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Les Temps Nouveaux n°3 (18 — 25 mai 1895)
Mouvement social
France
Article mis en ligne le 16 avril 2007

par Girard (André)
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PARIS. — Samedi dernier, Sébastien Faure a commencé la série des conférences qu’il se propose de faire chaque semaine, les mardi et samedi soir, à la salle d’Arras. Il y a développé ses opinions sur la question sociale et sur les causes de la souffrance morale dont l’humanité supporte de plus en plus impatiemment le fardeau. Quelques contradicteurs, entre autres MM. Faberot, Mordacq, Desfarges, sont venus apporter à la tribune les objections archiconnues et non moins réfutées, contre la conception d’une société sans propriété ni gouvernement. Notre camarade n’a eu aucune peine à répondre victorieusement à ces banalités.

Au cours de la discussion, le public présent dans la salle a fait quelque tapage ; et c’est à regretter. Pour ma part, je ne saurais admettre l’intolérance qui couvre la voix d’un contradicteur et l’empêche de présenter ses objections quelles qu’elles soient. Les cris d’animaux et les sifflets ne sont pas des arguments et de tels procédés de discussion dénotent chez ceux qui s’y livrent une bien maigre confiance en la justesse de leur cause, puisqu’ils paraissent redouter pour elle la production au grand jour d’arguments adverses.

N. B. — Les conférences du samedi soir de chaque semaine seront seules contradictoires.

— O —

encore les omnibus. — C’était à prévoir. Aussitôt après la rentrée des grévistes, la Compagnie s’est empressée d’abuser lâchement de sa victoire, en révoquant en masse tous ceux qui s’étaient plus ou moins signalés au cours de la grève par leur esprit de solidarité. Hypocritement, elle a paru faire des concessions, se réservant le droit cependant de ne pas reprendre ceux des grévistes dont l’attitude aurait été par trop injurieuse à son égard. Les grévistes, comptant sur la bonne foi d’un Cuvinot, sont rentrés bénévolement après trois jours de chômage, lâchant le président et le secrétaire de leur syndicat, victimes de leur dévouement. Une fois retombés entre les griffes de la puissante compagnie, ils ont vu tous ceux d’entre eux qui, par leur indépendance ou l’énergie de leur caractère, avaient acquis l’estime de leurs camarades, impitoyablement éliminés sans autre raison si ce n’est que la Compagnie voit en eux un élément de résistance à ses fantaisies oppressives.

Ceux-ci ont adressé à la population parisienne un appel que plusieurs journaux ont reproduit. De nouveaux bruits de grève circulent. Il est à souhaiter, si la menace est mise à exécution que la prochaine grève ne se termine pas, comme la précédente, en eau de boudin.

— O —

Les allumettiers — Encore une grève qui vient de finir sur la simple promesse que les desiderata des grévistes feraient l’objet d’une étude. Les ouvriers allumettiers se sont mis en grève parce qu’ils en avaient assez d’être empoisonnés par le phosphore qu’ils manient et absorbent par tous les pores, du matin au soir. Rien n’était plus simple que de changer le phosphore employé, ou phosphore blanc, en phosphore amorphe, lequel est inoffensif. Cette petite modification eût évité la mort prématurée, amenée par une prompte décomposition de l’organisme, de tous les travailleurs de cette industrie. Mais, et c’est là le principal, le phosphore amorphe est un peu plus cher. Donc, pour une question de quelques gros sous, pendant des années, on a littéralement empoisonné des milliers d’hommes, et l’empoisonneur était l’État. Il a fallu que ces malheureux refusassent, pour engraisser quelques ronds-de-cuir, d’absorber plus longtemps ce terrible poison, pour qu’on se prît à observer qu’en effet, il y aurait peut-être lieu d’examiner si l’on ne pourrait pas mettre un terme à cet assassinat organisé. C’est que le sujet demande réflexion !

L’Administration va donc être invitée à rechercher les voies et les moyens d’arriver à une entente en vue de substituer le phosphore amorphe au phosphore blanc. Lentement, gravement, pesamment, on dressera rapports sur rapports, puis, quelque jour, quelque employé flémard oubliera le dossier dans un carton et les trop crédules ouvriers continueront de succomber à l’intoxication.

À qui la faute ? sinon aux grévistes eux-mêmes qui n’ont pas su, dès le début, poser énergiquement leur revendication : Plus de phosphore blanc ou plus de travailleurs ! Ils se sont laissé endormir par une nuée de politiciens plus compatissants les uns que les autres, venant, en échange de la protection offerte, s’assurer quelques unités de plus au chiffre des suffrages futurs, et s’en sont fiés à eux pour obtenir gain de cause.

M’est avis que l’avenir leur fera perdre cette illusion.

André Girard (Max Buhr)

— O —

Le groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes de Paris, se réunit tous les mercredis, à 8 h 1/2 du soir, 7, rue Corneille. Mercredi prochain, 22 mai, il donnera, salle Octobre, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, une conférence faite par Jean Allemane, sur le mouvement syndical.

— O —

Chatillon — Nous avions reçu la semaine dernière une lettre de H. Duchmann, adressée au préfet de police, et dans laquelle ce camarade se plaint des vexations dont il a été victime. La place nous a manqué pour l’insérer ; et comme elle a été publiée par divers journaux, nous nous bornerons à la résumer. Le domicile du camarade Duchmann a été dévalisé pendant son absence par des gens de police, sur la dénonciation d’un voisin qui avait pris une couveuse artificielle pour une machine infernale. On lui a en outre intercepté un colis contenant des vêtements, sous prétexte qu’il contenait des matières explosives ; depuis des semaines, il n’a pu rentrer en possession de ses objets. Le préfet de police ferait-il couver pour son compte des petits policiers ?

