L’en dehors

dimanche 23 septembre 2012
par  Madel (P.)

À Marius Berger.

Le « Maurice-Eugène » était signalé depuis la veille, en partance de Nouméa. À huit heures du matin, Georges Oxford avait braqué vingt fois sa longue-vue sur la passe. Bernard, sorti dès l’ouverture des ateliers, n’était pas même venu aux informations.

Ti-Nam et Roï, les deux chinoises, achevaient en silence de ranger le salon. M. Georges remarqua un siège mal placé, ne dit rien, et, rectifia lui-même l’alignement. Puis il retourna sur la vérandah qui longeait le bungalow, face à la mer, et prit le « Bulletin du Commerce » qui traînait sur un guéridon de bambou. Sa haute taille se tassa tout à coup, se voûta, tandis qu’il s’asseyait dans un fauteuil. Le visage était jaune et sillonné de rides, avec des yeux bleus très jeunes et des cheveux grisonnants. Un bec-de-lièvre relevait la lèvre à droite, la figeait en une espèce de sourire qui ajoutait à l’expression incertaine des traits.

Entre les deux pointes rocheuses, la baie ouvrait un quart de cercle tout verdoyant. Des îles lointaines parsemaient la mer de corail ; sans un frémissement, au soleil déjà chaud, s’étendaient les flots bleu foncé sous un ciel de cobalt. Près du bord, les hauts fonds de sable rosissaient la lente progression de la marée montante. Les wharfs sur leurs pilotis étaient deux griffes noires implantées dans l’outremer profond, comme pour une prise de possession. Les chalands, noirs aussi et lourds, dormaient dans l’étendue saturée de lumière.

Lorsque le « Maurice-Eugène » parut au sud-est, Georges Oxford donna l’ordre de mettre en marche la « Christine », et les explosions assourdies du moteur se détachèrent nettement sur le rythme plus rapide et plus régulier des ateliers.

L’administrateur suivait l’étroit sentier le long de la plage, et de temps en temps apercevait à travers les éclaircies des palétuviers la silhouette du « Maurice-Eugène » qui grandissait rapidement. Il franchit le tourniquet et courut presque, grimpant comme un jeune homme l’escalier qui accédait à la voie du Decauville. Le trafic était arrêté pour la matinée, tous les chalands ayant été remplis de minerai à l’avance, afin de hâter le chargement. À l’extrémité du wharf, la « Christine » ronronnait, accolée à l’une des lourdes embarcations.

Georges Oxford, sautant sur l’avant ponté du chaland, gagna le remorqueur qui, aussitôt après, vira de bord et se dirigea vers le cargo, au mouillage à deux cents mètres dans la baie.

Le « Maurice-Eugène » était un bateau de huit mille tonnes appartenant à la maison Ballande. Il venait charger à Hienghène quatre mille tonnes de minerai fie, chrome à destination de l’Amérique. Gladine Oxford, arrivée depuis huit jours à Nouméa par le « La Pérouse », occupait l’une des six cabines pour passagers, installées tant bien que mal à bord du cargo.

Sur la « Christine », tout le monde, depuis Provini le capitaine jusqu’aux canaques du chalandage, savait que le patron attendait sa fille. D’ailleurs, il ne pouvait se tenir d’en parler, ni dissimuler son impatience. Gladine n’avait pas voulu, comme son frère aîné Bernard, poursuivre ses études à Sydney, ce qui lui eût permis de revenir chaque année pour les vacances. Depuis neuf ans, elle vivait en France, partie à dix-huit ans, après l’obtention du bachot au collège de Nouméa — docteur en médecine depuis trois années, pendant lesquelles elle était demeurée dans la métropole pour parfaire, disait-elle, son apprentissage. Théoriquement, Georges Oxford avait confié sa fille à une parente habitant la banlieue parisienne ; pratiquement, la jeune fille avait de suite affirmé son indépendance en louant une chambre sur la rive gauche.

Mélange d’inquiétude, de joie et d’amour, les regards de M. Georges fixaient la vieille carcasse du « Maurice-Eugène ». Gladine, penchée à la coupée, souriait tendrement au matin splendide, au petit remorqueur qui s’essoufflait sur l’eau calme.

Souriant encore, elle fixait le vieil homme qui, l’ayant serrée dans ses bras, expédiait quelques formalités, pour, débarrassé de tout souci, entraîner jalousement sa fille. Un vieil homme ? Oui, bien qu’il n’eut guère plus de cinquante-cinq ans. Mais ces neuf années avaient durement marqué sur lui. Gladine revoyait les cheveux blond ardent, rejetés en arrière d’un mouvement juvénile, la taille bien droite, le teint clair. Cher papa ! c’était bien encore le même regard rêveur et enthousiaste, l’espèce de gaucherie charmante qui donnait à l’homme de quarante ans, malgré la déformation de la lèvre, une séduction d’être toujours jeune.

Dès qu’ils eurent descendu l’échelle au flanc du cargo, la « Christine » décrivit un demi-cercle et revint vers le rivage, laissant accosté le chaland que les canaques déchargeaient avec des chants et des cris aigus. Ils n’avaient rien à se dire ; il fallait laisser aux hôtes intimes le temps de se reconnaître, de reprendre contact. Côte à côte, ils regardaient s’approcher les maisons à travers la verdure ; et dans le fond, le long plateau du Katépabié, aux éperons parallèles jetés vers la plaine, séparés par des cascades d’un blanc éclatant.

