Construire l’organisation

jeudi 24 mai 2012
par  Florac (Daniel)


« Ne peuvent se rassembler dans une organisation anarchiste que ceux qui sont décidés à œuvrer pour une transformation des structures sociales, transformation orientée vers des finalités libertaires.

Ne peuvent se rassembler dans une organisation anarchiste révolutionnaire que ceux qui estiment possible une telle transformation dans les temps que nous vivons. »

Maurice Fayolle
« Réflexions sur l’anarchisme »
1964


L’absence d’une organisation définie, solide, active et durable, comme l’écroulement ou les crises successives des rassemblements fédératifs existants, l’intrusion périodique dans nos milieux d’aventuriers de la politique ou, plus prosaïquement de francs abrutis et de petits rigolos (l’âge ne fait d’ailleurs pas tant à l’affaire), la confusion, la paralysie et les « questions de personnes » (souvent infondées ou montées exagérément en épingle) sont, au moins en France, caractéristiques du mouvement libertaire. Et ce ne sont pas ces dernières années, que ça plaise ou non, qui peuvent apporter un démenti à cette constatation « historique » (historique à double titre pour l’auteur de ces lignes et tous ceux qui, étant parmi les jeunes du mouvement en ont eu connaissance et n’ont vécu ces histoires que depuis un nombre relativement petit d’années).

Rompant délibérément avec ces « traditions », ou celles qui sont responsables de cet état de chose, décidés à faire table rase du passé négatif après en avoir tiré toutes les conclusions qui s’imposent pour le présent et l’avenir, désireux également de « faire place nette » dans le mouvement, notre but est la construction d’une organisation solide et durable, instrument essentiel (mais pas forcément unique ) de notre libération économique, sociale et intellectuelle, collective et individuelle.

Cette organisation sera, si l’on peut hasarder une formule « littéraire », « l’arme offensive de l’anarchisme ». Avant d’aller plus loin, précisons que l’anarchisme représente pour nous la possibilité de l’émancipation intégrale et les moyens d’y parvenir, en accord avec le but.

« Mais pour y parvenir, il faut œuvrer sans cesse avec le sens des réalités de la lutte et du but que nous poursuivons. Nous pouvons, comme cela s’est produit en d’autres époques, intéresser momentanément une partie de l’opinion, parler devant de nombreux auditoires, être suivis par des dizaines de milliers de lecteurs, et, d’ici deux ou trois ans, nous retrouver sans force, réduits à quelques petits groupes épars, découragés et sceptiques.’

On ne peut pas dire que Robert Lefranc, lorsqu’il écrivait cela dans le no 95 du « Libertaire », organe hebdomadaire de la F.A., du 18 septembre 1947, était mauvais prophète des événements de 1952―53 ! ! !

C’est encore à lui que j’emprunte les lignes qui suivent :

« Cela s’est déjà produit (!). Il faut en éviter la répétition (!). Car le but de notre activité n’est pas l’activité en soi. Nous ne sommes pas des dilatantes de l’action. Nous sommes des hommes et des femmes qui aspirent à transformer la société. Propager des idées n’est pas non plus un but en soi, ce qui serait une distraction de snobs. Nous propageons des idées et nous luttons pour détruire toute forme d’exploitation, d’oppression, d’autorité… et pour réorganiser la société sur la base de groupements de travailleurs et consommateurs, unis, librement fédérés… dont l’action serait coordonnée par des délégués responsables. »

Oui, nous voulons nous mettre à l’abri de la déchéance interne et des dégringolades…

Oui, nous voulons être autre chose que des négateurs, des pan-destructeurs, des esthètes ou des « témoins » ne concevant l’action que comme « but en soi », « raison d’être », distraction de dilettantes snobinards ou activités de désespérés… pour lesquels les taches constructives présentes et futures de l’anarchisme n’existent plus ou pas du tout ou presque pas, dont les cogitations et l’agitation n’ont pas d’effet, sinon purement négatif, dont les mouvements sporadiques restent sans résultats tangibles…

