeois plus pervertis que lui), et nous n’avons pas de peine à retrouver, dans la Félicité du Pauvre, l’auteur de Paradoxes, Amants en Révolte, États d’âme, Lueurs Économiques, Désenchantements, Un viol, Là Terre Promise, et de cette petite brochure aujourd’hui introuvable : Quand égorgerons-nous enfin ? Mais il n’y a pas que des viols ou des tentatives de viol dans La Félicité du Pauvre. Il y a des idées, des idées qui ne courent pas les rues, des idées qui sont à l’encontre des « ’idées reçues ».

Cette lecture est captivante. Sautarel est un de nos meilleurs conteurs. L’esprit de Rabelais et de Voltaire, l’art de Maupassant et de Mirbeau se retrouvent dans les meilleures de ces pages. On n’analyse pas un tel livre. L’enfance de Sautarel, ses premiers pas dans la vie, ses souffrances morales et physiques, ses privations, ses démêlés avec l’autorité, son effort pour tenter d’harmoniser ses actes et ses théories, ce sont là autant de « drames vécus », aussi palpitants certes, plus palpitants que tous ces faits-divers dont la presse nous inonde, que toutes les prouesses d’aviateurs, que tous les combats de boxe ou autres. Le lecteur ne sera pas déçu en fermant ce roman de 431 pages qui se termine par un élan fraternel vers tous ceux qui souffrent, et une critique serrée de toutes les institutions sociales, basées sur le crime et la bêtise.

Gérard de Lacaze-Duthiers.