Épilogues Gymnomystiques

dimanche 23 septembre 2012
par  Estève (Dr Louis)

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En 1925, M. J. Travel, traversant l’Allemagne, s’étonnait de voir exposées aux vitrines des librairies des cartes postales reproduisant à des milliers d’exemplaires les photographies ― avec les noms — de jeunes filles des plus respectables familles en train de faire de la gymnastique — au plein sens étymologique du mot.

Et l’année suivante, M. C. Géniaux notait que les jeunes françaises, elles aussi, « mêmes élevées chrétiennement, ont régulièrement développé le sentiment de la puissance d’attraction et de la valeur de leurs corps ». De là, les « modes » et us que nous montrent les plages estivales et cette vogue des sports, en laquelle, dès 1913, je discernais les préludes du nudisme systématique.

Si, sur ce nouveau terrain de la concurrence sociale, les classes laborieuses ne veulent pas se laisser trop distancer, qu’elles emboîtent résolument le pas de leurs concurrentes déjà plus favorisées dans les autres domaines !

Alors que toute exhibition de luxe, — se complaisant à encadrer de quelques précieux colifichets de larges surfaces d’épiderme intentionnellement adustées — trouve autant de recrues que d’adeptes, jadis, les vieilles prostitutions rituéliques, le respect humain du dénument, la crainte atavique d’être traités en pauvres diables, retient les gens du peuple d’anuder, eux aussi, leurs membres valeureux, dont le bronzage ne serait plus le fruit d’une vaine coquetterie.

Voilà pourquoi d’aucuns, professent qu’il est urgent — peut-être même avant de songer au dosage de la nudité — de la mettre à la portée. effective de tous. Telle est, sans doute, l’intention de M. S. Bonmariage, quand il propose de la rendre légalement obligatoire pour les enfants (La Lanterne du Midi, n° 55).

C’est encore, je me plais à le constater, celle de vivre : « L’eau, la lumière, le soleil et l’eau doivent pénétrer dans tous les foyers ; la gymnité fera plus pour la régénérescence des individus que la seule pratique des sports, qui ne passionnent que quelques milliers d’hommes de 16 à 30 ans » (n° 63).

Six mois plus tard (n°60, p. 10), je lisais dans le même organe, sous la plume du Dr Viard, cette explicite profession de foi : « L’énergie potentielle d’une démocratie dépend de la mise en pratique de nos conseils », ― lisez des observances nudi-naturistes — quasi unanimisées.

Telle est bien, semble-t-il, la conviction du gouvernement du Reich, puisque, après avoir révoqué A. Koch de ses fonctions d’éducateur public, — pour le bon exemple, — il subventionne généreusement désormais ses Écoles libres de Nudisme prolétarien.

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« Mais, va-t-on d’objecter, comment accordez-vous vos réserves sur la moralité et l’esthétique du nu avec la diffusion, que vous préconisez, des mœurs gymniques au sein des masses ? À vulgariser de tels errements, dont la simple sporadicité vous est suspecte, prétendez-vous donc les amender ? »

Ma foi, oui !

D’accord, cette fois, avec M. Nadel, qui nous rapporte un passage de la très compétente Question sexuelle, de Forel, la plus sûre façon de désérotiser le nu, c’est de le rendre pour ainsi dire universel et constant (Nudité et Moralité, p. 13).

M. J. de Gaultier nous démontre philosophiquement que la morale — bien loin de les commander, — n’est que fonction des mœurs dominantes en un siècle et en un pays donnés. Même dépendance asuétudinelle de l’esthétique, au surplus : L’Île du Dr Moreau, de H. Wells témoigne, par l’horrible, que le sentiment du beau nous est imposé par le type moyen des objets qui accaparent le champ de nos sens intellectuels, à la seule condition qu’ils ne nous inspirent pas une crainte trop vive.

Éthique et esthétique n’étant, donc, qu’une question d’adaptation et d’habitude, on s’explique que M. R. Salardenne, lors de sa prime visite à un libre-park, se soit trouvé à la fois grotesque et vergogneux sous ses vêtements, parmi une foule de nudistes en tenue de « réalisation », au milieu de laquelle il se singularisait malgré lui.

Mais, à la thèse de la moralisation du nu démocratisé, il n’est pas que ce jour, tout relativiste, de favorable : l’assainissement sera conféré aux pratiques nudistes, comme l’indique M. Nadel, par l’ampleur même de leur propagation, — la meilleure tactique pour défaire les convoitises, — filles hâves, du Mystère et de l’Inégalité.

Si, tout autrement que les nudités laborieuses, les nudités de gala provoquent les convoitises érotiques, c’est, sans doute, que le profane ne saurait leur prêter d’autre visée dernière, — hypocrite, naïve ou cynique, — que la consommation physique de l’amour…

Oh ! certes, c’est un idéal bien ardu à réaliser que celui d’un nudisme de groupe, qui se veut édificateur, sans rien sacrifier de sa valeur esthétique, et tout en condescendant à n’être plus qu’une institution banale !

Est-il vraiment réalisable ?

Des romanciers archéographes nous l’assurent : c’est ainsi que M. E. Romilly l’évoque rétrospectivement pour l’Égypte protopharaonique. Sa plume insinuante nous hallucine presque de la joie d’aller sans vêtement sous un climat sec et de marcher pieds nus sur la mosaïque des rues d’une métropole de l’époque : « Que de pieds charmants ce pavement a vu passer, — aux malléoles nacrées, aux ongles roses, avec des anneaux précieux aux chevilles, des bagues aux orteils !… Spectacle tout gracieux, élégance populaire, suprême propreté, que les peuples rudes ne connaîtront plus ! » (Les Amants de Cléopatre p. 46.).

Cette romanesque nostalgie est-elle justifiée ? Le tour que, depuis les premiers siècles de l’ère chrétienne, semble avoir pris l’évolution des sociétés humaines nous sèvre-t-il de tout espoir d’un renouveau prochain des belles et saines mœurs antiques ?

M. P. Mille ne partage nullement la définitive mélancolie de notre laudator temporis acti : commentant la récente Psychanalyse de l’Amérique, du Comte Keyserling, il conclut que le progrès des techniques industrielles est vraisemblablement très près de son apogée et que l’homme de demain, orientant désormais ses aspirations créatrices vers un nouveau parvis, va s’ingénier à fonder une civilisation esthétique. Réplique du « miracle grec », restituant à l’individu son indépendance spirituelle, avec l’exercice désintéressé de son intelligence, — qu’obnubila le confortabilisme matérialiste, ― ploutocratiquement niveleur, — elle ouvrirait, enfin, l’ère d’une aristocratisation de la démocratie.

Tel était expressément le vœu d’une étude, sur Nietzsche que je publiai dans La Bataille syndicaliste, en 1914. Encore animé de la même foi en nos destinées, je précise, aujourd’hui, que je vois dans le développement nudique un des moyens d’atteindre ce magnifique but.

Il ne suffit pas, cependant, de faire de l’homme un bel et robuste animal : l’anthropoculture n’est que le soubassement de l’humanisme, et les processus d’hygiène ne doivent nullement entraver les visées plus hautes qui concourent avec eux à édifier la noblesse humaine.

(à suivre)

Dr Louis estève