À propos de tout et de rien

samedi 4 février 2012
par  Herzig (Georges)

Connaissez-vous l’heure des autorités ? C’est celle où l’on mange. Ouvrez un journal, il est bien rare de n’y point trouver la petite note gastronomique que voici : « M. le Président, M. X ou M. Y. a assisté au dîner (banquet, agape ou collation) et y a prononcé un discours ». Ce dernier est toujours magistral, c’est de règle, de politesse et de congratulation aussi ancienne que la courtisanerie. M. le général a eu beaucoup à faire dans ce domaine, ces derniers temps. Il y a tant de champs de bataille dans le pays dont on ravive l’histoire la fourchette et le verre en main, qu’on en oublie pour un moment le trust de l’alimentation et la cherté des vivres… Quand la Pologne avait bu…

Hier, c’était M. Motta, le président de la Confédération, qui palabrait au Centenaire de la Société helvétique des sciences naturelles.

Glanons quelques-unes de ses paroles qui, paraît-il, prennent une valeur historique dès que l’orateur a été revêtu d’un titre qui le hausse au-dessus du commun des dirigeants de l’heure :

… Nous n’admettrons jamais chez nous les luttes et les compétitions de race. L’heure actuelle, si elle fait éclore dans tous les pays belligérants des preuves d’immolation et de dévouement qui nous arrachent des cris d’admiration et de pitié, montre pourtant ce qu’il y a de trouble, d’attristant et presque d’inhumain dans ces luttes et dans ces antagonismes.

La Suisse demeurera à jamais la république fraternelle. Personne n’a demandé chez nous que les différences de race, de langue et d’éducation disparussent. L’idéal d’un État comme le nôtre n’est point l’uniformité ; nous savons tous que notre État perdrait une partie capitale de sa force et de sa valeur s’il ne faisait appel à la variété des tendances, des langues et des méthodes éducatives ; mais qui dit variété dit émulation et non contraste.

J’ai souligné le mot presque. M. Motta est d’une école où ma restriction mentale fait l’objet d’une étude spéciale en vue de l’usage qu’elle nécessite dans la vie. Presque inhumain… M. Motta a-t-il eu tout à coup, dans le sentiment brusquement rappelé de ses hautes fonctions, la vision claire d’une neutralité devant s’exercer jusqu’au choix des mots ? À t il conçu le blâme qu’il allait jeter en disant toute sa pensée ? Mystère… mais presque inhumain demande à passer à la postérité.

La république fraternelle… hum ! Il s’en est fallu de peu qu’on en vienne aux mains au Tessin, grâce à la morgue d’un colonel romand dont les frasques sont aussi fréquentes que la haine de ses inférieurs officiers et soldats, est manifeste. Quant au reste, M. Motta est en flagrant désaccord avec son collègue Hoffmann, son prédécesseur aux toasts présidentiels. Celui-ci demandait rien moins que le peuple suisse soit d’accord en esprit et en volonté avec le Conseil fédéral, conçu comme l’émanation supérieure et souveraine du peuple suisse. En vérité, M. le Président, l’accord ne pouvait être, car il y a bien contraste et non pas seulement émulation entre les différentes parties du pays. Jamais Latins romands, vous le savez mieux que quiconque, ne pourront s’incliner comme sont prêts à le faire les gens de culture germanique et de tempérament idem.
Interrogez donc les étrangers au pays qui savent voir et qui ne sont pas uniquement des « villégiaturiers » et ils vous dirent le contraste qu’il y a entre ces deux paries de la Suisse, romande et allemande, comme en celui de leurs habitants.

Alors, si ça saute aux yeux des non-prévenus ?…

Je sais bien que les paroles d’un banquet ne sont pas souvent définitives. Un discours efface l’autre suivant le temps, la liberté qu’on a, ou le fil à la patte de la fonction.

Quant à M. Hoffmann et à son désir… les bons patriotes, qui voudraient être unifiés et qui ont sans doute applaudi M. Motta — la contradiction ne les gêne guère ont déjà répondu pour moi.

* * * *


La Police fédérale, la censure continuent leurs exploits. C’est ici gens arrêtés sur un vulgaire soupçon de sympathie trop effective ; là c’est une librairie fouillée jusque dans ses innombrables « bouillons » littéraires ; ailleurs, c’est M. Kronauer, mis en œuvre, pour une gifle infligée à un sujet autrichien, frappeur de femme. C’est une course à la platitude germanique. Quand s’arrêtera le zèle de nos mouchards en délire neutraliste unilatéral ? On s’interroge, mais pas de réponse. En voulez-vous une au hasard ? Il s’arrêta quand, le doigt en l’air, on aura constaté au sein de nos autorités fédérales que le vent a changé et que les crocs moustachus d’un certain croquemitaine dirigés vers le ciel ont attiré la foudre sur lui et son peuple.

G. H.