Femmes fantasques

lundi 23 avril 2007
par   Benedetti (Arrigo), Samson (Jean-Paul)

Nous reproduisons dans le présent numéro les chapitres VI et VII (quelques autres suivront) des Donne fantastiche d’Arrigo Benedetti. Ce bref roman d’à peine deux cents pages, Silone, pendant la dernière guerre, nous l’avait signalé dès sa publication en Italie, et nous avions été aussitôt d’accord avec lui qu’il semble difficile de trouver évocation plus authentique d’un certain aspect de la province italienne, rendue avec une aussi parfaite justesse de ton. Moins chargé de substance et d’angoisse, moins puissant aussi que l’inoubliable Panlina 1880} de P.-J. Jouve, l’ouvrage tout en demi-teintes de Benedetti ne s’en apparente pas moins, certainement à l’insu de son auteur, au chef-d’œuvre des années d’au-delà des Alpes de l’écrivain français. Ici également, c’est le destin d’une jeune fille qui nous est conté, destin d’ailleurs beaucoup plus banal, mais c’est peut-être ce qui en accroît la valeur de témoignage. Fille unique d’une famille relativement aisée vivant à la campagne, Maria Giulia a passé quelque temps au chef-lieu de la province chez une vieille cousine, puis elle est retournée chez ses parents. Un soir, une amie de son âge, Zita, venue en visite, est empêchée de repartir par l’orage. Pour la nuit, elle partage le lit de Maria Giulia, qui, jusqu’à l’aube, lui raconte ce qui lui est « arrivé » à la ville. On le devine — nous avons dit que l’histoire est des plus quelconques — Maria Giulia a été séduite par un beau jeune homme, que maintenant elle attend sans l’attendre, car il faudrait croire à l’avenir. Et de la longue confidence mal écoutée par la visiteuse qui somnole ou feint de dormir, se dégage cette exaltation dans l’insignifiance, nourrie de petits faits et de demi-mensonges, qui est la grande affaire des petites vies inutiles, — qui sait ? de presque toute existence. — œuvre, répétons-le, parfaite, exquise, si bienfaisante à lire après les rodomontades du fascisme et de la guerre. Un écrivain qui jamais ne force la voix, à sa manière enseigne l’homme. Crier, ne l’avons-nous pas en commun avec l’animal ? Tandis que de s’en abstenir, surtout pendant les grandes catastrophes, c’est déjà nous rendre à nous-mêmes. Et voilà bien pourquoi, outre le plaisir de faire un peu connaître un bel écrivain d’Italie, « Témoins » s’honore de donner, avec l’aimable permission de leur auteur, quelques-unes des meilleures pages que l’on connaisse de lui, empruntées à la version intégrale du livre telle que nous l’avions établie il y a quelques année pour des éditions suisses qui, fort mal à propos, cessèrent d’exister juste avant d’avoir pu faire imprimer plus que les premières épreuves. — Ajoutons qu’Arrigo Benedetti, originaire de Lucques, en Toscane, et à qui l’on doit aussi, entre autres, I misteri della città et un très beau livre de guerre, Paura all’Alba, dirige le grand hebdomadaire milanais L’Europeo.

J. P. S.

Elles passèrent l’après-midi sur les levées du fleuve, malgré le ciel couvert, bouché de gros nuages. Zita paraissait très gaie, parlait continuellement. Bientôt, elles se mirent à plaisanter, allant jusqu’à cueillir des fleurs des champs, qu’elles jetèrent ensuite dans le courant souillé de terre par les pluies récentes, proclamant qu’elles étaient laides et sentaient affreusement mauvais. C’est seulement après le coucher du soleil que Maria Giulia dit : « En ce moment, Tito sort de chez lui. Peut-être ira-t-il à pied vers le centre de la ville, à moins qu’il n’ait préféré prendre son auto. » L’ombre du soir montait de la plaine comme une brume légère. Les deux jeunes filles longeaient la digue, tantôt de front, tantôt l’une derrière l’autre. Aux endroits où le chemin dévalait brusquement entre de chaotiques levées de terre, Zita, hystériquement, criait qu’elle avait peur, d’une voix qui dissimulait sa gaîté ; et Maria Giulia l’imitait, mais avec effort et sans élan. Elles entendirent le train du soir sur le pont de fer ; virent, sur l’autre rive, s’allumer les lumières entre les peupliers.

« Bonsoir », disait au passage quelque paysan. Et il ajoutait que le fleuve allait probablement grossir.

« Oui, faisaient ceux qui passaient, regardant les eaux encore luisantes, il a plu quelque part. » Ou bien : « L’eau est sale, à cause de la filature de San Martino. »

Au ciel, il y eut quelques éclairs, non suivis de grondements.

