Les nouveaux défenseurs du syndicalisme

, par  Schapiro (A.) , popularité : 2%

Il existe, au sein des deux C.G.T., une minorité qui boude et qui s’énerve. Cette minorité, dressée surtout contre la C.G.T.U., mais aussi issue surtout de la C.G.T.U., a pour but de reconstituer la sacro-sainte- unité au cœur de la C.G.T., rue Lafayette.

Quelle est donc cette nouvelle minorité qui, tout en n’étant pas syndicalo-communiste n’en est pas moins communisto-syndicale et qui, attaquant « par principe » la C.G.T. du Bloc des Gauches, n’en veut pas moins la réintégrer ?

Lisons à ce sujet le manifeste que cette minorité hermaphrodite a lancé au prolétariat. français et qui a pour titre « La Renaissance du Syndicalisme » [1]

« L’unité sera réalisable lorsque les deux C.G.T. se délivreront, l’une de la duperie de l’intérêt général, l’autre de la duperie de l’intérêt de parti, lorsqu’elles attendront d’elles-mêmes, de leur action propre, de leur lutte directe, le succès de leurs revendications.

« L’indépendance syndicale, c’est la C.G.T. maîtresse d’elle-même, agissant en dehors de toute tutelle, de tout mot d’ordre de l’extérieur.

… « La subordination de la C.G.T. soit à l’intérêt général, soit à un parti, consacre le manque de foi dans la capacité du syndicalisme. »

L’un des buts cardinaux que cette minorité se propose de réaliser par l’intermédiaire de la « Ligue Syndicaliste » créée par elle est « de faire prédominer dans les syndicats l’esprit de classe sur l’esprit de tendance, de secte ou de parti, afin de réaliser dès maintenant le maximum d’action commune contre le patronat et contre l’État » (bourgeois ?).

Quel est donc ce nouvel organisme bâtard surgi au sein du mouvement français dont le langage ressemble tant à ce que les syndicalistes révolutionnaires n’ont cessé de clamer ces dernières années ? Dans quel but s’est-il organisé et quelles sont ses « velléités » ?

Disons tout de suite — et il suffit de savoir quels sont les promoteurs de ce mouvement pour le comprendre aisément — que cette Ligue Syndicaliste n’est, sur le terrain syndical, que la même tentative d’un coup d’État de palais que les amis de la Ligue Syndicaliste en opposition au Parti Communiste tâchent de faire éclater sur le terrain politique. Ou plutôt, si nous voulons réduire la situation à sa plus simple expression, l’opposition Trotskiste au sein du Parti Communiste Russe, devenue aujourd’hui l’opposition Trotzsy-Zinovieff, et à laquelle a adhéré l’ex-opposition ouvrière Chliapnikoff-Medvedeff a, en France, sa contrepartie transposée en l’opposition syndicalo-communiste Monatte. Ligue Syndicaliste à laque adhère l’opposition politique dont Souvarine est le pivot.

Moscou dirige le mouvement communiste officiel de tous les pays. L’opposition intestine de Moscou dirige de la même façon l’opposition parallèle dans tous les pays.

Deux tendances déchirent à l’heure actuelle le bolchevisme international. L’une veut, à tout prix fomenter des coups d’État de par le monde au moyen d’intrigues, de provocations, de révoltes « organisées » et condamnées à une défaite certaine, de ce que le manifeste cité plus haut appelle le « putschisme »… et surtout de l’argent. L’autre veut coûte que coûte s’entendre avec la démocratie et la social-démocratie et reprendre le chemin du collaborationisme de classes — mitigé, il est vrai, par un capitalisme d’État.

Les deux tendances — et chacune d’elles s’en rend bien compte à l’égard de l’autre ― mènent à la liquidation définitive de la révolution. Et à cet effet, il nous revient à la mémoire les lettres de Herclet (alors à Moscou) à ses amis de Paris, datées de janvier 1925 et publiées dans la Révolution Prolétarienne d’octobre 1925.

Nous. savons de source certaine qu’une au moins de ces lettres n’a pas été publiée in extenso ; qu’il en manque une partie très importante jetant un reflet caractéristique sur les développements au sein du mouvement syndical de France et, surtout, de Russie. Les passages sautés par la Révolution Prolétarienne avaient trait à la proposition faite par Trotsky, à la veille de son exil au Caucase, de dissoudre l’Internationale Syndicale Rouge, et de faire adhérer la C.G.T. russe à l’Internationale d’Amsterdam et dont la conséquence, en France, serait de dissoudre la C.G.T.U. Cette idée fut, en principe, acceptée par le Comité Central du Parti qui, néanmoins, ordonna à Trotsky de se taire en vue des chances qu’il y avait à ce que le Comité anglo-russe qui était à la veille de sa création trouve une formule permettant la fusion des Internationales syndicales d’Amsterdam et de Moscou… au profit de cette dernière. La lettre d’Herclet continuait à expliquer que si le Comité anglo-russe ne donnait pas les résultats attendus, Tomsky (le Secrétaire général de la C.G.T. russe) commencerait une agitation en faveur de l’entrée de la C.G.T. russe à Amsterdam.

Aujourd’hui que la désagrégation du régime communiste devient de plus en plus flagrante en Russie, le schisme est encore plus profond ; l’ex-opposition ouvrière de Chliapnikoff-Medvedeff, travaillée par la peur de l’anti-étatisme — car cette opposition est et reste marxiste — demande aujourd’hui ni plus ni moins que la liquidation et de l’internationale Rouge et de l’Internationale Communiste… et l’entente avec les menchévistes ! Il n’y a aucun doute que Zinovieff, aujourd’hui en disgrâce totale et éloigné de son Internationale Communiste, ne veuille lui aussi la liquidation des deux Internationales de Moscou et la réintégration dans l’orbite évolutionniste du marxisme menchéviste.

