La philosophie allemande

dimanche 13 mai 2012
par  Cornélissen (Christian)

Nous prévoyons pour l’Allemagne, tant au point de vue économique qu’intellectuel, une longue période de dépression générale que nous avons comparée, dans un précédent article, aux deux siècles ayant suivi la guerre de Trente Ans et qui ont rejeté l’Allemagne si loin à l’arrière dans le rang des peuples.

À peine notre article écrit, nous lisons le compte rendu d’une conférence faite par un syndicaliste de marque qui prédit qu’au contraire « avant vingt ans, l’autorité morale mondiale sera entre les mains de l’Allemagne ! »

Une partie de l’auditoire protestant par les cris : « Et les États-Unis ! et la Russie ! », le conférencier aurait répondu :

« L’Allemagne est plus développée que les États-Unis, car en même temps qu’une industrie formidable, elle s’est donnée une philosophie. »

Ah ! cette philosophie allemande, qu’elle a déjà fait « tourner » de têtes !

Mais, comme des mêmes prémisses, — les résultats économiques et moraux de la guerre — on peut arriver à des conclusions diamétralement opposées ; comme, d’autre part, nous estimons que la « philosophie » — notamment celle de Nietzsche — n’a pas été jour peu de chose dans la défaite allemande, il importe de rechercher ici de plus près en quoi consiste cette fameuse « philosophie allemande » et l’influence morale qu’elle a eu pendant la guerre sur la psychologie des masses d’outre-Rhin, ainsi que sur leur jugement des autres peuples.

Tout d’abord, il serait utile de poser, en général, la question de savoir si nous pouvons bien, à l’époque où nous vivons, « nous donner une philosophie », — bien entendu, une philosophe moderne reflétant le savoir, les désirs, l’idéal de la génération actuelle.

Ne voulant pas trop nous écarter de notre but, nous devons tout de même faire remarquer qu’il était relativement facile d’avoir « une philosophie » à l’époque de Kant, Hegel, Fichte, etc.

Les sciences étant relativement peu, avancées, il n’était pas trop difficile, il y a un siècle, de créer une sorte de « science des sciences », et de synthétiser le savoir humain dans un ensemble de règles générales, quitte à juger après, par déduction, les cas précis de la vie journalière ou de la science particulière, d’après les règles de la philosophie générale.

Mais voici ce qui est arrivé au tours des xixe et xxe siècles et ce qui devait arriver nécessairement : Armés de leur « philosophie », les savants du xixe siècle nous ont conduit à des erreurs scientifiques et sociales sans nombre ; grâce à leur méthode de résoudre les problèmes trop exclusivement par voie déductive, dans le cerveau humain, et pas assez par voie inductive, en scrutant constamment la vie réelle et en, y retournant à chaque reprise, ces savants ont émis tant d’idées fausses qu’on a quelque fois, dans certaines branches de la science, proposé en tout sérieux, de laisser de côté à peu près tout ce que le xixe siècle a apporté et de raccrocher les recherches modernes le plus possible à celles faites avant l’illustre période de la « philosophie ». Malheureusement, il faudrait, dans ce cas, sacrifier également les acquisitions réelles qui ont été faites au xixe siècle !

Avant de citer quelques exemples de la mauvaise méthode scientifique appliquée sous l’influence de l’ancienne philosophie, constatons qu’à l’époque où mous vivons, les nouvelles sciences, plus rigoureusement fondées sur la méthode inductive et expérimentale, se sont dispersées sur les terrains les plus différents et qu’assurément, elles ne sont pas encore assez avancées, pour qu’on puisse déjà, par la comparaison, synthétiser le savoir humain moderne, comme l’ont fait, pour leur temps, les grands philosophes de la fin du xviiie siècle et du commencement du xixe. À notre avis, il est donc de nos jours, ou bien trop tard, ou bien trop tôt pour « se donner une philosophie ». Et le fait seul que la génération allemande, actuelle s’est laissée guider par des conceptions et des méthodes surannées, que les masses allemandes ont agi sous le coup de quelques formules vieillies, ne saurait être mentionné parmi les avantages réels dont a disposé le peuple allemand pendant la guerre, ou dont il disposera clans l’avenir.
 

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Arrivons à nos exemples.

