Le coin du provocateur

mercredi 16 mai 2012
par  Daurat (Luc)

Le jour où les chefs du socialisme auront compris que l’homme du peuple est plus préoccupé de son honneur, de sa femme et de sa soupe que des subtilités politiques, un pas énorme sera fait vers la révolution.

Il faudrait savoir à la fin que le prolétariat cherche moins dans le socialisme la joie pure du philosophe que la satisfaction du guerrier. Le peuple fait du socialisme une affaire personnelle et quotidienne. Cette conception est connue mais peu répandue dans les milieux du socialisme car elle aurait l’immense inconvénient d’en chasser tes gens de lettres et les crapules qui se nourrissent de la colère du prolétariat. Vulgarisée, elle éviterait pourtant au peuple dégoûté des diplomates de la sociale de se précipiter périodiquement vers les reîtres de la réaction militaire.

Les chefs du socialisme entendent le fatalisme révolutionnaire comme un hommage permanent qui est dû à leur haute compréhension des problèmes. Ils baillent encore de surprise que le prolétariat moderne, las de secréter des Louis Blanc, des Noske ou des Dormoy se soit précipité dans les bras des Napoléon, des Boulanger et des Hitler. Pas une fois ils ne songent à mettre en doute leur compréhension de l’homme ni leur rôle de messies du prolétariat.

Il est interdit de dire que pour le peuple, les Napoléon et les Hitler sont une réaction nécessaire aux eanailieries jacobines, social-démocrates et bolchevistes. Pourtant, si l’on ne veut pas admettre cela, on ne comprendra jamais rien à l’accession au pouvoir des autocrates. On pourra disserter savamment sur l’imbécillité légendaire des chefs de la réaction. militaire. On pourra se gausser de leur philosophie naïve et de leur syntaxe barbare. Mais on pourra faire aussi ses malles et jouer élégamment les papes de la sociale dans des émigrations successives.

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Si l’on jugeait les prolétaires de 1937 d’après les comportements de ceux qui se donnent pour leurs chefs, le monde serait va ramassis de sophistes et de canailles dont l’unique préoccupation consisterait à trouver le discours qui trompe le mieux son prochain. Or, le monde n’est pas cela. Le monde ouvrier est cet assemblage d’hommes qui dorment, boivent, mangent et aiment avec parfois d’étranges lucidités qui n’ont aucun rapport avec le charme des discours et l’élégance des systèmes. Il y a entre le peuple et ses chefs l’immense fossé qui sépare ceux qui vivent la vie de ceux qui font profession d’en parler.

Si les chefs du socialisme allemand n’avaient pas été des canailles, il faudrait admettre que les masses allemandes ne sont qu’un troupeau de brutes saoules n’ayant ni conscience humaine ni dignité personnelle. De tels hommes n’étant pas une exception dans le monde, parler du socialisme en comptant sur de tels éléments serait une bouffonnerie ridicule. Il faut expliquer les masses casquées et bottées du national socialisme comme une réaction naturelle aux sociaux démocrates de boudoir et aux adjudants imbéciles de Moscou. Il faut admettre l’excès comme contrepoids à l’excès ou autrement il faut douter des hommes et rejeter tout système qui postule l’amour du vrai et l’effort humain, c’est-à-dire, en bloc, le socialisme.

On peut expliquer le fascisme comme une duperie criminelle. Mais alors il faut faire vite son mea culpa. Et ce n’est pas avec une grande fierté que nous, militants socialistes, pouvons faire au peuple le bilan des réalisations de ceux qui se réclament de lui. C’est sans grande fierté que nous voyons comment la tolérance et la dignité s’expriment chez les communistes, à Moscou, C’est sans grande fierté que nous voyons comment le courage et le respect du prochain se manifestent chez les socialistes français. C’est sans grande fierté que nous voyons l’honnêteté et la fermeté des chefs anarchistes éclater dans la Barcelone du 3 mai. Et nous avons quelque malaise à dénoncer les crimes de l’adversaire quand nous comptons chez nous tant d’anciens et de futurs assassins d’ouvriers.

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Les canailleries des hommes s’effacent sur le plan de l’histoire. Mais elles se gravent profondément sur le plan de la vie quotidienne, et l’on ne peut avoir une conscience de vainqueur lorsqu’on prononce du bout des dents le nom de ceux qu’on doit subir pour ses chefs. Pour jouer son rôle efficace, la présence du chef ne doit pas s’inscrire en haut dans l’histoire, mais dans l’intimité personnelle, entre la femme et la soupe, entre les objets qu’on aime. On n’admet ni une crapule, ni un prince, ni un flic à son foyer. On attend le compagnon d’arme dans le chef, et dans le socialisme, le plan mûri ensemble avant de donner l’assaut à l’adversaire.