Nous nous définissons donc, en tant. que regroupement, dans « la triple perspective de l’organisation, de la révolution, de l’anarchisme. »

Cette organisation sera, comme l’a dit Fayolle de caractère spécifique. En aucun cas comparable avec la F.A. actuelle et les fédérations précédentes ou contemporaines qui, lorsqu’elles ont été autre chose que des copies de partis politiques ― dont la plus tristement célèbre, la défunte F.C.L. de type néo-léniniste et opportuniste ― ont toutes été formées selon le principe de la « synthèse anarchiste » de Sébastien Faure, c’est-à-dire regroupant les trois tendances de l’anarchisme : l’individualiste, communiste, syndicaliste et ses multiples ramifications et conceptions, la fédération réalisant la synthèse de ces sectes et courants divers, synthèse que l’on peut déjà essayer d’appliquer au niveau des groupes. Il n’ est pas question de revenir sur les qualités de ce principe, mais l’expérience a, semble-t-il, mis aujourd’hui suffisamment en relief ses limites et ses défauts… aggravés par l’absence de définition idéologique et d’organisation…. rendue inévitable par l’hétérogénéité obligatoire de la fédération ainsi conçue et la présence de camarades « anti-organisationnel ». Un tel mode de rassemblement n’est possible souhaitable et nécessaire que pour des unions pluralistes, sans prétentions réellement organiques, foyers d’échanges (échanges divers et multiples, sauf, si possible, de coups) de culture anarchiste, de débats, d’études et centre de liaisons.

Cependant, si cette idée et cette pratique de synthèse ainsi conçue sont inapplicables pour notre future organisation, nous ne voulons pas que celle-ci soit une « organisation de tendance » comme on a déjà essaye d’en mettre sur pieds (et dont les résultats ne sont pas tellement positifs dans le sens de l’anarchisme et de l’action anarchiste).

« Anarchisme en action » l’anarchisme révolutionnaire est une idéologie complète qui s’intègre toute la pensée anarchiste. L’organisation anarchiste réalisera donc, finalement, à un niveau éminemment supérieur, la synthèse anarchiste puisque nous affirmons les caractères individuels, éthiques, sociaux, économiques de l’anarchisme, ses possibilités de vie et d’action immédiate comme ses potentialités de réalisations futures. Il ne s’agit plus pour nous de juxtaposition hétérogène de principes et de concepts divers et souvent antagonistes, mais de fusion dans une idéologie globale et complète de perspective et d’action révolutionnaires, juxtaposition normale de réalités concrètes et vivantes, dont l’équilibre et l’unité relative sont naturels et se trouvent dans la vie elle-même.

Donc méthode de vivre avec ses implications diverses : projet, action, organisation etc., basée sur la liberté, nécessitant l’égalité et la solidarité et rendue possible par elles, et dont le moyen premier est l’analyse expérimentale et l’expérience elle-même, en dehors de toute « vérité » dogmatique et mythique révélée…

Partant de cela nous pourrions nous amuser à nous qualifier de « seuls vrais anarchistes », « anarchistes totaux », etc., et distribuer les anathèmes. Ce ne sera pas le cas et nous admettons a priori et reconnaissons dans les faits que des camarades libertaires ne partagent pas ces points de vue, n’envisagent l’anarchisme qu’en tant que simple « comportement », « témoignage », se désintéressant des problèmes sociaux pour la pratique exclusive d’une alimentation saine ou de la liberté dans l’amour ou du nudisme, de la chasteté, de la misanthropie, la liberté de « l’unique » ou ne conçoivent le militantisme que comme purement syndical ou sur le plan exclusif des comités d’Intérêt de quartier, etc., etc.

