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L’Unique n°5, novembre 1945
Les précurseurs
L’individualisme présocratique
Article mis en ligne le 15 avril 2007
dernière modification le 14 octobre 2007

par Joane
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Lorsque Socrate dit : « Connais-toi toi-même » il exprime sa préoccupation : celle de l’étude de l’homme en commençant par soi-même. Pour que Socrate ait pu dire cela, il a fallu que toute une série de poètes et de penseurs le précèdent. Car si Socrate est le sommet, il ne représente point le début de l’homme libre osant s’affirmer, soit, en tant qu’individu. Aussi cet article sera-t-il consacré à nombre de poètes et de penseurs plus ou moins connus. La grande époque mythologique narrée par Homère ne saurait nous intéresser ici ; par contre nous parlerons de l’époque qui s’étend entre Homère et Socrate. Et si les historiens de la philosophie ou de la pensée grecque commencent leur histoire, traditionnellement, par Thalès et les philosophes ioniens (VIe siècle avant notre ère) nous nous intéresserons logiquement à un certain nombre de poètes antérieurs à ces philosophes, ou contemporains, car maints de ces poètes sont bien supérieurs à ces philosophes par leur tenue morale et individualiste. Le Ve siècle est finalement une période de transformation extrêmement curieuse, et la citation suivante prise dans l’Encyclopaedia of the Social Sciences, (New-York 1932, vol. 7), ne peut que susciter notre curiosité, malgré le parti pris qui s’en dégage. — (L’Encyclopédie en question est d’inspiration bourgeoise et marxiste). « Le Ve siècle marqua en Grèce une grande désagrégation des traditions, tel l’individualisme des temps modernes, surtout à cause des découvertes scientifiques. Pendant la guerre du Péloponnèse (431𔃌404) exista un individualisme aigu touchant de près à l’égoïsme. Cet esprit se retrouva aussi chez Socrate et il fut repris après lui par les Cyniques. Moins favorable apparaît cet esprit chez les Sophistes à la fin du Ve siècle… C’est de ce temps que l’individualisme commence à dater, même dans l’acceptation moderne du mot. La question économique est à peu près négligée, mais cette tendance concerne surtout le côté politique, théorique-philosophique. C’est depuis celte époque qu’existent les prototypes modernes des théories individalistes qui veulent s’organiser en dehors de l’État. »

Pour intéressante que soit cette citation, il y a une réserve à faire : les Sophistes ne sont pas ce que l’on veut toujours nous faire croire ! S’ils sont en quelque sorte la bête noire de la « philosophie officielle », nous nous efforcerons, nous, de démontrer que ce n’est qu’à Platon, le socialiste d’État, et à ses émules, que nous devons la vilenie dont furent accablés les Sophistes. Et Socrate lui-même fut-il autre chose qu’un sophiste ?

— O —

En étudient les sources de l’antiquité grecque, on se rend facilement compte que ce sont les poètes qui devancent de beaucoup les prosateurs et les penseurs. Les aèdes chantèrent les exploits des héros, des groupes et des peuples ; la tradition est purement orale : ils restent tous anonymes et dans l’ombre ; ce n’est que dans le courant du VIIe siècle que l’effort collectif change peu à peu. La critique personnelle entre en jeu, des poètes connus nominalement surgissent. Le jour où le poète inconnu s’appliqua à délaisser le cadre des récits funèbres ou familiers qu’il accompagnait au son de sa flûte et où il donnait libre accès à ses pensées, ce jour-là, la poésie personnelle était née !

Un de ces premiers poètes est Hésiode de Béotie. On pense qu’il florissait au milieu du VIIIe siècle. Nous ne connaissons rien de sa vie, sinon par son œuvre poétique : « Ce sont elles qui, un jour, apprirent à Hésiode un beau chant, alors qu’il paissait ses agneaux au pied du divin Hélicon et voici les premiers mots qu’elles m’adressèrent… »

Nous trouvons pour la première fois — abstraction faite de toute production poétique conçue par d’autres poètes et perdue à jamais — un poète sachant introduire le moi dans son récit. Il a aussi une conception très nette d’une justice individuelle, il conjure les dieux de punir les méchants, il se méfie d’eux parce qu’il a été frustré un jour injustement : « Je veux aujourd’hui cesser d’être juste, et moi et ton fils : il est mauvais d’être juste, si l’injuste doit avoir les faveurs de la justice ! » … « Mais j’ai peine encore à croire que telles choses soient ratifiées par le prudent Zeus ». Il se raccommode donc finalement avec les dieux.

Théognis de Mégare (fin du VIe siècle) sut s’exprimer autrement ; il était issu d’une famille noble, et toujours en lutte avec la masse qui le fit d’ailleurs exiler. Ce chevalier errant, étant convaincu de sa supériorité, affiche son dédain dans de nombreux vers : « Ce sont là les vers de Théognis de Mégare, illustre parmi les hommes, dira chacun ».

