La fin d’une mission

dimanche 13 mai 2012
par  Pierrot (Marc)

Troisième étape, en montagne. — De Vélika à Andrévitza


 
Jeudi 25 novembre. — Nous nous levons à 6 h. ¼. Il fait très froid, nous avons l’onglée aux pieds et aux mains ; et bâter les chevaux est une opération pénible. Nous nous hâtons de partir.

Nous suivons la vallée que nous avions aperçue du Chakor, mais à une certaine hauteur ; elle est assez riante et rappelle un peu celle du Valais. On rencontre des maisons isolées, qui sont des chalets de bois, comme en Suisse, mais plus pauvres. À l’une des premières cabanes que nous rencontrons, on vend du café turc et des pommes ; c’est une aubaine inespérée. Nous traversons de temps en temps de minuscules villages entourés de cultures, puis des bois de chênes. Le chemin est extrêmement mauvais ; c’est un sentier que coupent les ruisseaux qui descendent en cascades vers le torrent et qu’il faut franchir à gué ou sur une planche.

Au confluent d’une autre vallée, le torrent devient une rivière large aux flots verts. Nous la traversons sur un pont de bois et nous continuons notre chemin en suivant la rive gauche. Vers midi, nous trouvons l’hospitalité dans une maison paysanne, où nous sommes très bien reçus. Un soldat monténégrin y est arrivé en même temps que nous pour rendre visite à sa fiancée, une jeune fille brune, aux traits réguliers, véritablement jolie.

Nous mangeons nos provisions, accroupis autour de la table basse des Orientaux ; on nous offre des petits verres de raki, du pain de maïs chaud, du kaïmak [1].

Au moment du départ, on nous demande une consultation pour un jeune enfant. Il a de l’adénopathie trachéobronchique. Beaucoup d’enfants, dans les Balkans, souffrent de tuberculose osseuse ou ganglionnaire ; la fréquence de la maladie tient sans cloute aux mauvaises conditions de la vie, à la mauvaise nourriture, au manque d’hygiène du logement. La sélection naturelle s’opère dans les familles, ordinairement nombreuses, et il ne reste que quelques sujets robustes qui arrivent à l’âge adulte ; il y a peu de phtisie pulmonaire.
 

* * * *


 
Décidément, le raki ne vaut rien pour l’étape ; cela coupe bras et jambes. Et ce n’est pas la première fois que nous faisons cette constatation. Nous suivons en ce moment des prairies inondées par les pluies sur le bord d’un plateau. La vallée se termine bientôt par une gorge, formant un site pittoresque. Cette gorge n’est pas désolée, ni sauvage comme celle de l’Ibar, quoiqu’on n’y trouve non plus ni cultures, ni habitations ; mais les pentes sont moins abruptes, et le sentier passe à mi-hauteur au milieu d’un bois de chênes ; ce qui n’empêche pas que, de temps en temps, on patauge dans un bourbier.

Nous demandons à deux reprises à des Monténégrins voyageant en sens inverse, la longueur du trajet qui nous sépare d’Andrévitza. Mais ici, pas plus qu’en Serbie, on ne connaît les distances, et on compte par durée — renseignement extrêmement imprécis dans ces régions où montres et horloges sont inconnues. Les premiers voyageurs nous ont assuré que nous étions à une demi-heure d’Andrévitza ; et voilà deux heures que nous marchons depuis ce renseignement. À ce moment, d’autres voyageurs nous annoncent encore deux ou trois heures de chemin. Le camarade qui a mal au genou se traîne péniblement. Nous allons en avant, l’autre et moi. Le sentier s’est élargi. On travaille à établir une route en entamant le roc sur le flanc de la montagne ; mais ce sont des tronçons de route non encore réunis ; nous enfonçons dans une boue épaisse et gluante.

