Sur Manès Sperber

dimanche 22 avril 2007
par  Samson (Jean-Paul)

Que dans notre petite Europe la création littéraire va s’amenuisant chaque jour et que cette paralysie montante puisse apparaître comme un signe de la crise généralisée de notre civilisation, c’est là une des constatations que dans le précédent de ces cahiers il nous avait semblé devoir faire.

Sans doute un tel constat n’excluait-il point les exceptions.

Il suffit de penser à Camus. Ou aussi à la portée majeure qu’il nous a été possible de reconnaître à l’œuvre, par exemple, d’un Silone.

Encore la création silonienne est-elle la suite d’un élan d’« avant le déluge », puisque, avec Fontamara, elle a commencé de s’incarner avec quelque quinze ans d’avance sur le dernier cataclysme.

Née en revanche tout entière après la guerre totale — il faut bien s’exprimer ainsi, car on ne peut guère dire : pendant la paix — l’œuvre d’un autre témoin de notre Europe, Manès Sperber [1] pourrait bien, si son auteur trouve la force de lui donner entièrement forme, apparaître quelque jour, quant à l’expression et à la culture de notre vieux monde, comme la neuve promesse d’un arrêt d’agonie, — qui sait, comme l’annonce, à peine encore espérée, d’une résurrection…

Mais ne prophétisons point.

Toutefois, n’hésitons pas à l’écrire : qu’il est beau déjà, qu’il est poignant que l’honneur d’une telle relève semble dès maintenant avoir une première chance d’être quelque jour assumée par un écrivain de l’Europe la plus maudite.

Car il s’agit en l’espèce d’une création d’expression allemande et de fonds, d’héritage judaïque, Sperber, originaire, croyons-nous, de Galicie, puis assistant, à Vienne, du psychanalyste Adler, écrivant maintenant à Paris, où il s’est fixé, le texte original allemand de ses livres. — Comme si d’avoir dû descendre « plus profond que l’abîme » avait réservé aux deux peuples — le tortionnaire et le torturé— si tragiquement happés par le monstre histoire, la mission de nous apprendre à méditer le terrible et, si nous en sommes, dignes, régénérateur enseignement du crime et du martyre.

Répétons-le : nous ne voulons point prophétiser. Il est encore trop tôt pour savoir si l’espérance plus haut formulée sera justifiée tout entière par l’ensemble de la création sperbérienne en gestation. Mais ce que nous savons déjà, c’est qu’elle est du petit nombre des œuvres qui comptent.

Œuvre, nous faut-il dire, que nous aurions scrupule à « résumer ». Elle s’y prête mal, — ce qui n’est pas forcément un défaut, loin de là. Qu’il nous suffise d’indiquer qu’elle nous offre une peinture volontairement morcelée des années de désastres : effondrement de l’Internationale lors de l’avènement de la barbarie nazie à Berlin (thème essentiel de Et le buisson devint cendre) ; longue agonie du communisme renié par lui-même, pendant les amères années de l’émigration (Plus profond que l’abîme) ; enfin dans La Baie perdue, la guerre, et comment devant l’horreur déchaînée, sont amenés à répondre à la loi de leur être, tant en France qu’en Yougoslavie et en Pologne, les personnages — l’ex-stalinien Doïno Faber, le juif viennois Rubin, tant d’autres — que les premiers volumes nous avaient, du moins en ce qui concerne la plupart de ces protagonistes, déjà rendus familiers.

Vaste fresque grouillante de vie et de problèmes. Faut-il dire davantage de problèmes que de vie ? Pas toujours.

Dans la fulgurante préface qu’il a écrite pour l’édition séparée de l’épisode polonais intitulé — un peu baroquement — « …qu’une larme dans l’océan » (Sperber a évidemment un penchant pour les titres d’un symbolisme un peu lourd ; mais qu’importe, en somme : de s’appeler À l’ombre des jeunes filles en fleurs n’ôte finalement rien à la seconde partie de l’œuvre proustienne), Malraux voit un trait spécifiquement positif et moderne, au sens de l’approfondissement, dans le fait que les individus, chez Sperber, n’existent pas par eux-mêmes, mais par leur signification.