« Demain, dit Zita, si c’est vraiment la crue, on verra passer des vaches et des moutons morts. »

Comme saisies d’une soudaine panique, les deux jeunes filles, fuyant la digue, se mirent à monter et à descendre les pentes couvertes d’herbe, et leurs yeux évitaient les ronces, sous lesquelles luisaient de petites flaques d’eau dormante.

« En ce moment… », disait Maria Giulia. Puis : « Zita, tu ne sais pas ». Contrainte de suivre le pas précipité de sa compagne énervée par le changement du temps, elle ne savait comment s’y prendre pour commencer à parler. « Les nuits où il pleuvait, fit-elle tout en se hâtant aux côtés de Zita, nous nous retrouvions. » Quand la maison de Maria Giulia apparut dans la lumière rougeâtre de l’orage tout proche, les deux compagnes se mirent à courir, arrivant à l’abri lorsque déjà tombaient les premières gouttes.

« Zita, dit Maria Giulia, je suis contente, je ne me repens pas qu’entre moi et Tito cela soit arrivé. »

Zita se taisait. Puis, après quelques pas : « Il devrait t’épouser », dit-elle avec fougue.

Une fois en sûreté, les deux compagnes avaient perdu tout leur élan, elles ne se pressaient pas de pénétrer dans la maison. À ce moment même parut la mère de Maria Giulia qui, ayant mis sur sa tête l’imperméable du père et portant à la main trois parapluies, sortait pour aller à leur rencontre.

« C’est la crue ! cria Zita, avec une terreur soudain revenue ; pour un peu nous étions encerclées par le fleuve. »

Augusto, à son tour, ayant renoncé à son fauteuil et quitté la salle à manger, vint sur la porte : « Il passera des vaches et des moutons morts, dit-il ; une fois j’ai vu passer un cheval. Il était gonflé d’eau. »

Bien qu’il ne fît pas froid, tous, quand on eut refermé la porte de la maison et que l’on fut passé dans la salle, s’approchèrent du poêle, dont la chaleur rendait translucides les parois de métal. Augusto s’assit dans son fauteuil, mais sans reprendre sa lecture ; excité comme s’il était advenu quelque chose d’irréparable, il regardait sa fille et Zita qui, toutes deux, s’abandonnaient au bien-être physique de la pièce chaude, augmenté par la conscience de se retrouver à l’abri après cette course sous le ciel d’orage.

« Ton père et ta mère ne vont-ils pas être inquiets ? » demanda soudain Teresa qui, étrangère à l’excitation qui s’était emparée des autres, surveillait attentivement tous leurs gestes.

« Il pleut, fit-elle enfin, on ne peut pas sortir par un temps pareil. Zita, il faudra que tu restes chez nous. »

Alors, Maria Giulia : « Oui, il faut que tu restes chez nous ! Comment pourrais-tu sortir par cette pluie ? »

Et, tout en parlant, elle courait aux vitres déjà mouillées.

« Il fait froid ce soir, dit Augusto ; mangeons de bonne heure, Teresa. Dis qu’on apporte un peu de bois. Tu ne vois pas que le poêle est en train de s’éteindre ? »

Augusto voulut savoir ce qu’il y avait à dîner, se félicita que Teresa eût fait préparer du rôti de porc garni de légumes, puis demanda dans quel lit dormirait Zita si l’orage, comme cela du reste en avait bien l’air, continuait jusqu’au matin.

« On ne peut absolument pas sortir par un temps pareil », affirmait-il, s’adressant à Teresa.

Il regardait la pluie battre les vitres où, ténue encore, s’épaississait l’ombre nocturne. Bien que la maison de Zita ne fût pas à deux kilomètres, elle lui semblait hors du monde, séparée par toute une campagne traîtresse. Et quand un éclair allumait les vitres des fenêtres, tous se taisaient pour écouter le tonnerre qui, toujours, survenait à un plus petit intervalle, mais sans cette déflagration que chacun, peut-être, sans se l’avouer, aurait souhaitée. C’étaient des coups sourds, rarement violents. Finalement, il en retentit un plus fort que les autres, qui fit trembler les vitres.

« On ne peut pas sortir, dit Augusto et, ayant ouvert son livre, il se mit à lire.

– Il faut que tu ailles fermer la fenêtre du grenier, cria alors Teresa, soudain tout excitée. »

Zita commença à se lamenter : « Mon pauvre père, ma pauvre mère — et tout en parlant elle arpentait la pièce — comme ils vont être inquiets. » Soudain, pour mieux voir le temps qu’il faisait, elle courut à la fenêtre et l’ouvrit. « Est-ce que tu es folle ? » cria Augusto, furieux d’être troublé dans son flegme. Zita s’écarta de la croisée, le visage baigné de pluie, restant calme, ensuite, et comme résignée à l’inévitable.

Pendant que l’on dînait, on frappa à la porte.