Tout à coup apparaissent la file des maisons d’Andrévitza sur un petit plateau collé contre le flanc de la montagne en face et à droite de nous. Ces maisons aux longs toits de plaques schisteuses ont un aspect assez triste. Mais nous sommes contents de découvrir le but, quand, trois quarts d’heure auparavant, on nous annonçait une étape bien plus longue. Il faut encore faire un détour, traverser un pont de bois branlant, et nous débouchons dans le village, disons dans la ville, c’est une ville du Monténégro.

Quelques-uns de nos camarades sont arrivés avant nous ; il n’y en a pas beaucoup, nous sommes dans les dix premiers. 

Le fonctionnaire monténégrin nous envoie loger dans une auberge. Nous aurons un dîner chaud : une soupe au paprika et une sorte de ratatouille. Nous faisons bombance. L’interprète s’est aussi informé d’un cheval à acheter pour le camarade qui souffre d’hydarthrose et qui est actuellement incapable de continuer la route. L’étape d’aujourd’hui a été pour lui horriblement pénible. Un naturel du pays nous amène un bidet de montagne qu’il cède pour 300 francs, en jurant qu’il y perd et que c’est pour nous qu’il consent à se défaire d’une bête aussi précieuse. J’ai déjà dit que ces chevaux valent de 50 à 60 francs.

Nous avons au premier étage une chambre à trois lits. Les draps sont sales, mais c’est là un détail accessoire. Le linge que je porte n’est guère plus propre que les draps. Je dors admirablement. Je me réveille au petit jour. La rue est toute blanchie, les toits aussi ; la neige tombe à gros flocons. Nous hésitons à sortir du lit. Nous délibérons en nous grattant. Un de mes camarades trouve trois poux sur lui ; cette découverte me réjouit ; je ne suis pas seul à nourrir des parasites.

Partirons-nous, ne partirons-nous pas ? La neige ne nous arrêtera-t-elle pas en pleine montagne ? Il y a encore un col très élevé à franchir. Mais si nous restons, le froid ne va-t-il pas devenir plus vif ? La neige ne va-t-elle pas s’accumuler ? Nous risquons d’être embouteillés. Nous sommes deux à vouloir le départ. Oui traîne un peu. On discute les prix avec l’aubergiste, qui nous écorche royalement.
 

Quatrième étape en montagne — d’Andrévitza à Baré


 
Vendredi 26 novembre. — Nous partons à 9 h. ½, j’ai mis une paire de chaussettes de laine qui me restait, une paire très usagée, par-dessus mes bottines. Cette précaution empêchera la neige de s’attacher à mes pieds, je glisserai moins et je n’aurai pas les pieds mouillés.

La vallée est d’une vue assez agréable sous la neige avec ses vergers de pruniers comme en Serbie. Les maisons sont en pierre, et les toits sont en bois. J’ai même vu à Vélika, l’avant-veille, un toit d’écorces.

La route est bonne, c’est une route carrossable. Elle monte lentement et nous marchons d’un bon pas. Je suis tout à fait réchauffé et je tiens mon képi à la main. Un vieil Albanais, que nous croisons, tout emmitouflé de lainages blancs, s’étonne par pantomime de me voir nu-tête sous la neige. Je réponds par un geste d’insouciance ; le vieux indique au camarade éclopé, qui suit à cheval, que je dois être timbré.

La vallée se rétrécit peu à peu. Sauf les branches d’arbres qui tranchent en noir sur le fond, et les feuillages roux qui mettent un peu de blond dans le paysage, tout est blanc ; on a l’impression d’une gravure en pointe sèche.

Au bout de 10 kilomètres la route, arrivée au fond de la vallée, s’élève insensiblement dans la montagne par des lacets interminables. Ce n’est plus le sentier qui escaladait le Chakor par des zig-zags rapides ; l’oscillation de la route à chaque lacet s’étend sur une longueur démesurée.

Vers midi, nous nous arrêtons un moment à une cabane isolée pour avoir un abri au moment du déjeuner. Les gens hésitent à nous recevoir ; ils nous laissent cependant entrer dans le hangar qui précède l’habitation, et au milieu duquel, sur la terre battue, brûle un feu de bois.