Il se peut.

Il se peut également que Sperber, à considérer du moins, non pas le seul épisode de Pologne, mais ses trois livres dans leur ensemble, n’ait pas jusqu’ici complètement dépassé le stade, disons intellectuel de sa technique simultanéiste à l’américaine, et que nous devions encore attendre qu’il en soit devenu tout à fait maître dans ses ouvrages futurs, pour le plus grand bénéfice, également, par choc en retour, de notre authentique appréhension des volumes déjà parus. — Peut-être, oserons-nous penser, aurait-il à cet égard avantage à se libérer plus nettement des modèles que furent très certainement pour lui Malraux romancier et, sans doute également, ces admirables livres de Serge, auxquels il lui arrive de faire penser, que sont Lorsqu’il est minuit dans le siècle et L’affaire Toulaev. Avantage, en tout cas, en ce qui concerne la version française de son œuvre, qu’il assume méritoirement lui-même en collaboration avec Blanche Gidon, à en bannir plus sévèrement certaines aspérités, certains affleurements trop apparents de l’original — au reste d’ailleurs de plus en plus rares, mais qui contribuent parfois à entraver chez le lecteur ce sentiment de franche coulée qui pourrait atténuer le morcelé de la forme dont nous parlions à l’instant et dont il nous paraît que la modernité de l’œuvre ne profite pas à tout coup.

Que de réserves, va-t-on dire.

Relatives, nous y insistons.

Et puis, s’il est en effet prématuré de vouloir émettre dès maintenant un jugement en bloc sur ce work in progress, l’épisode de « …qu’une larme dans l’océan », non seulement d’un bout à l’autre atteint — et Malraux l’a dit souverainement — au chef-d’œuvre, mais encore justifierait la place insigne que désormais ce seul récit commanderait d’accorder à Sperber dans l’œuvre difficile de ce que le lourd avenir nous engage à n’appeler encore (provisoirement ?) que la reconstruction spirituelle de l’Europe.

Cet épisode, nous ne saurions en mieux condenser la substance que ne l’a fait Malraux dans sa préface :

« L’extermination systématique des Juifs a vidé les petites villes de la Pologne orientale, sauf Wolyna. Bien que les Wolynéens sachent qu’ils sont condamnés, le Zaddik, leur médiocre rabbi miraculeux, les exhorte à la patience. Rubin, juif de Vienne (les lecteurs le connaissent depuis Et le buisson devint cendre) appelle les hommes capables de porter des armes à rejoindre les partisans dans les grandes forêts. Vingt-huit hommes seulement, dont le fils adolescent du rabbi, Bynie, rejoindront avec Rubin la formation de l’armée secrète polonaise commandée par le comte Skarbek ; le Zaddik et les autres seront exterminés.

« Bynie est désormais l’héritier spirituel de son père, non plus dans la communauté des pauvres fabricants de tapis, mais parmi les combattants. Avec les Polonais, le groupe de Rubin détruit l’unité de miliciens ukrainiens envoyés à sa poursuite ; mais à peine Skarbek est-il parti que les Polonais exigent la remise des armes prises à la milice par les juifs. Le conflit éclatant le jour du Sabbat, Bynie interdit la construction de barricades qui eussent sauvé ses compagnons. Skarbek retrouvera quelques survivants, dont Bynie et Rubin.

« Dans le couvent où il cache ceux-ci, la puissance mystérieuse qui a fait du jeune aumônier l’égal même du sang versé selon sa propre loi [2], lui donne, à l’approche de la mort, l’invincible accent des enfances sacrées : il s’unit jusqu’à les guérir aux enfants malades que les paysans, respectueux de tous les « hommes de Dieu », poussent devant son agonie. Et dans les musiques foraines « dont Varsovie couvre mal les explosions qui écrasent le ghetto insurgé, Rubin et Skarbek [s’apprêtent à repartir], l’un pour la Palestine et l’autre pour la guerre… »

Repartir… C’est une des pensées les plus constantes de Sperber que les plus lourdes défaites subies ne sont jamais le dernier mot, qu’« il n’y a pas de fin ». En ce sens, toute son œuvre est comme l’épopée de la révolte permanente.