« …O Kyrnos, j’imprime mon cachet sur ces vers, fruits de mon art : si quelqu’un me les vole, on le saura, et personne ne pourra changer le meilleur contre le pire, mais chacun dira : voici des vers de Théognis le Mégarien… »

« … Je ne comprends rien aux sentiments de nos concitoyens. Que je fasse le mal ou le bien, je ne saurais leur plaire. Beaucoup me blâment, tant mauvais que bons ; mais de ces gens qui n’ont pas la sagesse, nul n’est capable de m’imiter. »

Mais Théognis est aussi un révolté et il doute des dieux publiquement, ce qui explique en partie la haine que lui voua le peuple — nous verrons encore que tous ceux qui vivaient à l’écart de la société devenaient odieux à celle-ci. « Ô Zeus vénéré, tu me remplis d’étonnement. Quoi ! tu es le souverain du Monde, riche d’honneur et de puissance ; tu connais à merveille l’esprit, le cœur de chaque homme ; ton pouvoir, ô roi, est suprême. Comment, donc alors, fils de Kyrnos, ta pensée consent-elle à mettre sur la même ligne les méchants et les bons, ceux dont l’âme se tourne vers la justice et ceux qui, obéissant à l’iniquité, se livrent à la violence ?… Et cependant la fortune de ceux-ci est stable ; tandis que les bons, les amis de la justice, qui ont tenu haut leur cœur et fui le mal : la pauvreté, mère des souffrances, les atteint et les saisit !… »

Pour ses amis il trouve des mots séduisants, qui lui viennent du cœur : « Je veux un ami qui ne le soit pas seulement en paroles, mais en fait, qui s’empresse de m’aider à la fois et de son bras et de sa bourse, qui ne me charme pas seulement à table par ses discours, mais me montre encore par ses actes, ce qu’il est capable de faire pour moi. »

« … II faut que l’homme de bien s’applique à tenir ferme, jusqu’à la fin, pour son ami. »

« Castor, Pollux, vous qui habitez dans la divine Lacédémone, près des merveilleuses ondes de l’Eurotas, si jamais je médite contre un ami une méchante action, qu’elle retombe sur moi, et, si lui-même veux me faire du mal, qu’il lui en arrive deux fois autan. »

« L’ami que tu possèdes, ne le laisse pas là pour en chercher un autre, te fiant aux paroles des méchants. »

« Je n’ai jamais manqué à un ami, à un compagnon fidèle ; je n’ai rien de servile en l’âme. »

En matière sexuelle, il ne montre guère de scrupule ou d’hésitation. Aussi son amour reste-t-il tout à fait dans la ligne de la conception grecque de son temps. Un grand nombre de vers en témoignent. Dans la plupart des éditions, ils sont supprimés parce que trop licencieux. Son penchant pour l’amitié masculine doit être considéré sous cet, angle.

« Mes amants me trahissent et ne me veulent rien accorder en présence des hommes : mais moi, voici de quoi je m’avise : je sors le soir et rentre le matin, aux cris des coqs qui s’éveillent. »

Voici encore un choix de poèmes de ce poète qui traîna sa misère à travers la Grèce, l’âme généreuse et dure, haïssant la tyrannie, fier hors-la-loi, fustigé par la vie, mais qui est aussi un grand pessimiste et un tourmenté passionné.

« Il faut chercher sans relâche, sur la terre, sur le large dos de la mer, ce qui peut, Kyrnos, nous dégager des liens pénibles de la pauvreté. »

« Le plus beau, c’est le plus juste ; rien de meilleur que de bien se porter : de plus agréable que de posséder ce qu’on aime. »

« Ah ! Méchante pauvreté, pourquoi tardes-tu à me quitter pour en aller trouver un autre ? »

« Aie l’art de caresser ton ennemi ; mais quand il sera sous ta main, punis-le, sans chercher de prétexte. »

« En toutes mes actions tu me trouveras semblable à l’or qui a passé par le creuset dont le frottement de la pierre de touche fait briller le rouge éclat, à la surface duquel ne s’attachent point les noires taches de la rouille, cet or toujours pur et dans sa fleur. »

« Je ne te repousse pas de ma table ; je ne t’y convie pas non plus. Tu es fâcheux quand tu es présent, et, quand tu es absent, tu deviens mon ami. »

« Puissent la paix et la richesse régner dans cette ville, afin que je goûte avec d’autres la joie des festins ! Je ne suis point un amant de la guerre. »

« Ne prête pas trop l’oreille à l’appel éclatant du héraut ; nous n’avons point à combattre pour notre patrie. »

« Déraisonnables et insensés, ceux qui pleurent les morts et ne pleurent pas la fleur de leur jeunesse, qui, bientôt, disparaît. »

« Le tyran qui dévore le peuple, fais tout pour le renverser ; les dieux ne s’en indigneront pas. »

Joane

P.S. :

Une suite de cet article à été publiée dans le numéro 7 de L’Unique (numéro de janvier-février 1946)


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