L’Unique n°3 (août-septembre 1945)
Haute école
Individualisme
Article mis en ligne le 28 décembre 2006

par Devaldès (Manuel)
 Tranchant-Lefol n’aime pas les aphorismes.
 L’aphorisme apparaît généralement comme une phrase courte. Il contient une pensée condensée en peu de mots. Il a le ton péremptoire. Il affirme. Il frappe. Aussi Tranchant-Lefol, qui est d’esprit simpliste, trouve-t-il que l’aphoriste est un pontife, une sorte de dictateur intellectuel, — comme La Rochefoucauld, sans doute !…
 Tranchant-Lefol ne voit pas ce qu’il y a derrière un aphorisme justifié : toute une vie d’observation, de méditation, de déduction et de généralisation. Car on n’imagine pas un jeunot de vingt ans écrivant par aphorismes — ou alors c’est lamentable. Mais l’homme de cinquante peut fort bien se demander pourquoi il s’exprimerait autrement.
 Derrière la condensation intellectuelle, derrière la concision formelle de l’aphorisme, il y a mille pensées fragmentaires ramassées.
 Et c’est ce qu’a fort bien exprimé Fustel de Coulanges, précisément dans cet aphorismes connu : « Une heure de synthèse suppose des années d’analyse. »
 C’est ton droit, Tranchant-Lefol, de prouver la fausseté d’un aphorisme, — car, quoi que tu en penses, l’aphoriste n’est pas forcément un pontife et il ne dicte pas nécessairement de croyances à autrui, — mais tu n’en viendras à bout qu’au moyen d’une démonstration, d’une longue démonstration. Autrement dit, il te faudra refaire en sens inverse le chemin qu’a parcouru l’aphoriste.
 Hé ! Hé ! peut-être pour arriver à trouver, après ce long voyage, que, somme toute, ce penseur avait raison, — le piquant de l’histoire !

— O —


 Le penseur le plus fort est celui qui sait réviser ses idées.

— O —


 L’individualiste est un être tel que, en quelque milieu qu’il se trouve, fût-ce un milieu individualiste, il est toujours exceptionnel.

— O —


 Le penseur doit nécessairement évoluer ; mais, à travers les diverses phases de son évolution, on doit toujours retrouver, à l’analyse, un principe immuable, à la fois essence de sa doctrine, marque de sa personnalité et témoignage de sa sincérité.
 Ainsi change-t-il en demeurant lui-même.

— O —


 C’est bien plutôt avec toi-même qu’il te faut discuter si tu ceux t’enrichir intellectuellement : méditation plutôt que controverse.

— O —


 Qui donc a dit qu’on ne sait bien que ce qu’on a trouvé tout seul ? Parole profondément vraie.

— O —


 L’homme qui a une vie intellectuelle personnelle n’éprouve plus le besoin de parler aux autres : il se suffit à lui-même.

— O —


 Je ne veux pas me laisser asservir par mon rêve ; à plus forte raison par le tien.

— O —


 La formule Vivre sa vie, si vilipendée par les dominateurs de toute sorte, n’offre de dangers pour certains individus que dans la mesure où ceux-ci, pauvres bougres, sont prêts à vivre la vie d’autrui. Raison de plus pour la propager.

— O —


 Ce n’est nullement, comme ils le feignent, — ces altruistes ! — dans l’intérêt des pauvres bougres en question que les dominateurs vilipendent ladite formule, mais dans le leur propre : parce qu’ils craignent que trop d’individus ne se refusent à être ces pauvres bougres et ne se résolvent à vivre leur vie au lieu de celle d’autrui.

— O —


 Le temps de guerre est par excellence le moment de dire « Moâ ! » — avec un emphatique accent circonflexe.

— O —


 Que la seule réalité vivante et consciente au monde soit toujours pour elle-même, universellement, en toutes circonstances, la seule réalité vivante et consciente, et tout ira bien.

— O —


 Il faut avoir des scrupules, mais avec mesure. Sélectionne donc les tiens ; autrement, tu périrais de scrupulose.

— O —


 Vivre, ce n’est pas seulement exister.

— O —


 À l’homme qui veut vivre, la nature refuse le droit d’être un imbécile.

— O —


 Hédonisme : volonté de bonheur.
 Même de sa peine, tirer une joie, une joie amère…

— O —


 N’est-il donc pas suffisant que tu aies à subir les liens de l’Etat, qu’il te faille encore aller chercher ceux du parti ?

— O —


 L’homme de parti, pas plus que le nationaliste, n’aime les vérités universelles.

— O —


 Volupté d’être un sans-parti !

— O —


 L’individualiste peut, comme associé volontaire, utiliser en ce qui le concerne le verbe faire partie de, mais il ne fera pas de même avec appartenir à.

— O —


 L’individualiste n’est pas la chose d’autrui. Il n’est pas davantage celle des entités, — ce qui revient d’ailleurs, en définitive, à être celle d’autrui.

— O —


 La résistance passive, action froide, méthodique, intelligente, exempte d’impulsivité, est le moyen de défense spécifique de l’individualiste.
 Je dis « spécifique », car, l’expérience le prouve, qu’on suggère à la masse d’employer la résistance passive et qu’elle y recoure : immédiatement la passivité dégénère en violence et le résultat est nul.

— O —


  One man may lead a horse to the water, but twenty cannot make him drink, disait le docteur Johnson.
 Souviens-toi de cela, camarade. Cette image exprime merveilleusement la puissance de lu résistance passive :
 Un homme seul peut mener un cheval a l’abreuvoir, mais vingt ne parviendront pas à l’obliger à boire.

— O —


 C’est par sa capacité de rire de soi, de ne pas se prendre trop au sérieux – non plus que le monde, d’ailleurs, — qu’un homme montre quelque supériorité sur la masse de ses congénères, lesquels prennent tout gravement et à la lettre.
 Dire à son lit de mort : « E finita la comedia ! » ou : « Tirez le rideau, la farce est jouée ! », voilà qui, certes, n’est pas le fait de M. Tout-le-monde.

— O —


 Non, jamais Joseph Prudhomme ne sera individualiste !

Manuel Devaldès