« Mon Dieu ! » s’écria Zita, prise d’une brusque terreur.

Deux voix, au-dehors, se faisaient entendre : la voix de la servante et une autre, plus prolixe ; puis, il y eut des pas dans la pièce voisine, et enfin, dans le cadre de la porte, apparut Guillaume.

« Guillaume ! » cria Augusto, puis, se mettant à rire, il ajouta, tourné vers Zita : « J’entends d’ici ton père s’écrier : “Guillaume, voilà cinq lires ; cours repêcher Zita dans le fleuve…”

– Mademoiselle Zita, dit Guillaume toujours sur le seuil, votre mère m’envoie vous dire que, vu le temps qu’il fait, elle est allée se coucher. Comme cela, je pourrai, moi, vous raccompagner. » Augusto n’en finissait pas de s’esclaffer.

« Guillaume, fit-il, dis à ta patronne que Zita, cette nuit, ne rentrera pas à la maison. Explique-lui, je ne sais pas, moi, qu’elle a pris la fuite… qu’elle s’est noyée dans la rivière… » Tout décontenancé, le paysan se retira, tandis que Teresa disait à la bonne accourue à la porte de la salle à manger :

« Donne-lui un verre de vin. »

Maria Giulia et Zita ne s’étaient pas mêlées au colloque, comme absorbées par d’autres pensées. « Vous dormirez ensemble », dit la mère. Et c’est à peine si elles répondirent qu’elles n’y voyaient pas d’inconvénient.

« Maintenant, à cette heure-ci… », songeait Maria Giulia, comme retrouvant un peu de calme dans une pensée habituelle. Mais quelque chose l’irritait. Peut-être les mouvements des mains de son père devant le feu rougeoyant du poêle, ou l’attitude de sa mère, debout à côté de la table, désireuse encore, on le sentait, de faire quelque chose, ou tout au moins de s’agiter. Zita avait l’air de tomber de sommeil ; ou bien faisait-elle seulement montre d’indifférence pour les pensées qu’elle devinait chez sa compagne ?

« Veux-tu une carafe d’eau ? demanda un peu plus tard Maria Giulia. Moi, la nuit, je ne bois jamais.

– Quelquefois, cela m’arrive, répondit Zita, mais ça n’a aucune importance.
– Prenez une bougie, dit Augusto, au cas où la lumière serait coupée pendant la nuit.
– Oui, une bougie, fit la mère en écho, fâchée de ne pas avoir pensé la première à ce détail. »

Maria Giulia se leva de table, affectant d’être très calme. « Il fait très froid, murmura-t-elle en s’approchant du poêle, et, un instant, elle s’y chauffa les pieds et les mains. Il fait un froid terrible. Nous mettrons la couverture de laine. »

Au moment de se coucher, les deux compagnes furent prises de gaîté. Elles se demandaient l’une à l’autre : « De quel côté préfères-tu dormir ? » Et Maria Giulia donna à Zita l’oreiller le plus moelleux. Étendues dans le même lit, elles hésitèrent à s’endormir tout de suite ou à entamer une conversation. On entendait la pluie battre les vitres et, toujours plus distinct, se rapprocher l’orage. Déjà Zita faisait mine de se tourner de côté, Maria Giulia de prendre un livre posé depuis longtemps sur la table de nuit et dont elle remettait toujours la lecture à plus tard. Elles entendirent le père et la mère parler dans la pièce du premier étage, puis leurs pas dans l’escalier. Quand ils passèrent devant la porte, tous deux marchèrent sur la pointe des pieds, persuadés sans doute que les jeunes filles étaient déjà plongées dans le sommeil. Soudain, dans l’obscurité des fenêtres, on vit luire un éclair. Les zigzags de flamme, au-delà des vitres, se succédaient, avant ou en même temps que les coups de tonnerre. La lampe électrique s’éteignit.

Par intervalles, l’orage illuminait la pièce. « Allumons la bougie », dit Maria Giulia, mais elle resta immobile, étendue de tout son long. Les grondements s’éloignèrent, se turent, les vitres ne furent plus éclairées que de faibles lueurs. Enfin, seul vestige de l’orage, ce fut le bruit léger et continu de la pluie d’automne. Dans la rue retentit le timbre d’une bicyclette ; peut-être quelque cycliste arrêté par l’orage et qui, sorti maintenant de l’abri où il s’était réfugié, poursuivait sa route.

