Ce qui est à faire

samedi 4 février 2012
par  Grave (Jean)

Surpris par les événements, impuissants à empêcher la guerre, ne pouvant, davantage, susciter cette révolution qu’ils savaient être la seule solution logique à lui opposer, les anarchistes, à l’heure actuelle, sont désorganisés et, de plus en plus, désorientés.

Au début, ils étaient divisés en deux groupes : ceux qui, ne comprenant pas la situation, se contentaient, sous prétexte de fidélité aux principes, de remâcher des arguments qui, très bons lorsqu’il s’agissait de combattre une chose sous sa forme abstraite, encore à se préciser, n’ont plus le même poids lorsqu’il s’agit de faits concrets et réels ; ne comprenant pas que, si la guerre est une chose monstrueuse, néfaste autant au vainqueur qu’au vaincu, il faut autre chose que des phrases pour l’arrêter, lorsque l’un des combattants, ne voulant entendre aucun raisonnement, est résolu de la déchaîner et d’asservir ceux dont il prépare la conquête.

Et il y avait ceux, dont nous sommes, qui, ayant compris que le triomphe du Militarisme prussien serait l’asservissement de l’Europe sous une discipline de fer, la fin de nos espoirs d’émancipation, se sont, malgré leur antimilitarisme, — à cause de leur antimilitarisme — se sont rangés contre l’agresseur, à côté de ceux qui ne faisaient que se défendre.

Aujourd’hui se dessine un troisième élément : ceux qui voudraient voir finir la guerre et voudraient, coûte que coûte, que l’on forçât les belligérants à faire la paix.

La paix ! tous, nous la voulons, de toutes nos forces ; seulement, si nous voulons que cette paix soit une paix durable, définitive, et non un armistice permettant aux belligérants de se réarmer pour de nouvelles tueries, ce désir de la paix, cette hantise des massacres qui ensanglantent l’Europe, l’obsession des ruines qui vont s’accumulant à chaque instant, ne doivent pas nous faire perdre de vue qu’il ne peut être question de paix, tant que l’Impérialisme allemand peut se considérer comme ayant droit de poser ses conditions, étant maître de la Belgique, d’au moins un neuvième de la France, et d’une portion de la Russie. N’y aurait-il, cependant, pas moyen de trouver un terrain commun d’entente ?

Depuis un an que la folie meurtrière couche, chaque jour, les cadavres par milliers, entassant ruines sur ruines, destructions sur destructions, la réaction s’impose, non seulement dans les pays qui se battent, mais jusque chez les neutres. Sous prétexte de mesures de défense, on restreint, chaque jour, le peu de liberté que les peuples ont conquis par des siècles de luttes. Il est temps de rappeler aux gouvernants que, si les travailleurs ont accepté de prendre les armes pour se défendre contre l’asservissement par un militarisme « scientifiquement » brutal, ce n’est pas pour voir resserrer les entraves qui pesaient déjà sur eux. Il faut qu’il soit dit et redit, que si les travailleurs, en vue de parer au danger le plus pressant, ont consenti à ajourner certaines revendications jusques après la guerre, ce n’est pas une abdication de leurs espoirs d’affranchissement, et que, par-dessus tout, ils entendent ne pas être menés, par leurs propres gouvernants, comme des conquis ; que s’ils consentent, pour le moment, à faire cause commune avec leurs maîtres, ce n’est que pour être à même, la guerre finie, de faire valoir leurs revendications avec d’autant plus de forces que leurs sacrifices auront été plus grands ; que, en tous cas, ils entendent être traités en hommes libres et non en sujets.

La guerre étant déchaînée, nos camarades voudront-ils comprendre qu’elle ne peut plus être arrêtée que par la victoire de l’une ou de l’autre des coalitions ? Que si ce n’est que l’épuisement mutuel qui force les belligérants à un compromis, ce sera les choses remises en l’état où elles étaient avant la conflagration : la continuation des armements stupides qui préparent les meurtres collectifs, les ruines et la dévastation, les rendant inévitables.

Ce qui est à faire, c’est amener l’opinion publique à comprendre que la paix qui ressortira de la lutte ne sera une paix saine et durable que si le droit des peuples est respecté, que si les populations dont on se dispute la possession sont laissées libres de choisir le régime national qu’elles entendent suivre ; que si le vainqueur est assez intelligent de n’user de sa victoire que pour effacer les causes de frictions entre les peuples, que pour trouver des moyens d’assurer la solution pacifique des conflits entre peuples.

Si c’est l’Allemagne qui doit dicter les conditions de paix, ce sera le triomphe de la force, ce sera, pour des siècles, la militarisation assurée de l’Europe, l’impuissance absolue de faire entendre la voix de la raison, de la justice. Ce sera la paix, mais la paix sous un régime de fer, la paix avec un militarisme pour qui chaque être humain n’est qu’un rouage insignifiant d’une machine à broyer les volontés. Ce sera la fin de tous nos rêves d’émancipation future !

Oh ! sans doute, la victoire des alliés ne sera pas la fin de l’esclavage, n’en sera même pas l’amoindrissement, loin de là, mais c’est la possibilité de reprendre notre lutte d’émancipation, ce qui est déjà quelque chose.

Donc, pour qui veut voir les choses telles qu’elles sont, et non à travers des abstractions, il est indéniable que la paix de l’Europe ne peut être obtenue que par l’écrasement du militarisme allemand et son corollaire : l’impérialisme.

Seulement, ces deux monstres ne peuvent être abattus que par nos camarades allemands eux-mêmes. Eux seuls peuvent débarrasser l’Europe des bandits qui ont déchaîné sur les peuples le cataclysme effroyable qui la décime et la ruine. Il faut faire comprendre à nos camarades que ceux qu’on leur a présentés comme des ennemis ne font que se défendre, et que, eux comme nous, n’auront la paix, la tranquillité et la liberté que s’ils savent se libérer de la vermine qui les suce, les épuise et les déshonore.

Quant aux neutres, s’ils ont la chance de ne pas être englobés dans les massacres de l’heure présente, si leur commerce s’enrichit en trafiquant avec ceux qui se battent, ils n’en subissent pas moins des charges énormes et des servitudes du fait de la guerre. Il sera bon de leur rappeler que, cependant, c’est leur sort qui se décidera lorsqu’on traitera de la paix, et qu’ils peuvent beaucoup s’ils savent rappeler le vainqueur au respect du droit des vaincus.

L’heure est critique, elle est aux décisions et non aux discussions, stériles et vaines, lorsqu’il faut agir. Nos camarades sauront-ils le comprendre ?

Criccieth, le 6-9-1915.
Jean Grave