Notre déjeuner est bientôt avalé ; cochon gelé, toujours le cochon de Detchani, et pain de maïs ; puis une tasse de thé enfumé, mais chaud et sucré. Et nous rentrons dans le froid.
Nous continuons pendant quatre heures à cheminer dans les lacets au milieu de magnifiques bois de hêtres. Nous rencontrons des bûcherons ; ils abattent les beaux fûts en les coupant à 1 mètre ou 1 m. 50 au-dessus du sol.

Nous sommes dans le brouillard, c’est-à-dire dans un nuage. D’ailleurs la neige tombe toujours. Le paysage, perdu dans la brume, devient irréel et féerique.

Mais la montée est pénible. Enfin, après un court arrêt, où nous nous sommes étendus dans la neige molle, nous arrivons au col, à 1.800 ou 2.000 mètres d’altitude. Nous ne distinguons rien en arrière de nous dans la direction d’Andrevitza ; devant nous, au contraire, il n’y a pas de brouillard, et nous contemplons un beau paysage de neige et de sapins. Nous descendons rapidement. À l’un des lacets de la route, nous apercevons dans le fond quelques chalets ; ce sont les premières maisons du petit village de Baré. Mais nous avons beau nous presser, nous n’y arrivons qu’à la nuit tombante.

Les maisons ont des murs de lattes, entre lesquelles on a tassé des pierres et de la mousse. Une des premières maisons est une auberge, un han, et nous avons l’espoir de nous y installer commodément. Mais il n’y a que deux pièces, une petite dont quelques popes fugitifs se sont emparés et où ils se sont barricadés, et une grande salle bientôt envahie par les voyageurs qui, comme nous, cherchent un abri.

Étant arrivés les premiers, nous avons pris les deux bancs de la salle, larges et courts, pour en faire une couchette où nous pourrons tenir à trois. Il n’est pas commode de s’allonger sur le parquet tout humide d’un lavage récent, et que la neige apportée par les pieds des arrivants a changé en bourbier. Nous mangeons encore un peu de notre cochon et du pain de mais, mais il est impossible de faire chauffer quoi que ce soit au poêle, d’ailleurs accaparé par un cercle de fugitifs. Je retrouve, au milieu des arrivants, un ami, le député serbe Zlatitch. Un Anglais, qui a fait route avec lui, possède une lampe à alcool et nous la prête pour faire le thé.

Nous sommes une quarantaine, entassés dans le han ; et, avec le poêle, il fait une chaleur étouffante. Mes deux compagnons et moi nous couchons tout habillés sur les deux bancs rapprochés, nos bagages dessous. J’ai seulement quitté mes chaussures pris la précaution de les attacher sous mes genoux ; je tiens à les retrouver demain matin au réveil.

La salle est vaguement éclairée par une misérable lampe à pétrole. On distingue plus on moins les silhouettes des gens couchés en groupes sur leurs paquets ; un petit enfant crie. Le tableau me rappelle la mise en scène par Lugné Poë des Bas-fonds de Gorki.

La lampe meurt, le silence s’établit peu à peu. Mais on dort mal. Le feu s’est éteint, et le froid traverse peu à peu les parois dit chalet. À 4 h. ½ nous nous levons par nuit noire pour fuir l’entassement et la puanteur de la salle.
 
(À suivre.)
 

M. Pierrot.

[1Le « kaïmaik » provient de l’écrémage du lait ; c’est une crème fermentée, mélangée à un peu de caillé ; cela ne se conserve pas.
Le « cire » est le fromage sec fait avec le lait complètement écrémé ; il est parfois horriblement salé, et le goût n’en est jamais laineux. Il est sans forme ; ce sont des masses blanches, rondes, quelquefois aplaties comme des galettes.
Les Serbes sont très friands du kaïmak. C’est leur seule façon de consommer la crème ; ils ne font pas de beurre, sauf aux alentours de quelques grandes villes. La cuisine, très grasse, se fait avec du saindoux.