Nous les retrouverons avec plaisir pour des activités communes que nous espérons fraternelles et fructueuses… et c’est pour cela que nous préconisons l’existence d’une union réellement pluraliste de tous les anarchistes sans équivoques le désirant, de diverses conceptions et tendances… Nous n’entendons donc pas, cela doit être clair définitivement maintenant, faire une « nouvelle F.A. » avec qui voudrait la faire, pour remplacer l’actuelle « en mieux » et nous ne chercherons jamais à faire entrer dans notre giron « tous les libertaires » et encore moins ceux se réclamant à un degré quelconque et à titres divers, à tort ou à raison, d’idées anarchistes.

Nous n’entendons pas non plus, et cela doit devenir clair maintenant aussi, plonger dans des regroupements ou des milieux pour le moins « glauques » se disant « anarchistes » dont les gesticulations sont dans toutes les mémoires, qui ridiculisent notre pensée dans le public, et dont les glapissements retentissent toujours à nos portes pour y mener des « négociations » ou pour nous y livrer, comme le font présentement une petite équipe parisienne et un débris de groupe de province scissionniste de la F.A., à une jolie petite « pêche en eau trouble » dans l’espoir « d’en tirer quelque chose » à notre profit…

L’Organisation Révolutionnaire Anarchiste se caractérisera comme une organisation homogène de militants ayant une conception semblable de l’idéologie et de l’action qui seront, i1 faut le répéter, purement anarchistes, sans équivoque ni concession. Organisation homogène mais non monolithique car conçue et structurée sur les principes exclusifs du fédéralisme libertaire et de le pensée anarchiste.

Elle devra être contitée par tous ceux qui sont d’accord sur les notions de base préconisées et sur les définitions en cours d’élaboration dans ce Bulletin et dans un Manifeste que nous publierons prochainement, qu’ils soient membres de la F.A ou non, qu’ils participent à un autre regroupement anarchiste ou qu’ils se tiennent à l’écart du mouvement pour diverses raisons.

Nous n’avons pas l’intention de nous ériger en « noyau directeur » de la future organisation libertaire pas plus que de faire la moindre concession qui lui enlèverait ses caractères indispensables ou même un seul d’entre eux.

L’un des résultats atteints sera, ainsi, nous le souhaitons, la pulvérisation des questions de personnes et de chapelles et nous souhaitons très vivement que tous les anarchistes révolutionnaires authentiques et sans équivoque, quelle que soit leur attitude présente prendront conscience de leur responsabilité et l’assumeront. Comme nous l’a écrit récemment Louis Laurent : « devant l’ampleur du travail à accomplir, les girouettes comme les ragots, les rancunes disparaissent d’eux-mêmes, n’ayant aucun intérêt. »

Ainsi sera créée une organisation libertaire reposant sur des définitions idéologiques nettes, communes à tous les adhérents, mais non lourdement unitaires dans leur interprétation, tolérante dans la pensée et l’élaboration analytique mais cohérente dans l’action, la décision prise, les adhérents s’engageant moralement envers toute l’organisation celle-ci s’engageant collectivement envers chaque adhérent.

Comme le regroupement organique de départ, le recrutement se fera sur l’accord avec les définitions fondamentales de l’idéologie et le fonctionnement de l’organisation.

Il ne sera pas question comme il n’est pas question maintenant pour la construction de l’organisation, d’admettre n’importe qui, n’importe comment, même s’il paie régulièrement ses cotisations.

Car, comme l’a écrit M. Joyeux, i1 faut empêcher « tous les zazous, tous les aventuriers de la politique ou de tempérament de venir faire joujou avec notre fédération » et « le recrutement doit non seulement écarter la canailleet les cintrés… mais aussi les politiciens qui viennent faire leurs premières armes dans nos milieux… et… également d’honnêtes garçons qui ne sont pas et ne seront jamais anarchistes, et qui viennent chez nous croyant y trouver… une application exaltante de théories que nous combattons. », il devra également tenir au dehors de l’organisation les sympathisants et amis qui n’en accepteront pas les principes et le fonctionnement, mais avec lesquels nous nous retrouverons volontiers côte à côte dans le reste du mouvement.