Conduits par la philosophie des grands synthétistes allemands, les savants du xixe siècle avaient élaboré toute une théorie des mœurs et habitudes, des croyances, etc., des peuples demi-civilisés. On faisait penser le nègre de l’Afrique du Sud, l’Indien de l’Amérique et le primitif Australien avec le cerveau d’un blanc, aimer, prier, craindre ou se réjouir comme un blanc. Tout cela réussissait à merveille et semblait fort « scientifique », jusqu’au moment où des voyageurs blancs, savants modernes, allèrent vivre la vie des demi-civilisés, avant de décrire leurs mœurs, leur culte, etc. Alors, on a vu que rien de ce que les « philosophes » avaient élaboré ne supportait l’examen. Et voilà pourquoi, en France, par exemple, on ne saurait plus donner les œuvres de l’illustre Auguste Comte — pour ne pas parler des savants du deuxième et troisième ordre — entre les mains d’un étudiant inexpérimenté et ne sachant pas séparer le bon grain de l’ivraie.

En science économique, de savants comme Marx et Engels, ayant besoin d’élaborer leur théorie de travail, selon laquelle le travail « incorporé » dans les marchandises, est la mesure profonde de leur valeur, racontaient facilement que jusqu’à la naissance du capitalisme, l’échange des marchandises se faisait directement d’après cette « Loi de la Valeur ». « Cela s’applique, disait Marx, à l’état primitif, comme aux états postérieurs, fondés sut l’esclavage et le servage, et à l’organisation corporative ». (Marx, tome III, 1re partie, trad. fr. pages 187-188). Le classique Adam Smith l’avait exprimé sous une forme plus naïve encore : « Chez un peuple de chasseurs, s’il en coûte habituellement deux fois plus de peine pour tuer un castor que pour tuer un daim, un castor s’échangera naturellement contre deux daims ou vaudra deux daims ».

Cependant, lorsque les explorateurs et ethnographes modernes ont commencé à étudier sérieusement les peuples vivant dans « l’état primitif », et sous « l’esclavage et le servage » ils ont bientôt remarque que chez tous ces peuples l’échange s’opère sur des bases tout autres qu’on n’avait cru. En effet, dans la lutte primitive de l’homme contre les éléments naturels, le travail, bien que parfois régulier et systématiquement réglé (tabous religieux, tabous sexuels, etc.), ne sert pas de mesure. Et comment pouvait-il en être autrement, étant donné qu’à ce stade de civilisation, il n’existe même pas de rapport fixe entre le travail et son produit. Le hasard de la chasse, la faveur ou l’hostilité de la nature et ses forces inconnues, la lutte contre la maladie des hommes et des bestiaux, tout cela exerce son influence.

En matière de socialisme, le développement de la société actuelle en société communiste a été exposé par Marx et Engels strictement d’après la vieille formule de Hegel : thèse, anti-thèse, synthèse. La spoliation des anciens artisans et petits paysans de leurs moyens de production avait été la « négation » de cette ancienne propriété individuelle basée sur le travail ; mais à cette négation succèdera la « négation de la négation ». Les capitalistes s’entretueront, les grands mangeront les petits et dans quelques dizaines d’années il ne restera qu’un nombre restreint de « potentats du capital », tandis que chez les masses du peuple « augmentent la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation ».

On n avait qu’à attendre tranquillement cette évo1utou inévitable de la société capitaliste ! Malheureusement pour la philosophie de Marx, les capitalistes n’ont pas voulu continuer à s’entrégorger et ont commencé à fonder dans toutes les grandes industries de formidables cartels et trusts. D’autre part, leurs capitaux deviennent de plus en plus des capitaux anonymes placés dans l’industrie, par des milliers et centaines de milliers de petits possesseurs qui confient leurs épargnes à la Banque. Le capitaliste moderne travaille, selon l’expression, « avec l’argent d’autrui ».

Si Marx n’a pu prévoir, par sa philosophie bornée et sa méthode peu scientifique, cette évolution réelle de la société du côté capitaliste, il n’a pas vu non plus que sa propre parole de combat : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » était en opposition directe avec sa prévision de l’appauvrissement général des masses. Car, aussi peu que les capitalistes, les travailleurs prolétaires n’ont voulu continuer cette lutte de tous contre tous du milieu du xixe siècle. Ils ont organisé des groupements, des syndicats ouvriers, d’abord localement, ensuite nationalement et internationalement et, grâce à cette organisation, ils ont réussi à améliorer considérablement leur vie matérielle ; aussi, sont-ils aujourd’hui, de taille à se mesurer avec les unions patronales.