Cette lutte autour du trône du Kremlin n’est, après tout, qu’une tentative de révolution de palais. Que ce soit Staline-Rykoff, ou Zinovieff-Kameneff-Trotsky), les choses, ne changeront pas en Russie à cause de cela. Les premiers arrêteront les derniers ou vice-versa. Ce qu’il faut à tous, c’est liquider la révolution.

L’écho de ces luttes se fait sentir en France dans l’attitude incohérente des communistes officiels du Parti, français. Ne sachant, pas si c’est Zinovieff ou Trotsky ou Staline qui prendra le dessus, les Sémard tâchent de nager avec précaution afin de ne pas se trouver à la dérive au moment critique. Les communistes non officiels, l’opposition « ouvrière » des trotskistes français, tout aussi intéressés à la liquidation de l’esprit révolutionnaire en France que leurs amis du Parti, préparent déjà le terrain de cette liquidation sous le masque trompeur, mais encore, hélas, attrayant, de l’unité syndicale ― unité ’endormeuse et contre-révolutionnaire.

La Ligue Syndicaliste — c’est le dogme de l’unité syndicale à tout prix, parce que le syndicalisme communiste a fait honteusement faillite et que le syndicalisme révolutionnaire se refuse à s’asseoir côté de cette mascarade pseudo-syndicaliste ; mais elle n’attend que l’heure propice pour se démaquiller et s’exhiber sous ses vraies couleurs… toujours du communisme dictatorial et de parti.

Que la plupart des inspirateurs de la Ligue Syndicaliste, exclus du Parti Communiste, restent néanmoins des communistes autoritaires sans cartes ne prouve qu’une chose : que cette Ligue n’est qu’un enfant bâtard du Parti Communiste, tout comme les différentes oppositions ― ouvrière, Trotskiste, Zinoviéviste, etc., — ne sont que des enfants naturels de ce même Parti Communiste. Tous les chemins mènent à Rome. Toutes les déviations communistes mènent au Kremlin.

Mais la Ligue Syndicaliste a encore un autre but : c’est celui de vouloir briser le mouvement syndicaliste autonome en s’appropriant toute la phraséologie de celui-ci. La Ligue, dans son langage, se rapproche tellement de l’idéologie du vrai syndicalisme révolutionnaire qu’on s’y tromperait facilement. Mais il est clair que cette phraséologie antipoliticienne n’est qu’un piège, et dans ce piège commencent déjà à tomber les premières victimes. Ne voyons-nous pas, dans la Révolution Prolétarienne de septembre 1926, la Ligue Syndicaliste anti-étatiste (!) et anti-politicienne (!) prendre sous son aile protectrice notre camarade Le Pen, anti-étatiste et anti-politicien sans parenthèses ? Ne voyons-nous pas d’autres camarades encore, par-ci, par-là, vouloir suivre docilement cette même route scabreuse qui mène à la rue Lafayette et que lui indiquent les trotskistes de la Ligue Syndicaliste ?

Quand Herclet écrivait des espoirs que l’on mettait dans le Comité-anglo-russe, l’idée de l’unité au sein de la maison des réformistes gouvernementaux n’était qu’en ébauche. Maintenant que le Comité anglo-russe n’est plus qu’une farce ridicule, qu’il est à la veille d’être poignardé par les russes eux-mêmes, qui en furent les créateurs, la nécessité de l’unité avec les ennemis de la révolution prolétarienne devient de plus en plus urgente, afin de ne pas sombrer complètement.

De ces ennemis d’hier et d’aujourd’hui — c’est-à-dire du réformisme syndical et de la social-démocratie bourgeoisophile — se rapprochent de plus en plus les communistes autoritaires de tout acabit, officiels et non-officiels, exclus et sortis, trotskistes et Ligues Syndicalistes. Ce seront les alliés de demain. Les alliés contre la révolution, contre le prolétariat.

Les deux marxismes, opportuniste et révolutionnaire, unis au sein de la deuxième Internationale de collaboration bourgeoise ; les syndicalismes réformiste et dictatorial unis au sein d’une seule Internationale de collaboration de classes ― tel est l’avenir que préparent les pseudo-oppositions issues du bolchevisme : l’opposition « ouvrière » et trotskiste en Russie, les groupes Souvarine-Monatte-Ligue Syndicaliste en France.

Gardons-nous-de tomber dans les filets qui nous sont si adroitement — et si jésuitiquement ― tendus. Notre route n’est ni celle du réformisme endormeur ni celle de l’autoritarisme de parti sur les masses travailleuses. Nous avons notre propre route du fédéralisme anti-étatiste et reconstructeur. Délaisser cette route, se détourner d’elle, la dénigrer — c’est trahir la classe ouvrière.

L’unité syndicale doit se faire sur la base du syndicalisme révolutionnaire anti-étatiste, fédéraliste et de lutte de classes. La rechercher avec les collaborationnistes de classes, avec les bâtisseurs futurs d’un État centraliste, fût-il baptisé prolétarien, — c’est faire fausse route.

Laissons les Ligues Syndicalistes et autres inventions communistes à leurs petits jeux de politiciens. Construisons notre propre maison.

A. Schapiro

[1 La Révolution Prolétarienne, juillet 1926.