Mais c’est dans la simplicité dépouillée de l’épisode polonais qu’en son état actuel le roman tout entier trouve son sommet. « Toutes les belles œuvres, écrit encore Malraux, ont leur part de chance (on disait jadis : de bonheur) et on voit de reste ce qui a fait trouver ici à Sperber le plus profond de son âme. » Et l’on ne peut qu’approuver l’inhumain auteur de la Condition humaine de mettre le haut récit d’Israël que constitue « … qu’une larme dans l’océan » au même rang que les grandes œuvres interrogatrices qui, d’Eschyle et Shakespeare à Dostoïewsky, Proust, Faulkner, relèvent de la plus grande poésie, à laquelle appartient « toute confrontation de l’éphémère et de ce qu’il voudrait éternel ».

Est-ce à dire qu’il convienne d’approuver au même titre Malraux de réduire, tout comme dans son Musée imaginaire il le fait des valeurs d’art en général, le récit de Sperber à la seule mise en question du destin ?

Si ennoblie qu’elle reste par l’angoisse métaphysique qui la nourrit en la consumant, la pensée de Malraux n’équivaut-t-elle pas à se contenter de ce qui n’est au fond qu’une méditation d’esthète ? — tout comme, sur le plan des réalités sociales, l’homme qui de Changaï à Madrid se prêta à la Révolution, ou plutôt en emprunta la flamme, malgré toute son intelligence, trouve pitance, ou fait semblant, dans ce qui est, ou fut, la pseudo-grandeur du pseudo-mythe gaulliste.

Le souvenir d’une certaine conversation nous revient ici en mémoire.

Un écrivain français compagnon de Malraux pendant les luttes de la Libération, évoquait devant nous — sans aucune intention de polémique personnelle, mais dans le seul but de montrer la profonde humanité des hommes que lui-même et Malraux commandaient — l’un des plus émouvants épisodes de la fin de la guerre. La propagande nazie avait réussi à persuader la plupart des soldats allemands que les forces françaises de la Libération n’étaient qu’un ramassis de « bandits ». Pas de pardon, tel était par conséquent le mot d’ordre de la Wehrmacht, trop souvent mis à exécution ; et l’on peut se représenter que les Français comptaient bien — du moins se l’imaginaient-ils — leur heure venue, payer l’ennemi de la même monnaie. Or, l’unité française à laquelle appartenaient et Malraux et notre interlocuteur, reçut un jour l’offre de reddition de toute une formation allemande, qu’il n’y avait donc plus qu’à faire prisonnière. Non sans inquiétude, celui de qui nous tenons ce récit demanda alors à Malraux : « Qu’est-ce qui va se passer ? » Et Malraux : « Il se passera ce qui se passera… »

Ajoutons tout de suite que ce qui se passa en fait, c’est qu’à la stupeur des Allemands, et qui sait, des Français eux-mêmes, les vainqueurs — ces « bandits » — n’avaient pas plus tôt désarmé leurs adversaires épuisés, affamés, qu’ils leur tendaient leurs maigres vivres.

Pour en revenir au bref dialogue précédemment évoqué, certes il y a comme une sombre grandeur virile, et résignée à l’homme, dans la réponse de Malraux. Mais tel que depuis toujours il interroge la bête humaine, il est celui qui dit : « Il se passera ce qui se passera ».

Non pas Manès Sperber.

Si l’angoisse du destin de l’homme ne l’obsède pas moins qu’elle ne tourmente tout esprit soucieux de ne se point mentir, il ne lui suffit pas pour autant d’interroger le sphinx.

Malraux lui-même confesse que l’œuvre de Sperber, toute faite de questions qu’elle soit, est la recherche d’une réponse : « valeur », écrit Malraux, et non « vérité ».

Voire.