A. G.

— O —

Bourges (Correspondance locale). — Vous avez lu sans doute le récit du suicide de Chantelat avec ses quatre enfants. J’ai recueilli des renseignements précis sur la situation de sa famille. La presse locale a fait tout ce qu’elle a pu pour déguiser la vérité afin qu’on ne sache pas que c’est la misère qui a poussé cet homme au désespoir. Voici la vérité :

Chantelat était journalier ; le sort des journaliers, à Bourges, est assurément plus mauvais que ne l’était ci lui des esclaves. Les journaliers ne gagnent pas en moyenne 400 francs par an, sans être nourris, et je parle des hommes dans la force de l’âge. Cette année, au mois de mai, nous étions de quatre à cinq cents sans travail. Un chemin était à faire ; aussitôt ce fut une procession de gens allant demander de l’ouvrage ; à la lâche, les meilleurs ouvriers gagnaient 20 sous par jour, et cela, je le répète, au mois de mai. Les confidences que plusieurs m’ont faites étaient navrantes ; plusieurs m’ont dit qu’il leur arrive souvent de passer plusieurs jours sans manger !

Quant à ce pauvre Chantelat, c’était, de l’aveu de tous ses voisins, un homme irréprochable. Encore était-il un privilégié, car il n’a pas toujours manqué d’ouvrage cet hiver, où il gagnait 23 sous par jour, sans être nourri. Et depuis quelque temps il gagnait 15 francs par semaine, ce qui, en tenant compte des dimanches et des fêtes, fait 2 francs par jour. Mais il avait quatre enfants, et depuis trois jours il était sans travail, le désespoir s’empara de lui et sa détermination fut prise ; à quoi bon lutter davantage ? Quant à mendier, jamais il n’y consentit. Voyant qu’il en serait réduit, pour vivre, à faire comme les autres journaliers, c’est-à-dire, en travaillant beaucoup, à avoir recours à l’aumône, il préféra mourir avec ses quatre enfants, plutôt que de laisser ceux-ci à cette société infâme. Quand on pense aux privations qu’il a dû endurer avec 23 sous par jour pour six personnes, on peut comprendre qu’il fût las de la vie. J’ai entendu quelques personnes, ignorant combien peu gagnait cet homme, le maudire parce qu’il avait détruit ses enfants.

Mais n’est-ce pas ceux qui prélèvent sur le salaire du journalier de quoi satisfaire un luxe homicide qui ont en réalité enroulé des cordes autour des membres de ces pauvres enfants et les ont précipités dans le canal où ils se sont noyés ?

E. B.

— O —

Nemours. — Notre dépositaire de Nemours se plaint des procédés du commissaire de cette ville, qui lui a pris, malgré ses protestations, un exemplaire de notre premier numéro, en refusant, bien entendu, de le payer.

Voyons, monsieur le Commissaire, pourquoi tarabuster un malheureux vendeur en lui arrachant ainsi une marchandise qu’il paie ? Si les appointements que la Préfecture vous alloue ne vous permettent pas de dépenser 0,10 centimes par semaine et que la lecture des Temps Nouveaux vous tienne tant au coeur, eh ! que ne te dites-vous ? Nous ne considérerions pas comme une largesse au-dessus de nos moyens de vous faire le service gratuit du journal.

— O —

Montceau-les-mines : On lit dans le Rapport des Travailleurs :

Bonnes gens de Dijon, Besançon, Chalon ou autres lieux, travailleurs des villes et des champs, qui conservez une ombre d’indépendance, qui pouvez lire votre journal sans être espionnés, qui arrangez votre vie et votre intérieur sinon comme vous le désireriez, mais du moins sans que votre patron s’en préoccupe, vous ne pouvez vous faire une idée de l’enfer qu’est la mine.

Non seulement le métier a des dangers considérables, certains, connus, trop tristement célèbres même. Mais encore le mineur est hiérarchisé, excité contre ses frères, poussé à la bassesse et traîné, à l’église. On lui brise le corps, on tenaille ses convictions, on tue son énergie et on abrutit son cerveau.

Esclave à la mine, il est encore esclave chez lui. Il doit prendre garde à ses voisins, à ses paroles, à ses gestes et se cacher même de sa famille, de crainte qu’il ne transpire au dehors quelque chose de ce qu’il aura dit dans un mouvement d’indépendance, une lueur de raison.

Le grisou l’abat, l’asphyxie, le guette, l’éboulement le menace, peu importe. Qu’il se taise ou qu’il chante les louanges de la Compagnie ! Une seule amélioration s’offre à lui : qu’il vende sa conscience et 27 sous le récompenseront de sa lâcheté.

Aussi beaucoup succombent : 1 380, dit-on ; c’est exagéré, sans doute, mais c’est très significatif. Mais le plus triste, c’est que ces pauvres mouchards ont conscience de leur vilenie et font tout pour se cacher. Ils craignent le bruit que l’on fait autour d’eux et enragent de ne pouvoir l’étouffer. La présence d’un de leur camarade émancipé de la mine est une honte pour eux, c’est le remords vivant qui les poursuit sans trêve. Pour un peu, certains lui donneraient la chasse sans que la Compagnie le leur ordonne, s’ils ne craignaient la vendetta des hommes libres.

Cette rage se trahit chez leurs femmes, instruments souvent aveugles des haines des époux et des frères. Esclaves elles-mêmes des hommes, elles se font encore les complices de l’asservissement de ces derniers.


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