Ils trouvèrent, sur le wharf, Bernard tout affairé. Le chargeur avait une panne, et ne serait sans doute pas réparé à temps pour l’après-midi ; il fallait prendre une équipe de chinois en attendant, afin que le chargement ne fut pas retardé. Monsieur le directeur technique était en colère contre le mécanicien, contre le chef d’atelier : ces gens-là n’étaient bons à rien, il devait s’occuper de tout lui-même. Il s’informa si sa sœur avait eu une bonne traversée et s’excusa de ne pouvoir l’accompagner à la maison. On se retrouverait à onze heures et demie pour le déjeuner : il ne pouvait négliger son travail, il n’avait pas une minute à lui.

Son père l’approuva ; mais Gladine eut un léger rire en reconnaissant le coup d’œil complice qu’il jetait de côté. C’était comme autrefois, peu de temps avant son départ, lorsque Bernard, jeune ingénieur et gonflé de son importance, revenait de Sydney avec le titre de sous-directeur de la Katépahié, changé après le départ de Ramsay en celui de directeur.

― Qui a remplacé Bernard, là-haut ? demanda Gladine.
— Un autre anglais, Ellis Blackway ; d’ailleurs, il descendra sans doute quelque dimanche, tu le connaîtras…
— Tu vois, continua le père, Bernard n’a pas changé, toujours actif, empressé, autoritaire…
— Et toi, papa ?
— Moi, je suis fatigué !…

Gladine voyait avec plaisir la vérandah chargée de lianes bleues et rouges, et l’énorme buisson de laurier-rose à côté du perron. Elle accrocha son chapeau de feutre au dossier d’un pliant et retirant quelques épingles de l’épaisse masse de ses cheveux roux, laissa retomber les tresses sur ses épaules. C’était là sa manière, et Monsieur Georges retrouva l’adolescente dans cette grande jeune femme dont les yeux gris se posaient sur toutes choses avec calme.

Bien sûr, il semblait fatigué : un reste de paludisme, rapporté des Hébrides, le foie aussi sans doute. Aujourd’hui, il n’y fallait pas penser. Toute une connaissance à refaire. Au fond, n’avait-il pas toujours préféré Gladine, qui lui ressemblait physiquement ? Renfermée et muette près de la mère trop distante et trop froide, elle s’animait lorsque son père l’emmenait avec lui dans la brousse ou chez les engagés qu’il soignait bénévolement. Bernard au contraire professait l’orgueilleuse supériorité intellectuelle de Madame Oxford. Quand celle-ci était morte, Gladine à dix-sept ans venait de sortir du collège, et Bernard, depuis un an déjà sous-directeur de la mine, habitait au village même édifié sur le Katépahié, et ne descendait à Hienghène qu’une fois par quinzaine. Georges Oxford avait donc vécu toute une année avec sa fille dans une affectueuse, intimité, et il s’en souvenait comme de la période la plus heureuse peut-être de sa vie. En l’adolescente déjà sérieuse et réfléchie, avec des accès d’enfantine gaieté. Il avait trouvé un compagnon de pensée et de travail, comme jamais sa femme ne l’avait été ; en même temps qu’un réconfort dans les moments difficiles.

Bernard blâmait en son père une bonté trop commode, trop de familiarité avec les employés, un manque de convictions sévères. L’usine devait marcher comme une caserne, et depuis qu’il était directeur il s’efforçait de faire rentrer dans l’ordre tout ce qui n’allait pas à son gré. Laissant la résidence d’en haut à Ellis Blackway, il était. venu habiter avec Monsieur Georges, qui regrettait presque la triste solitude où l’avait laissé le départ de Gladine.

— Enfin, que comptes-tu faire ? demanda Bernard à la fin de ce premier déjeuner en famille. Papa t’a dit que j’étais fiancé avec May Williams. Nous t’attendions pour fixer la date du mariage. Puisque te voilà, je vais écrire à May de venir passer quelque temps à la maison. Lorsque je serai marié, je m’installerai dans la maison actuellement vide située près des bureaux. Tu pourrais rester ici avec papa, exercer comme médecin de colonisation. et obtenir une subvention de la mine pour soigner les employés.
— Je n’ai pas du tout réfléchi à cela, dit Gladine. À vrai dire, je ne pensais pas…
— Ce serait pourtant le mieux, trancha Bernard. Le docteur Liehmann est à Ouaré : quarante kilomètres. Et l’état des routes ne lui permet pas de passer aisément. Papa, qui est toujours le même, hésite à le…déranger, et préfère se charger du rôle d’infirmier. Ce n’est ni son métier, ni sa place. Il ne s’écoule pas de jour sans qu’il ne rende quelque visite, non seulement à l’infirmerie, mais dans les cases mêmes des javanais ou des tonkinois. Ce n’est pas là besogne d’un administrateur. Ces gens-là deviennent déjà beaucoup trop familiers.
— Mais papa sait aussi bien que toi ce qu’il doit faire ! dit vivement Gladine. Pour moi, je n’ai vraiment pas l’intention de m’enterrer ici, dû moins à la manière dont tu l’entends. Et d’ailleurs…

La jeune femme vit l’expression attristée du père, et son regard comme un appel.

― …et d’ailleurs, reprit-elle en se levant et en baisant le visage flétri, je veux d’abord jouir de mes vacances. Nous verrons .plus tard.

(à suivre)

P. Madel