Car il est des valeurs qui sont bien près d’être des vérités ; vérités que la complexité de notre monde et l’épreuve de la « quête », au sens parsifalien, que ce monde cruellement complexe nous impose, n’empêchent pas — heureusement — d’être aussi « banales » — Malraux dixit — que l’interrogation d’Hamlet, aussi bénéfiques que « le printemps cher aux pauvres gens » d’Apollinaire, et aussi simples.

Lorsque le personnage de Doïno — celui en qui Sperber a mis apparemment le plus de lui-même et de cette recherche intellectuelle qui sans doute retient le plus un Malraux — retrouve en France, à la guerre finissante, un camarade ouvrier, et que celui-ci, après lui avoir annoncé son intention de le loger, ajoute que le proscrit auquel il veut refaire un foyer pourra bientôt rappeler d’Amérique son jeune fils, le militant révolutionnaire et partisan de Yougoslavie dit alors comme à lui-même : « J’ai encore beaucoup de choses à apprendre ». On pense bien que Sperber ne veut pas mettre là une leçon de vie quiète et pot-au-feu, mais bien celle d’une découverte pour lui parfaitement surprenante : la découverte de la vie tout court et de l’amour bête comme chou des pauvres hommes.

L’homme — et non pas on ne sait quel surhumanisme historique, ou métaphysique — voilà bien la valeur, la vérité — à faire encore, évidemment — qui se dégage de l’œuvre de Sperber.

Et d’abord par le refus de tout ce qui déshumanise l’homme. À commencer par l’histoire soi-disant intelligible des inquisiteurs hégéliens ou marxistes. L’admirable figure du professeur Stetten, maître de Doïno, que signifie-t-elle autre chose que l’invincible lucidité de l’esprit opposée aux forces aveugles du monde ? Refus également de ces hypostases de l’histoire que sont l’État et les puissances officielles. Toute la seconde partie de La Baie perdue, très spécialement le récit des luttes de la brigade Djoura — dont telles pages égalent presque en beauté l’épisode polonais — ne cessent de proclamer l’urgence de dire non à tout ce qui prétend mettre une autorité au-dessus de l’homme. Coincés entre les nationalistes de Mihaïlovitch, les oustachis du fascisme croate, les Italiens, les Allemands et les communistes, alors orthodoxes de Tito, ces révoltés voués à l’extermination mais dont chaque défaite est en même temps une affirmation et un triomphe, vivent en acte la pensée très exactement « libertaire » de Stetten (et peu importe que parmi eux, Doïno soit le seul à la connaître) : « Ne jamais devenir partisan d’un pouvoir ».

Ce n’est pas tout.

Rien n’est à la fois plus saisissant et — pourquoi donc seulement parler d’énigmes ? — déchiffrable, que le tragique contrepoint par lequel le récit polonais de « … qu’une larme dans l’océan » nous montre l’affreuse indifférence de Varsovie à la tragédie de la destruction du ghetto, — puis, parallèlement, l’indifférence non moins effrayante, et non moins stupide, du monde « civilisé » devant l’anéantissement des forces polonaises par leur « allié » le vainqueur russe.

L’amour bête comme chou des pauvres hommes, écrivions-nous. Mais oui : si passionné défenseur qu’il soit, et combien légitimement, de cette liberté de l’esprit qui s’appelle la lucidité et de cette liberté de l’homme qui naît du refus des puissances, Sperber, bien plus encore qu’il n’interroge l’absurdité du sort, nous enseigne qu’il ne saurait y avoir de liberté vraie que dans la fraternité totale.

Jean Paul Samson


[1De Manès Sperber ont jusqu’ici paru en traduction française : Et le buisson devint cendre, Plus profond que l’abîme, puis «  …qu’une larme dans l’océan », texte formant en outre partie du dernier volume publié. La Baie perdue, tous livres qui s’ils existent par eux-mêmes constituent cependant une seule et même suite. (Éditeur : Calmann Lévy.)

[2Passage — la chose n’est pas rare dans Malraux — énigmatique ; franchement, au risque de paraître bouché, nous osons nous demander si ce n’est pas un peu beaucoup tiré par les cheveux…