Entre l’avocat et le soldat on ne peut blâmer le peuple de choisir le soldat. Et cela en quelque circonstance pour qui que ce soit est une chose qu’il est nécessaire de comprendre.

La différence est telle entre le soldat de l’octobre russe et du juillet espagnol et le flic social de Rome et de Berlin qu’on ne peut risquer la confusion. Le militant-soldat est l’opposé du muscadin militaire, on n’en dirait pas autant des diplomates du socialisme ouvrier.

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À en juger par le pape et les évêques la morale du Christ serait une morale de bandits. À en juger d’après les chefs ouvriers le socialisme serait une philosophe d’histrions. Je me refuse autant à postuler que Blum, Thorez ou Staline sont fils du socialisme que le pape et les évêques fils de Jésus-Christ.

Il serait curieux d’étudier comment une morale et une philosophie humaine ont donné naissance à cette lignée de maquignons conformistes qui constituent les églises chrétiennes et les églises socialistes. Il règne dans les unes et les autres, devant une réalité inavouable, une apparence de benoîterie pour l’édification des fidèles. On a raillé suffisamment les punaises de sacristies catholiques pour qu’il soit permis de toucher un mot des punaises qui ne manquent pas dans les sacristies socialistes. On voit très bien la brutale franchise postulée par le terme de révolutionnaire cohabitant avec la papelardise qui est de règle dans les organisations ouvrières. Chaque doctrine y a son pape, chaque nation ses évêques et chaque région son troupeau de petits abbés et de frères, car le mot y est. Les renacleurs sont vendus à Hitler comme on fut voué à Satan. La vérité y est proscrite, l’obéissance et le respect de rigueur. On excommunie avec quelque facilité. La pénitence s’appelle la discipline. En vérité les punaises du socialisme n’ont rien a envier aux punaises des sacristies.

Les ouvriers qui ne pénètrent pas dans les partis et qui ont la morale dure et fruste de l’utilité quotidienne ne peuvent s’imaginer la bassesse qui règne dans les clans d’initiés. Les ouvriers ne croient pas qu’on puisse faire la révolution sur des demi vérités et que la préparation a l’acte révolutionnaire soit un continuel rampement devant des hommes qui ont reçu le plus clair de leur autorité de la fréquentation des bourgeois.

La révolution socialiste est l’acte le plus formidable de bonne foi. Elle est préparée par des hommes pour qui l’action est un chantage continuel et qui s’arrogent délibérément le droit du mensonge.

On comprend que de tels hommes doivent se trouver impuissants devant des événements révolutionnaires et que le peuple ne peut manquer de s’en apercevoir.

Dans les révolutions victorieuses, les hommes dressés à la morale des classes ne perdent ni les habitudes d’adoration ni les habitudes de mensonge qui caractérisent les religions. Au contraire ces habitudes se renforcent et s’affrontent dans les fonctions diverses de la jouissance du pouvoir. Le socialisme qui a ses Loyolas a aussi ses inquisiteurs de la foi, c’est-à-dire de la doctrine. Staline poursuit en Trotsky le théoricien de la Révolution permanente comme les jésuites traquaient les jansénistes sur la grâce et le pouvoir prochain.

Si nous voulons conserver quelque chose du socialisme, il faut différencier nettement ceux qui le représentent comme des diplomates représentant une nation et ceux qui font le socialisme, comme les laboureurs font le sol de leur pays. C’est avec le travail patient du militant qu’on cultive et fertilise te socialisme, mais c’est avec le mépris et l’injure qu’on traite les chefs d’un socialisme avili. On n’améliore pas des hommes méprisables et on ne redresse pas une bouche qui a pris l’habitude du mensonge. Il faut en prendre son parti.

P.-S. — On apprend de Varsovie :

Les quatorze députés sociaux-démocrates du Volkestag dantzikois ont décidé d’adhérer à la fraction nationale-socialiste de la Diète de la ville libre.

Les quatorze députés auraient eu tout d’abord l’intention de déposer. leur mandat, mais ils en auraient été moralement empêchés par les autorités du parti national-socialiste.

Luc Daurat