Zita se taisait. On ne percevait pas non plus sa respiration. Et Maria Giulia craignait presque de l’entendre tout à coup penser tout haut. Peut-être allait-elle dire quelque chose comme : « Ma mère aime beaucoup nos chevaux, Diane et Roland. » Ou bien : « Tu sais, pour telle ou telle raison, nous faisons souvent atteler. » Mais Zita continuait à se taire, au point que sa présence même finissait par sembler irréelle. Maria Giulia, à plusieurs reprises, fut tentée d’étendre une main pour vérifier si, ce soir-là, son amie était vraiment étendue auprès d’elle, ou bien si elle ne se l’était pas tout simplement imaginé. Mais elle se retint. Et ainsi, immobile, évitant le moindre geste qui eût pu lui faire toucher sa compagne toute ramassée sur elle-même au bord du lit, elle commença à raconter. Zita, d’abord, écouta sans interrompre ; elle semblait dormir. Et c’est ce qui permit à Maria Giulia de raconter d’une haleine, comme pour elle seule.

— O —


La maison de ma cousine Angela (dit Maria Giulia) était située à l’endroit où l’avenue M… débouche en pleine campagne. Pendant l’hiver, nous passions la majeure partie du temps dans une pièce où Angela voulait que le poêle restât toujours allumé. Le reste de la maison n’étant pas chauffé, ni par des poêles ni par un calorifère (à Ls… il n’y a que très peu d’habitations avec le chauffage central), lorsque nous sortions de cette pièce nous mettions manteaux et écharpes. Des manteaux, des écharpes, il y en avait partout sur les fauteuils et sur les chaises. « Débarrassez-vous, conseillait Angela lorsque quelqu’un entrait, mettez-vous à l’aise. »

Et quand les visites se retiraient, elle ne manquait pas de leur dire :

« Couvrez-vous bien, pour l’amour du ciel, il y a de quoi prendre une pneumonie double ». Mais il ne venait pas beaucoup de monde. Souvent, c’étaient des gens des villas voisines. D’abord, ils avaient l’air d’être venus sans raison, devisaient de choses et d’autres. Mais bien vite ils se mettaient à parler de celui-ci ou de celle-là, disant du mal de tout le monde, non sans s’écrier de temps à autre :

« Nous ne devrions pas nous occuper de ces choses ; mais comment s’abstenir d’y mettre un peu le bec ? » Oui, c’était là une de leurs expressions favorites : « Y mettre le bec ». Et je comprenais que ces gens étaient venus exprès, et que s’ils geignaient, au début, de n’avoir rien à dire, c’est qu’ils n’avaient pas le courage de déclarer franchement : « Nous sommes venus, chère madame Angela, pour casser du sucre. »

Parfois, Angela me désignait à ses amis, disant : « C’est la fille de mon cousin Augusto, qui habite la campagne. » Et je me voyais observée par les personnes présentes, comme si celles-ci eussent attendu de moi une confirmation, tant elles semblaient avoir l’habitude de voir du mystère sous les choses les plus simples. Alors, je disais : « Oui, nous habitons la campagne ». Ou bien : « En effet, mon père s’appelle Augusto. » Angela était toujours prête à continuer à ma place, car je restais court, gênée, vu qu’il s’agissait de dames et de messieurs on ne peut plus graves ; et elle décrivait notre maison comme une villa qui, en même temps, n’en était pas une ; comme une maison commode, une maison de maîtres, meilleure en somme que bien des demeures somptueuses. Ou bien Angela se mettait à parler de mon père et de ma mère. Elle disait par exemple :

« Mon cousin vit enterré à la campagne ; quelqu’un de si fin, de si cultivé. » Et elle exigeait mon approbation. Mais pour ma mère elle ne montrait pas grand intérêt, se bornant à la décrire comme une bonne ménagère, très attachée aux occupations de la vie rustique. Parfois, elle parlait aussi de mes parents comme si je n’eusse pas été là. Mon père n’aurait pas dû épouser ma mère, car c’est à cause d’elle qu’il avait été obligé de rester à la campagne.

Une fois même, Angela dit : « Mon cousin Augusto est aussi bon peintre. N’est-ce pas, Maria Giulia ? » Je me hâtai de répondre oui, bien que n’ayant jamais su auparavant que mon père eût peint dans sa jeunesse.

S’adressant à moi, Angela, souvent, disait en présence d’étrangers : « Mon mari (il y a dix ans que je l’ai perdu), si ton père s’était décidé à vivre à la ville, l’aurait certainement introduit dans la meilleure société. » Et lorsqu’elle se mettait à mentir en toute évidence, je me réfugiais dans un coin de la pièce, bien que précisément, à ces moments-là, Angela me prît à témoin, disant : « N’est-ce pas, Maria Giulia ? N’est-ce pas que c’est vrai ? »

Mais si elle disait : « Ma cousine Teresa… », je pouvais m’attendre, sur le compte de ma mère, à des paroles faussement flatteuses. Elle l’appelait « une bonne maîtresse de maison » ; à moins qu’elle ne cessât brusquement de parler, si bien que quelqu’un finissait toujours par s’écrier : « N’empêche, à sa façon, Maria Giulia est fine. »

Arrigo Benedetti