Sur ce point aussi, comme sur tant d’autres encore, la philosophie marxiste avait induit les masses en erreur.

Mais il est peut-être bon de donner encore un exemple de mauvaise philosophie allemande dans un autre domaine de la science. Nous l’empruntons à un intéressant article, écrit par M. E.-F. Gautier, dans la Revue de Paris, du 15 septembre dernier, sous le titre : « Deux Algériens ». L’un de ces Algériens est Émile Maupas, le biologue, mort en octobre 1916, après une vie pauvre et laborieuse.

Vers 1889 se montrait au ciel scientifique allemand, une comète d’un singulier éclat. Le professeur Weissmann avait élaboré toute une théorie de la vie, qu’il exposait sous les titres pompeux de : L’Immortalité du plasma germinatif comme base d’une théorie de l’hérédité. — L’Importance de la transmission sexuelle pour la théorie de la sélection.

Weissmann avait découvert ni plus ni moins que l’immortalité de la matière vivante, qu’il avait, avant tout, observée parmi les protozoaires, chez les infusoires notamment.

Les animaux inférieurs, composes d’une cellule unique, se reproduisent, disait-il, par bipartition, comme les plantes par bouture. On voit sous le microscope une cloison apparaître dans la cellule, un étranglement, qui se termine par une séparation complète. Au lieu d’un animal, on en a deux. Puis, chacun de ces petits animaux recommence et se dédouble, et ainsi de suite.

Dans ce processus, il n’y a plus de place pour la vieillesse et pour la mort naturelle. Après la bipartition il n’y a ni mère, ni fille ; il n’y a pas d’ancêtres, tous sont rigoureusement semblables et contemporains. Voulez-vous parler de la mort ? Mais « où donc est le cadavre ? » C’était le cheval de bataille de Weissmann. Les protozoaires meurent d’accident.

L’immortalité des protozoaires, nous autres hommes, nous l’avons tous gardée dans celles de nos cellules qui propagent l’espèce, qui concourent à former l’œuf. C’est donc toute la matière vivante qui est essentiellement immortelle.

On voit combien facilement on arrive, grâce à la philosophie, à des théories générales : théories de la vie organique, ou théories sociales, Weissmann ou Marx, la puissance déductive est du même calibre.

Malheureusement pour le professeur Weissmann, le Français Émile Maupas travaillait dans la même direction, mais… d’une façon, autrement scientifique. En 1888 et 1889, il se trouva à publier, en deux longs mémoires, une monographie des infusoires. Il n’y avait là ni raisonnements, ni théories générales, des faits seulement.

Concentrant sous son microscope, dans la fenêtre — donnant sur la mer — de sa simple habitation, la lumière précieuse venue du Nord, il avait, pendant de longues années, observé la vie réelle des infusoires. Quatre ou cinq assiettes creuses, chacune recouverte d’une cloche de verre, contenaient, sur la cheminée, le bouillon de culture.

Lorsque les deux mémoires de Maupas parurent, on fut étonné de la simplicité de son exposé, un texte dont la principale raison d’être était d’expliquer de nombreuses planches. Sur ces planches, on vit l’infusoire vieillard, ou « sénescent », l’infusoire agonisant, d’agonie naturelle ; et « le cadavre », demandé par le professeur Weissmann. Il fut acquis que l’infusoire non plus n’était pas immortel. La bipartition joue un grand rôle dans la reproduction des infusoires, mais pas le rôle essentiel. Il vient toujours un moment où l’infusoire pratique ce que le texte appelle des « conjugaisons », ce qui signifie des hymens de noyaux protoplasmiques. Et l’espèce des infusoires paraît se propager essentiellement comme la nôtre, on ne comprend pas bien comment.
 

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Nous nous sommes laissés entraîner par notre désir d’exposer les dangers de la méthode déductive et de la généralisation de l’ancienne philosophie en matière de science. Revenons maintenant à la guerre :

Dans la préparation de toute une génération allemande à la guerre de conquête, le rôle joué par la philosophie de Frédéric Nietzsche a été considérable. Des formules frappantes, comme la « Volonté de puissance » (Wille zur Macht), ont joué dans la bourgeoisie allemande un rôle non moins important et… funeste que jouent actuellement, dans les milieux ouvriers, certaines formules marxistes, comme celle de la « Dictature du prolétariat ». L’Allemagne aime l’abstraction et les expressions ronflantes.

