Sciences naturelles et Anarchisme

lundi 5 septembre 2011
par  Reymond (André)

L’étude de la nature a pris au cours de ces derniers siècles, une importance considérable et les idées sur le système du monde ont subi des modifications radicales. Il importe pour nous de voir quelle a été la place des idées libertaires et des théories anarchistes dans le mouvement des idées. Cette question a été mise à jour par Kropotkine surtout dans la Science moderne et l’Anarchie et d’une façon plus brève mais très complète et d’une grande clarté dans l’Anarchie, sa philosophie, son idéal. Il note bien entendu que les idées anarchistes tirent leur valeur de ce qu’elles ne sont pas les règles codifiées issues du cerveau d’un intellectuel dogmatiste, mais qu’elles sont constamment vivantes et changeantes comme les idées de la masse où elles ont pris naissance, de cette masse qu’elles tendent à animer de plus en plus. Et nous pouvons constater que les progrès accomplis dans les sciences de la nature, les nouvelles tendances révolutionnaires qui se sont manifestées vis-à-vis des anciens dogmes ont marché de pair avec les gains réalisés dans l’ordre social par les idées d’émancipation de l’individu des contraintes millénaires. Nous avons pu assister dans tous les ordres de faits à une révolte énergique des individus réclamant leur droit à une existence autonome, à vivre leur vie, à réaliser leurs tendances au point de vue intellectuel, au point de vue physique, au point de vue sentimental. Cet effort a abouti dans les sciences naturelles à la déconfiture totale des anciennes explications religieuses ou philosophiques, qui reviennent à peu près au même, à savoir : rendre compte d’un phénomène dont la cause est inconnue par des mots auxquels on donne la valeur de cette cause : Dieu, Âme, Vie et depuis Progrès, Évolution. Tout ce verbalisme a été reconnu insuffisant et spiritualisme, animisme, finalisme et vitalisme ont été réduit à leur véritable valeur, valeur nulle quant à une explication quelconque de ce que nous voyons autour de nous. Et en même temps que la faillite des vieux systèmes sur les questions de dogme, leur faillite morale s’est montré totale et irrémédiable. L’individu a enfin refusé de se plier plus longtemps à une restriction constante de ses désirs, restriction nuisible issue de la croyance aux forces occultes que rien ne justifiait plus… Il semble donc qu’il n’y ait pas eu simple corrélation entre les sciences naturelles et l’anarchie ; elles ont fait plus que de progresser suivant deux routes parallèles, elles se sont prêtées sans cesse un mutuel appui et tout progrès de l’une a hâté l’évolution de l’autre. Les savants ont procédé dans leurs critiques des dogmes périmés dans un esprit anarchiste, esprit de révolté contre la va leur absolue des théories religieuses.

Cela a abouti à une révision de toutes les anciennes valeurs et à leur rejet pur et simple. Un immense effort d’unification entrepris par Lavoisier s’est poursuivi au cours de tout le xixe siècle, et on a cessé de considérer comme distinctes et étanches les diverses branches des recherches scientifiques. La chimie a été reliée étroitement à la physique et ces d’eux sciences ont servi de base de recherches pour la pénétration du mécanisme de la vie. Ce mot « vie » a désormais perdu sa valeur mystique pour signifier seulement l’ensemble des réactions physico-chimiques qui constituent les manifestations des êtres organisés. Puis la notion d’espèce s’est éclipsée : on a, par une observation plus approfondie des êtres vivants, constaté l’importance des variations individuelles, la transition d’un bout à l’autre de l’échelle animale, le transformisme est devenu une hypothèse nécessaire et l’ensemble des êtres a ainsi constitué une chaîne généalogique unique partant de la cellule simple et aboutissant à la série des êtres les plus complexes, comme la plante à fleur ou les mammifères supérieurs. Puis l’effort d’unification s’est étendu plus loin encore. Les sociétés humaines, les lois qui les régissent, leur mode de formation, de fonctionnement, de disparition (lois qui n’ont rien à voir bien entendu avec celles qu’élabore toujours, mal à propos la machine parlementaire et qui veulent fixer ce qui est infixable : la série des rapports humains) ont été étudiées comme on avait étudié les animaux. Comme on n’avait considéré dans l’organisme vivant que la série des réactions chimiques, de même on n’a regardé dans les sociétés humaines, que les intérêts, les relations (unions ou antagonismes) des différents animaux humains dans les cadres sociaux. L’individu a été envisagé avec sollicitude ; on a déterminé avec soin ses besoins vis-à-vis de ceux de la collectivité, on l’a libéré des entités parasites : Morale, État, Intérêt commun pour ne plus voir dans l’organisation sociale qu’un moyen d’assurer plus de bien-être à tous par plus de satisfaction à chacun. Et cela c’est le but de l’Anarchie. L’esprit de révolte individuelle, base de toute réalisation, a inspiré la science moderne qui l’a ensuite alimenté, lui donnant un renouveau de vigueur. Dans un livre recommandable à tous les points de vue le Mouvement biologique en Europe, dont je reparlerai souvent, Gorges Bolm expose l’idée suivante : Le progrès scientifique est conditionné par les améliorations sociales. La science vit à l’air libre et veut des esprits libres. « L’autorité, la discipline sont toujours fatales pour les individus qui les subissent ; sans la liberté, l’intelligence humaine s’atrophie et en même temps l’esprit d’invention.

« L’invention ne peut être accomplie que par des êtres humains libres, aux larges horizons, doués d’une imagination que n’enchaîne pas l’habitude d’un même labeur toujours identique à lui-même… L’invention est toujours le produit d’un cerveau amoureux du changement et en révolte contre ce qui est. Tout cela revient à dire que le cerveau de l’inventeur est juste le contraire des cerveaux produits par la spécialisation et la division du travail.

« En conséquence nous devons cultiver chez nous et chez autrui l’esprit de Révolte sous ses modalités les plus diverses. » (Georges Bolm.)

Et tout cc petit ouvrage n’est qu’un long hommage rendu aux services innombrables que les tendances libertaires out rendu à la Biologie.

D’autre part, dans son œuvre de destruction la science nous apporte, à nous, anarchistes, de précieux arguments. Et enfin, en étudiant les besoins de l’individu humain, les meilleures conditions de vie et de développement, les sciences naturelles nous fournissent une série de renseignements qu’il ne sera pas inutile de connaitre au moment ou nous pourrons, enfin libres, reprendre dans nos mains la reconstruction sociale sur, les ruines désinfectées de l’autorité détruite.

A. Reymond.


J’ai tenu à poser ces considérations générales avant d’aborder des problèmes plus particuliers. Je n’ai pu faire qu’un exposé des tendances actuelles de la recherche scientifique sans pouvoir apporter, faute de place, la série de faits, nécessaire pour étayer ces thèmes. Je compte le faire au cours des exposés qui suivront. Les camarades qui voudront faire des objections n’auront qu’à m’écrire : A. Reymond, 9, rue Drouin, Nancy. Je tâcherai d’en tirer profil et je leur en serai reconnaissant. — A. R.