La « mutation » du sympathisant en militant et son assimilation dans l’organisation anarchiste ne peuvent d’ailleurs s’opérer de façon « magique »… Sauf pour les militants connus, il y aura donc une période d’assimilation progressive durant ou au terme de laquelle le futur adhérent pourra prendre ses responsabilités et « se décider », l’Organisation également…

Organisation spécifique de conception et d’action révolutionnaire du mouvement anarchiste, l’Organisation Révolutionnaire Anarchiste devra être et ne pourra qu’être la minorité la plus consciente et la plus agissante de nature et de but sociaux, et non pas de « pure attitude », du mouvement populaire, tant dans sa lutte quotidienne contre l’autorité et l’exploitation économique dans laquelle l’organisation représentera l’effort vivant d’une constante révolutionnaire, que dans la révolution sociale, moyen d’accéder à la désaliénation complète de tous les individus, de chacun d’entre eux, et dans la période post-révolutionnaire.

À l’antithèse des partis politiques dits révolutionnaires et « d’avant garde » et contre eux, son rôle ne sera donc pas, bien entendu, la prise du pouvoir, même au moyen d’une « dictature sans écharpe ». Cela, non seulement parce que nous ne « voulons pas prendre le pouvoir », ou sommes pour sa destruction, mais parce que la finalité idéologique et tactique comme la stratégie globale permanente de l’organisation anarchiste sera orientée vers la destruction de toutes les formes d’autorité, morale, sociale, nationale, impérialiste, économique et la récupération indivise par la société humaine de l’ensemble du patrimoine humain, des moyens d’existence et des forces de production, toute forme d’exploitation et de domination étant évincée, par des moyens révolutionnaires, par les masses elles-mêmes qui, seules, peuvent réaliser l’organisation sociale et économique libertaire, le socialisme libertaire, point de départ de l’instauration d’une civilisation nouvelle, par elles-mêmes, pour elles-mêmes.

Partie intégrante du mouvement populaire, l’Organisation Révolutionnaire Anarchiste affirmera et présentera aux masses tant par son action que par sa propagande idéologique des buts sociaux, économiques et moraux concrets qu’elles seules, les masses, peuvent réaliser pour et par elles-mêmes, en marge et contre toute clique visant à s’emparer du pouvoir ou ayant un rôle réactionnaire.

L’organisation devra rendre intellectuellement accessible la pensée anarchiste dont la base se trouve dans les affirmations : primauté de l’individu, nécessité de la société, nécessité de la désaliénation globale et totale de la société et de l’individu par l’abolition des autorités artificielles, de toutes les contrainte hiérarchiques, morales, sociales, politiques, économiques.

Cela ne sera possible que si, grâce à son caractère offensif et organisé, présente partout à la fois, l’organisation arrive à donner, par l’exemple et la démonstration, la quasi-certitude de la viabilité des idées libertaires, si elle les fait connaître et comprendre.

Elle devra se livrer à un travail d’élaboration et de tactique, connaitre le mieux possible les problèmes à résoudre, chercher quelles devront être, d’après les données aussi exactes que possible de ces problèmes, les solutions, aux applications variables selon les circonstances et les contingences, les meilleures.

Des instincts confus, ou la spontanéité pure, seuls, quand ils existent et se manifestent vraiment, étant incapables de construire des formes sociales totalement nouvelles, à l’opposé de celles actuelles et contre tous les facteurs d’aliénation politique ou autres existant, la civilisation nouvelle ne peut pas naître si l’on s’en remet au gré des évènements si on laisse libre cours à la voracité des politiciens et autres « sauveurs », si aucunes bases éthiques, tactiques, sociales et économiques ne sont préalablement établies.

Construire une organisation fonctionnant intégralement sur l’application stricte et totale des principes du fédéralisme et de l’éthique libertaires et de la gestion directe, d’action révolutionnaire dans une perspective d’efficacité et de concrétisation, construire l’Organisation Anarchiste Révolutionnaire pour donner au mouvement libertaire son arme essentielle de lutte et d’action, pour construire une société nouvelle, le monde libertaire. Telle est notre raison d’être et d’agir.

Daniel Florac