Tout haut fonctionnaire, tout petit hobereau-lieutenant de la Garde, se croyait, avant la guerre, un « sur-homme » nietzschéen ; et même dans les milieux social-démocrates et ouvriers, nous avons pu observer qu’en réalité tout le peuple allemand se considérait plus ou moins comme un « peuple de maîtres » (Herrenvolk), sorte de nouveau peuple élu, désigné par la nature, pour soumettre à sa domination le continent d’Europe et le monde entier. À ce point de vue aussi, l’Allemagne « s’était donnée une philosophie ».

Vint la guerre déclenchée par l’Empereur. Séduits par leur « philosophie », les Allemands étaient convaincus de pouvoir en finir en deux ou trois mois avec leurs ennemis. Qu’étaient ces derniers ? À commencer par l’ennemi principal, les Allemands devaient avoir devant eux les Français « peuple dégénéré », combattif il est vrai, mais « sans force de résistance, ni endurance ». Les batailles sur la Marne, devant Verdun, sur l’Yser, leur apprirent — un peu tard — autre chose !

Le fait d’avoir mal observé, trop vite généralisé, trop facilement construit des thèmes d’après les nécessités de leurs conceptions philosophiques sur le monde et la vie (Weltanschauung), leur a joué de mauvais tours ; non seulement à l’égard des Français, mais également de tous les autres peuples avec lesquels ils entrèrent eu conflit.

L’Angleterre « n’accepterait jamais la lutte contre le colosse allemand » ; du reste, ce pays était « trop mercantile pour se mettre sur la brèche, au profit d’autrui ». La Belgique laisserait, naturellement, passer les années allemandes ; d’ailleurs, on n’avait qu’à montrer les poings, comme le Schutzmann le fait à la population d’une ville prussienne, et tous les Belges resteraient cois. Le fait d’avoir jugé tous les autres peuples d’après le modèle allemand n’a pas été la moindre des fautes psychologiques que les Allemands ont commis.

L’Allemagne avait déjà, au début de la guerre, perdu l’Italie comme « alliée ». En quelques mois, cet ancien allié était transformé en ennemi — grâce à quelles erreurs ! Von Bülow, favori italien, était pourtant entré personnellement en campagne dans la presqu’île apennine. Il avait cru qu’on pouvait acheter les consciences comme on achetait, sur le pavé de Berlin, les jeunes personnes qui, très pratiques, offraient leurs services, en indiquant le prix : « Cinq marks, Monsieur ! » Et Von Bülow a été si grossier dans son marchandage, qu’il a fini par dresser contre lui toute la presse italienne ! On achète, en société capitaliste, les journaux et les revues, pour sûr ! Mais il y a acheter et acheter et, comme dit le proverbe, c’est le ton qui fait la musique.

Faut-il rappeler encore toutes les erreurs commises aux États-Unis, au Brésil, clans les pays scandinaves ? Partout le manque de dons pratiques en matière de psychologie a conduit les diplomates et savants allemands à juger la situation dans les autres pays, trop d’après leurs formules préétablies et pas assez d’après la méthode empirique.

De même, quand les chefs allemands voulaient inaugurer une nouvelle invention de cruauté : les gaz asphyxiants, la « guerre sous-marine outrance », etc. — ils étaient convaincus, de par leur philosophie matérialiste, que tout procédé est bon s’il porte des résultats pratiques et que le côté moral ne compte pour rien dans une guerre.

Pour résumer, ne nous laissons plus éblouir par le bluff germanique ; recon­naissons volontiers toutes les qualités des Allemands : leur goût du travail, leur esprit de l’ordre, de l’organisation et de la discipline, — discipline volontaire, s’il faut, à constater, par exemple, dans le mouvement ouvrier, par l’appui que les travailleurs apportent à la presse ouvrière. Admettons de même que l’industrie allemande jouera, grâce à ces bonnes qualités du peuple, un rôle important, dans l’avenir comme avant. Mais ne fermons pas non plus les yeux devant les défauts nationaux des Allemands : leur esprit de troupeau, leur manque d’individualité et d’initiative personnelle.

Et surtout, méfions-nous de la « philosophie allemande » !
 

Christian Cornélissen.